Vibrations
La bonne nouvelle du jour, c’est que le Prix Nobel de la paix couronne la juriste sud-africaine «Navy» Pillay – qui qualifie ce qui se passe à Gaza de génocide –- et que le Nobel de littérature échoit également à une femme, la romancière canadienne Anne Carson, qui, aussi poète –- et même l’une des voix les plus influentes du genre, en langue anglaise – a publié en 2025 Les hommes à leurs heures perdues, un recueil où se croisent un professeur de grec ancien, les figures de Catherine Deneuve et de Sigmund Freud –- dont on parle beaucoup en ce moment, fût-ce au travers de sa correspondance avec son épouse, Martha, telle que décryptée dans l’ouvrage de Teolinda Gersao.
Actuellement en Islande, Anne Carson écrit: Faire de la poésie signifie s’engager dans l’erreur/ dans la création volontaire de l’erreur…/ d’où surgira peut-être/ l’inattendu. Venant d’une plume qui est aujourd’hui occupée à écouter le bruit du vent, ça a de quoi vous réconcilier avec votre part chaotique, de quoi aussi vous inviter à apprivoiser ce qui sort des clous.
En attendant, alors que les araignées en quête d’amour galopent à travers nos salons, les champignons jouent à cache-cache dans les sous-bois et les passereaux à colin-maillard dans nos cieux campagnards…
Sinon, ça bouchonne toujours dans la frénésie artistique. Il est du reste temps que je vous rappelle – si besoin en est – qu’à Luxembourg, ce 10 octobre, c’est la Nuit des musées (de 17.00h à 01.00h). Et que pour la cause, il va y avoir foule pour De Renoir à Monet à nouvelle expo du Nationalmusée um Fëschmaart (ou MNAHA) qui accueille des chefs-d'œuvre de l'impressionnisme issus de la célèbre Collection Rau (confiée à l'UNICEF et habituellement conservée au Arp Museum Bahnhof Rolandseck en Allemagne), l'une des plus importantes collections d'art privées d'Europe.

La sélection, 52 œuvres, dont 20 pièces provenant des collections propres du MNAHA -– tous les grands noms sont là, avec d’autres moins connus mais de qualité – offre un dialogue passionnant et, indiscutablement, une occasion rare de découvrir le meilleur de l'impressionnisme au Luxembourg, à savoir: des peintures à l’huile de Jean-Frédéric Bazille, Pierre Bonnard, Gustave Caillebotte, Mary Cassatt, Gustave Courbet (même si La Bacchante exposée est une copie… avant arrivée imminente du tableau original), Edgar Degas (avec le Duel), Maurice Denis, Marie van Dongen, Henri Fantin-Latour, Jean-Baptiste Armand Guillaumin, Max Liebermann (avec une œuvre de silence et de plénitude intitulée Pause à l’orphelinat), Edouard Manet, Paula Modersohn-Becker (avec La vieille femme aveugle), Camille Pissarro, Odilon Redon, Paul Signac, Alfred Sisley, Félix Vallotton, Edouard Vuillard.
Et bien sûr Claude Monet (dont ses Pyramides de Port Coton, les torturées falaises en aiguilles de Belle-Île-en-Mer peintes de septembre à décembre 1886), et bien sûr Auguste Renoir avec sa subliminale Dame à la rose (visuel ci-dessus © Photo: Arp Museum Bahnhof Rolandseck/ Unicef/ Peter Schälchli).
Déjà, c’est quoi l’impressionnisme et quand/comment émerge le mouvement? Dans une période marquée par des bouleversements sociaux et urbanistiques. En avril 1874, Monet, Renoir, Degas Cézanne, Pissarro et Sisley organisent leur première expo indépendante dans l’ancien atelier du photographe Nadar, ils explorent de nouveaux sujets et approches artistiques dont le plein air – la peinture de paysage est un terrain d’expérimentation des touches fragmentées qui capturent le mouvement, les humeurs météorologiques, les effets de lumière sur l’eau, les champs, les forêts, les villes en expansion.
Dans ce premier des 5 chapitres majeurs qui rythment l’expo, il est question de l’émergence du médium photographique qui pousse la peinture à redéfinir sa vocation, et c’est ainsi que l’on croise le photographe Edward Steichen avec son Lever de lune - Mamaroneck, une œuvre qui illustre les idéaux du pictorialisme, à savoir: élever la photo au rang d’art.
Le 2e chapitre s’intitule dans l’atelier de l’artiste, on y parle de natures mortes, des difficultés des artiste femmes, notamment tenues exclues des modèles vivants nus.
Le 3e chapitre est celui de la figure humaine, de la réinvention de la représentation du nu, corps réel rendu souple et naturel à travers une lumière vive.
Dans le 4e chapitre, dévolu à la ville qui s’agrandit, les impressionnistes interprètent de manières variées la mutation urbaine, en tout cas Gustave Caillebotte en souligne le caractère froid, sinon voies ferrées, navires et usines prennent la pose… – c’est aussi à ce stade que l’on rencontre Le Barrage (1913) du Luxembourgeois Dominique Lang qui plutôt que de représenter une structure hydraulique, utilise le barrage pour explorer l’atmosphère. C’est également dans ce chapitre, eu égard aux désastreuses conséquences sociales de l’industrialisation, que Nicolaas van der Waay réalise une image aussi magnifique qu’idéalisée d’orphelines d’Amsterdam… se rendant sereinement à l’église (vers 1890-1910).
Dans la dernière section, les visages au fil de temps, les chefs-d’œuvre se bousculent, vecteurs d’ambition professionnelle, à l’exemple du Portrait de Laure Flé (1898) par l’artiste belge Théo van Rysselberghe, ami des époux Mayrisch, ou intimistes à l’exemple de ceux commis par Mary Cassatt, Américaine installée à Paris en 1865, liée d’amitié avec Degas et Camille Pissarro - c’est dans cette section que rayonne la Dame à la rose de Renoir.
De Renoir à Monet, on succombe, forcément et sans modération, jusqu’au 4 avril 2027, au MNAHA (Nationalmusée um Fëschmaart, Marché-aux-Poissons, Luxembourg) qui, décidément, frappe fort et juste avec 2 autres expos à ne surtout pas rater non plus: Vu Lilien a Linnen (Jugendstil, Handwierk a Konscht zu Lëtzebuerg) – une exploration majeure de l'Art nouveau et de l'artisanat au Luxembourg (jusqu’au 18 octobre) –, et Berthe Brincour (1879-1947) – une artiste (luxembourgeoise) hors normes et hors temps (jusqu’au10 janvier 2027). Infos: www.nationalmusee.lu

Le train n’est pas un monstre, c’est un passage, comme la peinture doit l’être – un instant entre deux mondes, écrit Edouard Manet, dans une lettre adressée à Stéphane Mallarmé en 1873.
Et «un instant entre deux mondes», c’est bien ce que Tung-Wen Margue saisit dans son actuelle expo Moonshake, dans la galerie Nosbaum Reding (au demeurant voisine du MNAHA). Et c’est aussi ce qui vibre dans Anvil Dust, les récents «charbons» qu’Alexandra Uppman dépose dans la galerie du Escher Theater (2e étage), à l’invitation de la curatrice Danielle Igniti.
Avant de vous guider à travers ces traces poétiques, petite parenthèse expéditive liée à «Vienna Design» et –- via un grand écart périlleux – aux «Lazy Sundays» de la Kufa (Kulturfabrik Esch).
«Vienna Design», c’est un pop-up store situé au 40, rue Philippe II, à Luxembourg, où découvrir – jusqu’au 29 octobre – le savoir-faire de trois entrepreneuses et créatrices viennoises d’exception: Vera Purtscher – objets haut de gamme en verre et en argent –-, Stefanie Klausegger –- bijoux – et Beatrix Günsberg – création de fragrances. Les trois créatrices accueillent le public du lundi au vendredi de 10.00 à 18.00h et le samedi de 11.00 à 17.00h. A l’occasion du traditionnel «Mantelsonndeg», le dimanche 25 octobre, le pop-up store restera ouvert de 11.00 à 18.00h.
Les «Lazy Sundays@Kufa», c’est une série de dimanches gourmands et tout en douceur que la Kulturfabrik Esch propose sous forme de brunchs – ces 11, 18 et 25 octobre (avec chaque fois 2 services, à 11.00h et à 13.00h) – assortis, chaque fois, d’une découverte artistique, à l’exemple de L’amour du risque, du théâtre d’objets imprévisibles, un jeu d’équilibre au bord de la chute, par la Cie Bakélite (deux représentations, 30 min., le 18/10, à 10.00h et à 14.30h). Réserv.: inscriptions@kulturfabrik.lu
Bien sûr, il me faudrait aussi vous raconter Les enfants du soleil, cette sublime création théâtrale chorale mise en scène sur un fil d’harmonie au Grand Théâtre par Myriam Muller, adaptant le non moins sublime texte de Maxime Gorki. La première a eu lieu hier, le 9 octobre, j’en ai encore le souffle coupé, du coup, je manque de mots… pour l’instant. Mais ne manquez sous aucun prétexte ce rendez-vous de toute beauté – humaine/humaniste, esthétique, où la musique est aussi un personnage d’exception –, ce dimanche 11/10, à 17.00h, ainsi que les 13, 14, 16 et 17/10 à 19.30h (2 heures sans entracte… qui vous lessivent d’émotion).
Allez, hop, rencontre avec le «frisson de lune» (Moonshake) de Tung-Wen Margue … artiste resté trop discret ces dernières années et qui, aujourd’hui, revient avec une vingtaine de tableaux (pigment sur toile) où, bouleversé par la métamorphose des glaciers pyrénéens (dans le Couserans), saisit leur altération comme «une fin des temps» (visuel ci-dessus).
Seul l’artiste, en ce silence assourdissant, parvient à donner voix et figure à la complainte des éléments (dixit le philosophe Dominique Bourg). Et Tung-Wen de traduire cette complainte, en faisant jaillir de la roche des coulées aussi lumineuses que douloureuses, comme des larmes de fond, qui disent à la fois l’originel et le crépuscule, où la mémoire bataille avec la résilience.
Jusqu’au 7 novembre – galerie Nosbaum Reding, rue Wiltheim, Luxembourg, www.nosbaumeding.com

«Poussière d’enclume» (Anvil Dust), poétique endiable le titre de l’expo d’Alexandra Uppmann, où il est également question d’une fin des temps mais aussi de refuge. Et où tout se trame dans le silence assourdissant des forêts. Celles-là, en mutation, bois incubateur d’un récit traversé par l’humain et le temps, par la beauté et l’inquiétude, la fragilité et le devenir.
Alexandra arpente, observe, médite… lentement, le geste façonnant la pensée et vice versa, et on avance à pas feutrés dans cet univers à la fois réel, fantasmé et émotionnel –- qui évoque les Fagnes récemment incendiées et l’obscure volupté des futaies de Gaume (visuel ci-dessus) –-, une atmosphère habitée d’ombres où le vivant se débat.
Entre dessins – petits formats sur papier (au pastel, au fusain gras, au graphite) – et structures – constructions tantôt en bois, tantôt combinant cotte de mailles, céramique et bois cranté comme sous l’effet de flammes (cfr Sheltered) –, Alexandra oscille entre lanceuse d’alerte mélancolique et bâtisseuse d’abris, certes précaires, vulnérables, mais porteurs d’un désir.
L’ouvert prévaut autant que le fermé, le noir autant que la lumière, et Alexandra de nous inviter délicatement à regarder autrement ce qui se meurt mais aussi, surtout, ce qui cherche encore à survivre.
Dans la galerie du Escher Theater, jusqu’au 14 novembre, du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h.
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