• Marie-Anne Lorgé

«Tout bouge»

35 ans de «pérégrinations sculpturales entre bétons et pierres», voilà ce que l’artiste luxembourgeois Bertrand Ney, aussi peintre et dessinateur, hanté par le temps, propose actuellement à Differdange, dans l’Espace H20, l’ancien réservoir d’eau d’Oberkorn. Lieu particulier pour une expo-promenade qui l’est tout autant, conçue à coups de grands écarts, entre formes et matériaux, gestes et dispositifs, humour et grâce.



La sculpture monumentale en espace public – à l’exemple notamment de Rêve de pierre, majestueuse fontaine de granit rose installée dans la rue piétonne (Grand-Rue) de Luxembourg, ou de la série des 5 stèles en pierre calcaire accueillie au MNHA puis désormais au Conseil d’ Etat –, c’est la carte de visite qui assoit la notoriété internationale de Bertrand Ney (né en 1955 à Rodemack) – hormis sa participation à l’Expo universelle de Séville en 92 ainsi qu’à la Biennale de Venise en 1993 – sauf que c’est trop vite dit, et surtout, que tout est loin d’être dit.


Aussi obstiné que rêveur, Bertrand n’a de cesse de remettre son ouvrage sur le métier et déjà, de questionner ce «métier». D’ailleurs, tout l’enjeu de sa précédente expo à Esch – montée dans la foulée du «Prix de la sculpture Schlassgoart» dont il est le lauréat 2019 –, c’était ça: bannir le socle et décliner d’épurés petits volumes modulables (en résine époxy) à partir du point et de la ligne, histoire de revenir aux fondamentaux, au processus de création, au regard et à la perception.


Aujourd’hui, les 470 m2 de l’Espace H20 sont le rendez-vous d’un artiste apaisé, décomplexé. Bertrand, qui s’est occupé lui-même de l’accrochage – 43 oeuvres de 1985 à 2020 –, se raconte, il raconte sans être un imagier pour autant. Donc, pas de représentations – exception faite de 4 bronzes allégoriques (je vais y revenir) – mais des façons (par la réduction, le polissage, le coffrage par exemple) de créer des volumes qui sont des mises en forme du sens. Dis plus simplement: chaque matériau a sa vie intérieure et Bertrand est celui qui la décrypte et la traduit.


H20, c’est un espace aveugle, séparé en deux salles. Dans l’une des socles, dans l’autre, des installations au sol, et déjà, ça bouscule la vision et les interprétations.


La promenade que l’artiste Ney propose au travers de sa sélection d’œuvres balayant trois décennies – sans fil chronologique –, c’est un mini slalom entre des œuvres thématiques et la série figurative intitulée Janus, Venus et Cupidon, des bronzes argentés et dorés qui dégoupillent la mythologie par le clin d’oeil: le grand écart est troublant, au point de se demander si on a affaire à des sculpteurs différents! Sauf qu’au tout, il y a un même «fil d’Ariane», à savoir: «le questionnement sur les origines – ou le temps zéro – et la transformation de la matière», laquelle, selon l’artiste, «est une métaphore de nous-mêmes».


Le mieux pour apprécier ce qui se donne à voir, c’est une visite éclair, alors, voici.


Deux stèles calcaire, promises à l’effritement, à l’érosion d’avant l’inéluctable disparition – en atteste l’île de sable sur lequel elles reposent – donnent le ton, celui du passage du temps. Partant de là, deux séries d’oeuvres livrent une sorte de bataille des contraires: d’une part, il y a trois marbres blancs, compacts (chacun de 30 cms), qui font mine de ruisseler, jumelés à l’idée de banquise et de dégel, raccord en cela avec l’actualité du réchauffement climatique, raccord aussi, bien sûr, par analogie, à l’écoulement du temps et à son travail de sape, et d’autre part, il y aurait un temps sans début ni fin, une dimension immémorielle infusée dans trois granits anthracites debout comme des torchères, mais ascétiques, et satinés par la lumière, trois sublimes incarnations d’un travail de réduction des formes (de 70/80 cms de haut), métaphoriquement baptisées Cariatides.

Le béton entre alors en piste, veiné de blanc et de noir, parfois de brun rougeâtre, des veinures qui sont autant d’éléments graphiques: «c’est le graphisme qui fait vivre la sculpture», dit l’artiste Ney, qui travaille le matériau comme un bâtisseur: «construire, déconstruire et reconstruire». Tout part d’un coffrage, de granulats déposés en couches successives dans le béton banc, lequel une fois pris, est démoulé puis poli. La méthode est répétée. Et la forme à chaque fois obtenue, d’une géométrie aussi minimale qu’élémentaire, est celle d’un cube. Par superposition, Bertrand réalise des Colonnettes, en ceci singulières qu’elles sont toutes en déséquilibre. La cassure est à la fois imminente et improbable. Ce, en écho au séisme que Bertrand a vécu (lors d’une résidence artistique) dans un Japon qui tremble régulièrement mais néanmoins résilient.


La deuxième salle est le territoire des installations, rameutant des oeuvres plus anciennes. Lesquelles, déjà en 1985, faisaient appel au béton, en l’occurrence taillé/coupé en fins carreaux identiques, agencés comme un puzzle. Ici surgit un Damier, noir et blanc comme tout jeu de dames, mais aux contours en dents de scie et où de petites pyramides remplacent les pions. Là, apparaît une sorte de paysage, Un autre monde, une utopie polychrome et polie.


Sachant que par essence la sculpture matérialise l’espace tout autour, c’est dans cette deuxième salle que l’artiste Ney sanctifie le pouvoir qu’a son art de se mesurer aux enjeux poético-philosophiques de la spatialité et de la temporalité. A l’appui, les œuvres oscillent entre l’archéologie – avec le recours mêlé de l’oxydation, de la tôle, de l’acier et de la scorie: une allusion à la métallurgique du passé tout autant qu'à l’astéroïde d’un ailleurs – et la science-fiction, celle-là qui parle d’un futur redevable à la conquête spatiale, laquelle induit… un autre monde. La preuve avec L’embarquement pour Cythère, un ensemble (au sol) de trois structures en béton gris moucheté et acier – avec insertion d’un néon rouge, rond comme un oeil (pratique dont Bertrand fut précurseur en 1986) –, ensemble qui emprunte à l’image des rampes de lancement pour vaisseaux interstellaires, un monde meilleur en ligne de mire. On est aux portes de l’infinitude, ou du cycle perpétuel. Et parce qu’il se passe dans le silence, le voyage ne peut que vous faire du bien.


Infos:

Espace H20, Oberkorn (Differdange): Bertand Ney, Pérégrinations, sculptures, jusqu’au 8 novembre.

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©2020 Marie-Anne Lorge

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