• Marie-Anne Lorgé

Un monde parfait

Comment échapper à ces temps poisseux, à la fois viraux et pluvieux/venteux – un vrai temps de Toussaint, propice toutefois aux amours sonores du cerf, ce brame qui fait trembler les forêts ardennaises? Et donc, comment? En écoutant les nuages? Qui, même gris, émettent des bruits? Sauf qu’ils sont imperceptibles à l’oreille humaine. Alors quoi? Penser à autre chose? A la forme du Petit Beurre qui évoque le temps qui passe, par exemple («quatre coins pour les quatre saisons, 52 dents pour les 52 semaines et 24 petits trous pour les 24 heures d’une journée», dixit Julie Huon)?Ou alors, quand même s'en remettre aux nuages, mais plantés dans le ciel bleu? Voyage inaudible, certes, mais plus efficace qu’une ordonnance médicale: voilà le défi poétique de Sandra Biewers, monté en tubes dans Blue, sa première expo solo (dès le 8 octobre), à la Kufa.


Et puisqu’on est à Esch, comment ignorer que la Konschthal Esch est née, ou, du moins, qu’en attendant que s’achèvent les travaux de transformation du lieu dévolu aux arts visuels contemporains, des installations et vidéos se donnent d’ores et déjà à voir… en vitrine(s).


Samedi 3 octobre. Arrêt devant la Konschthal Esch, le temps d’un lèche-vitrine le long de la façade de l’ancien magasin d’ameublement, Le Lavandier, situé boulevard Prince Henri, promu «institution incontournable au développement du réseau culturel de la Ville d’Esch-sur-Alzette, tout en visant un rayonnement national et international» sachant que dans ce viseur, il y a Esch (capitale européenne de la culture) 2022.

Le nouvel espace de 3.000 m2 n’ouvrira qu’en automne 2021, mais c’est donc en préfiguration de l’ouverture officielle de cette nouvelle pépinière d’artistes internationaux et locaux, aussi conçue comme un lieu d’échanges socioculturels, que le directeur artistique Christian Mosar met actuellement sur pied des expos visibles en vitrine, selon un cycle baptisé pour la cause Schaufenster.


Cette façon de solliciter le regard du public sur le trottoir, une façon aussi de valoriser l’espace public, est une posture initiée lors du confinement par moult institutions – à commencer par le Kanal-Centre Pompidou à Bruxelles – pour continuer à faire vivre l’art dans le respect des mesures sanitaires.


En tous cas, Schaufenster étant un cycle, ça suppose qu’il y aura plusieurs volets. Et premier volet qui nous occupe aujourd’hui (on sait que le second sera activé au printemps 2021) réunit le tandem d’artistes franco-luxembourgeois Martine Feipel et Jean Bechameil, avec leur création Un monde parfait une pièce architecturale en résine acrylique qui amorce une réflexion sur le fossé qui existe entre idéaux de l’habitation et réalités sociales (voir photo ci-dessus) – ainsi que l’installation vidéo Tulipe du musicien luxembourgeois Ryvage (Samuel Reinard), en collaboration avec la chorégraphe Jill Crovisier et l’artiste Ted Kayumba (à la caméra et au montage).

Cette vidéo ferait référence à la «Tulipomanie» cette période de l’âge d’or néerlandais du XVIIe siècle durant laquelle les prix de certaines tulipes, infectées par un virus, ont atteint des sommets inouïs avant de s’effondrer au point de provoquer une crise économique , sauf qu’en plein jour, Tulipe se visionne mal, parasitée par des reflets et autres lumières de la rue.

Gageons que cela n’entame pas votre enthousiasme.


Et surtout, que cela n’empêche pas votre curiosité de persévérer jusqu’à la Kulturfabrik. Là, dans l’espace d’expos «Terres Rouges», où la plasticienne luxembourgeoise Sandra Biewers met en scène un bien délicieux rituel, répété trois ans durant, chaque jour vers midi, à savoir: lever les yeux au ciel et le photographier pour en saisir l’insaisissable.


Fascinée par l'état changeant du ciel d'un jour à l'autre, Sandra «tente inlassablement d'en saisir les nuances de bleu en élaborant des mélanges de couleurs à l'huile sur base des clichés photographiques». Le rituel quotidien «revêt le caractère d'un acte poétique sinon même d'une obsession vaine par cette impossibilité de prendre possession du ciel et du temps».


Catalogués de façon systématique suivant leurs dates, tels les extraits d'un journal intime, les tubes de peinture bleue correspondant à la couleur du ciel aux mois d'avril 2018, 2019 et 2020 sont présentés au sein de trois grands tableaux.


Invitation est ainsi faite au spectateur de contempler le ciel, insondable et infini, dès le jeudi 8 octobre, à 18.00h. Attention, l’expo Blue est expérience éphémère, à vivre les 9 et 10 octobre, de 17.00h à minuit… avant que le ciel ne nous tombe sur la tête.

Infos: www.kulturfabrik.lu

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