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Surtout, lâchez prise…

Marie-Anne Lorgé
il y a 20 heures
10 min de lecture

Le soir était tombé occultant leur formation en V, mais je les ai clairement entendues, les grues cendrées, lanceuses d’alerte automnale, surgies dans le crachin d’un vrai temps de Toussaint.


Ce qui me fascine aussi, ce sont les nuées de martinets qui tournoient à l’heure bleue…

La lumière baisse l’abat-jour, avec des envies de laine, de chocolat chaud, de cocooning, un appel à ralentir … sourd au malaise du corps social qui, non écouté et brutalisé, met le feu à la rue.


Chaos généralisé !  Ce qui n’empêche pas la beauté contradictoire des arts … ni celle des arbres désormais empourprés ou cuivrés, sentinelles des chemins creux ou de traverse.



Du coup, de ces chemins, je vous en propose qui, de l’algorithme à la lumière, parlent de hasard, de mutation, d’intuition, ce, à l’exemple de la très belle expo SHAPES - Beyond Geometry au Cercle Cité, où Justine Blau raconte le souffle d’une bulle de savon (visuel ci-dessus: Phusis). Les formes sont partout. Elles structurent le vivant, organisent les phénomènes naturels, nourrissent les mathématiques et inspirent les artistes et au total, ils sont 15 artistes séduits par les sciences ou les mathématiques à interroger les multiples façons dont le monde se construit et se rend perceptible, et c’est aussi beau que fascinant  (à lire tout en bas). 



En chemin, on croise Leila Lallali… et sa cueillette de pommes. En fait, Good luck, c’est le titre de l’expo, est une proposition picturale très fraîche, très tendrement nostalgique aussi, où ce sont les couleurs – toniques, acidulées – qui accouchent des formes.


Des formes toutes puisées dans notre environnement ordinaire, liées à des objets – le fruit, le rouge à lèvres (visuel ci-dessus: occupational hazard), la bougie – qui structurent nos rituels quotidiens, qui tous existent par le corps, par l’usage, le geste ou le toucher, et qui tous nous parlent du temps, de disparition, chacun s‘effaçant par l’acte même d’être utilisé, et donc, dont bonne chance (good luck) pour rester désirable – il en va ainsi, dans le triptyque core memory, du destin d’une pomme rouge, non pas celle de Blanche-Neige mais celle d’une enfant qui se souvient manger des yeux et qui part du portrait du fruit mûr jusqu’à son trognon.


Dans Good luck, d’une simplicité désarmante – objets-formes stylisés, schéma/tiques, superposés, agglomérés ou isolés, taillés à l’acrylique sur toile, parfois augmentés d’un collage textile –, une poésie suinte, tout autant qu’une invitation à lâcher prise – et donc, bonne chance (good luck) pour saisir le bon moment…


A découvrir à la galerie Nosbaum Reding, Espace Projects, rue Wiltheim, Luxembourg, jusqu’au 22 novembre, www.nosbaumreding.com



On croise aussi Martin Paaskesen (né en 1987), l’un des peintres les plus prometteurs du Danemark, avec Anyway, un univers faussement naïf, traversé par un requin, des perruches, un perroquet, un aigle, un bateau (l’allusion à la mer est d’ailleurs récurrente), des bougies, autant d’animaux et objets (visuel ci-dessus), parfois des mots, qui surgissent – par intuition, par hasard ou par résistance – comme des présences éphémères, comme aussi d’intimes réminiscences, dans l’espace de la toile composé de centaines de fragments de jute brute comme une mosaïque.


C’est un processus tactile, partagé entre matière et peinture (couleur), habité par une imagerie expressive, impulsive, générant un récit joyeux…  ce qui n’empêche pas la solitude, l’identité, ni quelque chose de l’irréversible, de planer.


On se laisse surprendre à la Valerius Gallery (1 Place du Théâtre, Luxembourg) jusqu’au 28 novembre, www.valeriusgallery.com



On croise enfin Anna Recker et son langage géométrique, son impeccable alphabet de triangles et de polygones, aujourd’hui agencés en double hélice comme les molécules d’ADN qui progressivement s’entrelacent pour finalement se détendre, se distendre dans l’espace de la toile, ou du papier, comme des torsades, lesquelles, façonnées à la craie ou au crayon, pastichent une laine, une matière douce mais faussement sécurisante, illusoirement apaisante.


Anna Recker traduit obsessionnellement le chaos du monde, ses guerres passées, ses traces indélébiles dans le paysage du temps, il en va encore ainsi dans Nodes and other Structures, avec ses segments (apparemment) laineux enchevêtrés en essaim, en d’inextricables nœuds (visuel ci-dessus), qui, flottant dans le bleu ou le gris d’un rêve improbable, parleraient d’une tentative de l’humanité d’échapper à l’inexorable… tout en suggérant l’impasse de cette aspiration.


Dans son travail, d’une technicité inouïe, Anna Recker dit réconcilier le construit et l’aléa, en tout cas, vibratoire jeu de transparences il y a, auxiliaire d’une émotion… liée à une chimère où finitude et éternité cohabiteraient.


A méditer à la galerie Simoncini (6 rue Notre-Dame, Luxembourg), jusqu’au 7 novembre, du mercredi au samedi de 11.00 à 18.00h, www.galeriesimoncini.lu



C’est là que le chemin hésite, entre illico rebondir sur SHAPES au Cercle Cité et filer vite fait à Esch/Alzette, à la fois à la galerie Go Art (ancien Schlassgoart, Pavillon ArcelorMittal) et dans la salle d’expo des nouvelles Archives nationales (Belval) dont le photographe Eric Chenal a perçu le dépouillement monastique lors des 3 ans de chantier.


Allez, hop, première escale chez Go Art, le temps de quelques mots sur The Decline, l’expo du peintre Raphael Tanios, qui, comme son nom l’indique, nous parle de chute… en ménageant une issue baptisée résilience – ce qui télescope l’ambiante agressivité généralisée du monde et n’est pas sans raccord avec Ruin Echoes, l’actuelle magistrale expo de la Konschthal Esch qui fédère 45 artistes autour du processus de dégradation qui caractérise l’ambition humaine: c’est puissant ... comme un coup de poing, et forcément, je m’y attarderai dans mon prochain post.


Mais donc, The Decline de Tanios, c’est un florilège – en 96 formats (excusez du peu) anciens et récents, à l’huile – de personnages, parfois familiers de l’artiste (lui-même souvent, ou son épouse), parfois hybridés de photos ou de vidéos ou de Looney Tunes dystopiques, qui tous nous regardent, tout un microcosme miroir de la condition humaine… traversée par une volonté de renaître.


Le geste est intense, et les couleurs le sont tout autant, les figures déformées, gesticulent/ se débattent dans une angoisse existentielle, et bien sûr que l’on peut y lire à la fois la souffrance d’Egon Schiele, l’humanité d’un Francis Bacon à l’esprit hanté et le regard sans bienveillance de la chair à la manière d’un Lucian Freud. 


Ce qui est à l’œuvre, c’est la décrépitude par le temps, mais c’est aussi un curieux mélange d’humour et de tendresse, et c’est, malgré l’incertitude obsessionnelle, un manifeste plaidant la résistance par la réinvention personnelle et collective, par la capacité aussi qu’a l’art de donner des pistes de transformation.


The Decline envahit tous les vastes espaces de Go Art en mode à la fois vibratoire et hurlant (visuel ci-dessus), jusqu’au 14 novembre – du mardi au au samedi de 14.00 à 18.00h, www.galerie-goart.lu



Arrêt à Belval. Dans les nouvelles Archives nationales (au 2 Avenue des Hauts-Fourneaux) inaugurées ce 23 octobre 2026, et rencontre avec Eric Chenal qui, est-il besoin de le répéter, est un photographe rare, appelé à documenter des espaces architecturaux en chantier, donc en suspension, sauf que Chenal ne documente pas, il entre en communion avec les lumières et les ombres pour traduire un entre-deux aussi esthétique que spirituel.


Pour son exposition Archives nationales, partition moderne, Chenal a opté pour une monstration en formats verticaux, inspirés du kakejiku, ce rouleau de l’art traditionnel japonais accroché dans le tokonoma, petite alcôve considérée comme un espace sacré.


On y circule lentement, complice du regard contemplatif de l’artiste capturant tantôt les matières, les matériaux et les gestes des bâtisseurs, tantôt les espaces extérieurs comme intérieurs, avec leurs anthracites silencieux, leurs reflets dorés, leurs clairs-obscurs, leurs recoins lumineux autrement invisibles (visuel ci-dessus). Parfois, l’harmonieuse intensité est telle que la photographie emprunte à l’esthétique picturale. Parfois, à la faveur d’un papier calque, des oiseaux traversent le ciel… et la poésie surgit, comme une prière, dans cette architecture – conçue en grilles par Paul Bretz – qu’Eric Chenal perçoit/ressent comme une cathédrale.


L’expo est escortée par un travail éditorial, dû à Xavier Pompelle, le partenaire d’Eric Chenal, qui incontestablement parle la même cistercienne langue que le photographe.

A ne rater sous prétexte jusqu’au 24 janvier.



Et le chemin se termine donc au Cercle Cité, avec SHAPES - Beyond Geometry, une expo qui, initiée à l’EPFL Pavilions à Lusanne en 2025, est ici enrichie de nouveaux regards, d’installations, sculptures photographies et vidéos proposant un espace de découverte où voir, comprendre et expérimenter deviennent indissociables. Et un mot comme en 100, ça vaut le détour. 


Quel est le postulat de base? Que les formes, présentes dans la nature, les mathématiques et les sciences, cachent toutes des processus de transformation qui organisent le réel, et que des artistes explorent ces processus, entre ordre et hasard, stabilité et mutation, calcul et intuition, comme des expériences permettant d’inédites façons d’interroger et de rendre ostensibles/compréhensibles les structures invisibles qui sous-tendent notre environnement. 


Ça a l’air fastidieux, dit comme ça, mais par l’exemple, les choses s’avèrent aussi passionnantes que réjouissantes, voire ludiques, et éminemment poétiques –- au demeurant, pas toujours moins complexes.  


Curatée par Anna Loporcaro, Anouk Wies, Hugo Parlier et Brunon Teheux, l’expo se divise en 4 chapitres, et tout commence par l’héritage de l’abstraction géométrique – où il est rappelé que la forme apprivoise l’aléatoire et que la géométrie a été, au XXe siècle, un radical terrain d’émancipation pour l’art, un espace où la contrainte génère l’infini.

Tout commence donc avec les figures historiques de Vera Molnár (dont la vie est faite de carrés, de triangles et de lignes) et François Morellet, dont on célèbre le centenaire (son travail à la fois précis et drôle, truffé d’interférences, fait de l’art un jeu qui joue avec la perception du spectateur), et autour d’eux, Justine Blau, Attila Csörgö, Marina Gadonneix avec Victor Rambaud, Matthew Gardiner, Ulysse Lacoste en collaboration avec Rémy Coulon (mathématicien), Manon Lanjouère, Catherine Liechti, Adrien Lucca, Robert Turner Collective, Hugo Parlier & Bruno Teheux, Els Vermang, Laure Winants,  autant d’artistes contemporains invités à prolonger les intuitions fondatrices chacun.e à leur manière mais avec une conviction aussi très sensorielle que scientifique (24 oeuvres au total).  


Des artistes du coup semés en 3 autres chapitres: «Topologies», «Formes vivantes: nature, corps et anthropocène», «Perception, lumière et mémoire du temps».


Petite sélection coups de coeur.


Avec Atttila Csörgö, ou comment la géométrie devient théâtre, avec une déconcertante installation cinétique, une mécanique faite de polyèdres construits en tiges de bois,  ficelles et poulies qui, en mouvement, vont actionner d’autres polyèdres – dits, en l’occurrence, platoniciens –, censés symboliser le cosmos.


Avec Marina Gadonneix qui traduit l’algorithme en un dessin et ainsi brouille les frontières entre le réel et le virtuel; en clair, il s’agit d’un travail sensible sur l’IA qui génère des pelotes, entrelacs et réseaux de lignes, lesquels seraient la traduction graphique dans notre cerveau du flux de la pensée qui amènerait aux mots.


Avec Els Vermang et ses nœuds sublimes. Els se dit artiste numérique mais pourtant crée des territoires, des reliefs chiffonnés, toute une topologie aussi poétique que tactile parce que textile, en lin, dont elle tire un fil – selon la technique du smocked, ce froncement du tissu hérité des fraises, ces cols en plis de la Renaissance – et puis, elle fait des nœuds, dont elle interroge la capacité à porter du sens avant même que les mots n’existent. Et donc, par et sous le noeud, un tissage… spirituel.


Souvent les disciplines s’interpénètrent dans les médiums des plasticiens intéressés à transférer les questions mathématiques et scientifiques, et parfois, donc, certains plasticiens ont recours à des savoir-faire artisanaux, à l’exemple également de Ulysse Lacoste qui, par la dinanderie, ou martelage d’un carré de cuivre, puis son allongement depuis son centre vers ses angles, fait naître une sculpture épurée, une sorte de petite vague lisible selon toutes ses positions ou postures, et baptisée L’Envol. Résultat d’un aller-retour entre la main et la pensée, entre matérialité et abstraction.


Le Natur musée (Musée national d’Histoire naturelle, dans le Grund) est bien sûr partie prenante de cette expo en ce qu’elle embrasse aussi les formes créées par la nature, un Natur musée qui, donc, dépose une collection de minéraux épousant la création naturelle du vivant – dans le riche programme cadre de l’expo, comprenant visites guidées, art talks et film, il y a des possibilités de découvertes combinées du Cercle Cité et du Natur musée, déjà ce 27/10 de 17.30 à 19.00h (en français) ainsi que le 13/12 de 16.00 à 17.00h (en français), le tout en collaboration avec l’Université du Luxembourg. Inscriptions via cerclecite.lu


Dans la foulée, voici Catherine Liechti et ses polyèdres blancs diposés dans l’espace, des figures empruntées à Dürer, surtout des carrés aux angles coupés, qu’elle multiplie et jette comme des dés, en référence à Mallarmé, à son poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.


Au rayon spectres lumineux, il y a lieu de se frotter à l’expérience étonnante de la sphère (3 mètres de diamètre) d’Adrien Lucca, une bulle sensorielle où le ciel est amené  à l’intérieur et où on n’a plus aucune idée du temps qu’il fait dehors, ni de l’heure.


Sinon, il y a la fabuleuse et hypnotique installation de Robert Turner Collective qui s’inspire de Maryam Mirzakhani (Iran), première femme au monde lauréate de la Médaille Fields, l’une des plus prestigieuses distinctions internationales en mathématiques – du reste, un documentaire retrace son parcours le 14 janvier, à 18.00h, dans l’AuditoriumCité.

Intitulée Echos de la pensée, déployée sur le mur ainsi qu’au sol, dans une série de bols de tailles variées, l’installation consiste en une projection, un vidéo mapping du sketch (dessin de sphères) de Maryam où le spectateur est invité, selon les couleurs, à identifier 4 caractères humains… typiques de la création mathématique: la curiosité, la frustration, l’inspiratin, l’émotion (visuel ci-dessus: Robert Turner Collective ©Julien Gremau).


Et enfin, il y a le magique Phusis de Justine Blau. Qui part justement de recettes de magie… autour de la bulle de savon, celle-là qui, depuis des siècles, fascine les artistes comme symbole de vanité, aussi  comme expérimentation interrogeant, à travers sa transparence irisée, les géométries du monde. Et c’est ainsi, sur un écran noir, que des bulles de savon s’élèvent, scintillent, flottent, tombent et explosent, disparaissent. Tout le processus du vivant se révèle là, dans la fragilité. En même temps, la bulle de savon évolue tant dans le micro que dans le macro, tant dans la structure céleste, l’atome, que dans l’organisme sous-marin et terrestre, voire utérin, la cellule, l’alvéole, la mousse.


Parallèlement à Phusis, nature morte précaire, Justine propose Souffle, une expérience qui contrarie l’éphémère, tablant sur le maintien d’une bulle de savon sous cloche en verre pendant 3h40, ce, sur la piste de l’artiste américain Eiffel Plasterer qui aurait réussi à en conserver une pendant 365 jours… En fait, à travers Souffle, avec sa petite forme parfaite, Justine nourrit poétiquement une idée qui la taraude depuis longtemps, celle de la conservation du vivant, de notre besoin de préserver, de collectionner, de cataloguer, de maintenir en vie… ce qui est destiné à disparaître !


Dans SHAPES - Beyond Geometry, les artistes qui cherchent à comprendre n’ont pas peur de l’incertitude, ni de l’inconnu. Et ce à quoi ils nous invitent précisément, c’est à lâcher prise, à accepter l’incertitude. Déjà parce que c’est très beau. Et que parce que c’est très beau, ça incite au questionnement. Jusqu’au 17 janvier, entrée libre. Infos: www.cerclecite.lu



La belle info du moment, c’est que le prestigieux prix Marcel Duchamp 2026 a été attribué au duo d’artistes David Brognon et Stéphanie Rollin pour leurs machines de fêtes foraines carburant à l’addiction ou à sa résolution. C’est en fait la consécration d’une oeuvre qui n’en finit pas de mettre en lumière la vulnérabilité humaine et les marges de la société, sachant que le duo n’en finit pas d’explorer le temps, le courage et la lutte fragile contre la dépendance.


Et pour terminer le chemin par le nez et la bouche, sachez que la peintre et sculptrice luxembourgeoise Patricia Lippert expose au Domaine Claude Bentz (36 route de Mondorf) à Remich à l’occasion d’un «Wine meets Art», rendez-vous qu’il organise régulièrement pour faire dialoguer signature gustative et création artistique. L’exposition (visuel ci-dessus) est encore accessible lors de la Journée de dégustation du 8 novembre, de 14.00 à 18.00h, en présence de l’artiste, afin de partager avec les visiteurs son univers pétri par les mythes et le concept d’ «éternel féminin», hormis sa collection de bijoux Joy Freed. Un coffret cadeau en édition limitée réunit deux vins du Domaine illustrés d’étiquettes exclusives imaginées par l’artiste.

 
 
 

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