• Marie-Anne Lorgé

Voyage en jardin zen

Dernière mise à jour : nov. 8

Personnage attachant, aussi frêle et vulnérable qu’un oiseau, visage bienveillant éclairé par des fossettes et des prunelles noisette perméables aux vibrations, Su-Mei Tse est une artiste immense habitée par une soif de sensible. C’est l’incarnation d’une façon d’habiter poétiquement le monde.


Perfusée par la lenteur, née de l’intuition et de l’intime, de la contemplation aussi, l’œuvre, tout en suspension, dit des choses simples, comme la beauté d’un geste, l’alchimique variation d’une lumière ou comme la musicalité d’une matière. De l’infime et du fragile, à l’image de Su-Mei, vulnérable… et tellement intense.


Et Su-Mei Tse se rencontre en ce moment à la galerie Nosbaum Reding. Où elle a déjà exposé en 2018, dans la foulée de sa vaste expo Nested (2017) au Mudam, ce, onze après sa grande exposition monographique organisée au Casino Luxembourg (en 2006). Donc, oui, bien connue du public luxembourgeois, qui se souvient qu’elle a remporté le Lion d’or de la meilleure participation nationale à la Biennale de Venise en 2003, Su-Mei n’en reste pas moins discrète. C’est sa nature. Ce qui ne l’empêche pas d’être encensée internationalement.


Toujours est-il qu’à la galerie Nosbaum Reding, dans son actuelle expo intitulée Enough or Alive (Assez ou Vivante), Su-Mei rameute quelques pièces déjà exposées dans Nested. En l’occurrence, il s’agit de la série photographique Rome développée pendant sa résidence (en 2014-15) à la Villa Médicis , noyée lors des crues des 14 et 15 juillet derniers, lesquelles ont dévasté son entrepôt d’œuvres situé non loin d’Echternach (pour rappel, Su-Mei vit entre Luxembourg, où elle est née en 1973, et Berlin).


L’expo relèverait dès lors d’un acte solidaire, mais pas que, loin s’en faut. Parce qu’avec ses visibles traces d’humidité qui coulent sur l’image comme des larmes, Su-Mei raconte à la fois son réel traumatisme causé par les inondations mais aussi, surtout, sa façon de l’éponger, de le dépasser. Et donc, désormais, sur les bustes antiques, que la photographie extirpe du silence de l’oubli, sur ces bustes jadis impériaux mais mutilés, c’est l’éternité qui fond le temps d’un regard, c’est la blessure qui fend le marbre, c’est l’humanité qui ruisselle.


Avec Enough or Alive, Su-Mei murmure qu’elle ne se laisse pas abattre. Que les contingences extérieures sont négligeables, ou qu’il faut apprendre à ne pas vouloir contrôler les choses: «c’est peanuts», ou juste «Nuts», avec quatre noix placées dans un coin… comme une paraphrase de la réplique du général McAuliffe.


Sinon, Enough or Alive, c’est tout un réseau de subtiles associations ou correspondances, promptes, par échos, à éveiller/ décupler notre imaginaire. Tout participe de l’émotion – sans bouder l’humour – et du temps, avec l’eau, métaphore de sa fuite. Allez, on entre sur la pointe des pieds, je vous guide.



L’eau, c’est la dernière expérience de Su-Mei Tse, transmutée par l’art. La preuve sur papier de coton, où, par pression de plomb, des mots s’alignent: ça a l’allure d’un poème, sauf que c’est la retranscription d’un extrait d’échange sms intitulé Genug, qui parle du bain dans lequel on se lave mais où l’on peut se coucher, du flot qui peut emporter mais où, aussi, on peut couler; il y est aussi question d’un poisson réanimé… sous l’effet d’un coup d’épuisette ou accessoire assimilé, soit: une sorte de louche de bois (de bambou), de celle dont on sert dans un sauna, au demeurant suspendue à coté du cadre (en laiton) et dont Su-Mei a allongé le manche, à l’échelle du corps.


C’est trois fois rien, mais c’est le surgissement du quotidien de Su-Mei, sa captation fugace mais vive, et sa traduction en une forme d’une simplicité confondante. Une simplicité magicienne, eu égard à son pouvoir d’évocation, à la pluralité des lectures qu’elle délie.


De bout en bout, Enough or Alive est une association d’impressions, d’observations ou de souvenirs personnels «convertis» en sculptures, vidéos, photos ou installations, c’est de l’immatériel matérialisé, c’est une épiphanie que Su-Mei accommode dans l’espace de la galerie, en une sorte d’installation subjective et intuitive. Au cœur de la constellation, ce qui est en question, c’est l’apparition ou l’évanescence du sens. Avec, dans la boîte à outils sensoriels de Su-Mei, musicienne de formation, la dimension sonore des choses – capitale pour la méditation –, la matière, ou plus spécialement le grain, et le changement d’échelle.


A ce propos, il y a Lumi’s World, une installation murale composée d’une photographie et d’un bloc de yoga entouré d’objets, laquelle installation emprunte son titre au prénom de la fille de Su-Mei, Lumi, dont le monde gravite autour de ces objets miniatures en plastique (chat, horloge, chaise, panier), précisément déposés sur le bloc de yoga de Su-Mei un jour d’énervement: un infiniment petit, mais néanmoins «tout un univers», qui a eu le don d’apaiser l’artiste, de la chavirer…


Parmi les nouvelles oeuvres, il y a Une poignée de millions d’années, la photographie (couleur) de deux mains jointes en creux, remplies de grains, un tas à ce point bombé qu’il en devient sculptural (photo ci-dessus). Sauf que ce qui est à lire, c’est le geste d’offrande, de cela qui est originel, le sel (de la vie), dont les millions de petits points aussi légers et blancs que des flocons de neige crissent comme des notes improbables.



Dans la lente et silencieuse projection vidéo Shaping (photo juste ci-dessus), baignant 11 minutes durant dans le gris perle, les mains sont celles qui façonnent, ceintes autour d'un tour de potier. Ce qui se donne cette fois à lire, ce n’est pas une création céramique, mais c’est la respiration avant la création, et c’est le geste, un rituel communiant sensuellement avec l’argile gorgée d’eau.


On retrouve la céramique fine dans Letters, une porcelaine blanche comme une délicate feuille de papier qu’une eau aurait délavée, une page donc vierge, qui s’empile sur d’autres pages identiques, toutes légèrement froissées… comme sous l’effet de doigts invisibles. L’écriture disparue/effacée entretient ainsi la mémoire du geste. Et de l’encre noire dissoute subsiste encore la musique des mots.


Céramique encore dans Five letters – eh oui, le langage est à l’œuvre dans l‘univers de Su Mei. Ce sont de minuscules lettres, faussement précieuses car dorées en laiton, mais formant deux gros mots chacun de 5 lettres, Power et Macht, deux versions de puissance ainsi réduites à un ersatz de scrabble. Ces lettres nichent pêle-mêle dans deux pots en céramique blancs, posés sur une table basse en bois, l’un est clos comme un œuf, Macht y couve, soustrait aux regards, dans l’autre, ouvert, Power a éclos, mais disjoncté.


Les pots blancs – Su-Mei joue fréquemment avec les contraires, en l’occurrence le noir – ne sont pas sans évoquer les galets du jeu de go – raccord en cela avec le Nobel de littérature Kawabata, et raccord via le bois, le bambou, avec les origines cosmopolites de Su-Mei, «entre Europe et Asie» (selon la formule consacrée) , le go étant «le plus ancien jeu de stratégie combinatoire abstrait connu».


L’art de Su-Mei Tse, c’est une suspension dans «les vertiges de la vie», c’est une invitation au voyage … dans le jardin d’une fée.


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, Rue Wiltheim, Luxembourg: Su-Mei Tse, Enough or Alive, sculptures, photos, vidéo, installations, jusqu’au 8 janvier, 2022, tél.: 28.11.25-1, www.nosbaumreding.com

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