Sous les papiers
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 6 jours
- 10 min de lecture
Suis revenue sur le lieu. Un lieu-dit… devenu une maison, où ont grandi 5 générations d’une famille, de quoi transformer les murs en une mémoire, comme s’il s’agissait d’un personnage, hanté par des non-dits.
La maison de famille, c’est la mienne, et j’y suis donc revenue pour l’anniversaire du décès de maman.
La question de la maison et des non-dits m’obsèdent, c’est pourquoi je tricote dans ce texte de curieux élastiques entre l’auteur (belge) Antoine Wauters, le réalisateur et photographe (britannique) Lee Shulman, le photographe (luxembourgeois) Eric Chenal – Shulman et Chenal se rencontrent en pérégrinant au travers des 52 expos du PhotoBrussels Festival (petite escapade à suivre plus bas) – et tous ces créateurs qui vouent un culte au papier, à ses pliages et découpages, où percolent ou non du texte et des images et qui, parfois proche de l’objet sculptural, s’appelle «livre d’artiste» … que l’Espace Beau Site sublime actuellement – je vous raconte ci-dessous avec d’emblée un premier visuel, celui de l’oeuvre tinctoriale d’Anne Jolly.

L’élastique va par ailleurs détendre d’autres rendez-vous et infos, où, en vrac, il est question de Roundtables, ces conversations libres autour de la scène artistique luxembourgeoise initiées par le Mudam (Musée d’Art moderne Grand-Duc Jean) associé au Casino Luxembourg (Forum d’art contemporain), pour marquer leur anniversaire respectif, les 20 ans du Mudam et les 30 ans du «Casino» – un premier exercice du genre a eu lieu le 21 janvier, réunissant Andrea Mancini, Su-Mei Tse et Marco Godinho à propos de leur expérience de la Biennale de Venise, la prochaine session aura lieu le 12 mars, liée au Luxembourg City Film Festival et en présence d’Aline Bouvy qui représente Luxembourg à la 61e Biennale de Venise (du 09/05 au 22/11/26) avec … La merde, un projet cinémato-installatoire interrogeant ce que la société tente de reléguer hors champ (je vous en cause dans mon prochain post).
Et donc, d’autres rendez-vous où il est également question du célébrissime photographe Edward Steichen.
Je l’avais évoqué dans mon précédent post, pour commémorer les 150 ans de la naissance de Steichen en 2029, le Nationalmusée (ou MNAHA, sis Marché-aux-Poissons) prépare une expo qui, autour du portrait, se risque à associer le regard de Steichen et la palette humaniste d’Alexander Roslin, peintre suédois du XVIIIe siècle (dont une nouvelle œuvre vient d’intégrer la collection du musée).
Sinon, raccord avec le bicentenaire de la photographie, on retrouve Steichen cet été lors des Rencontres d’Arles, ce, à l’initiative de l’association Lët’z Arles – dont c’est le 10e anniversaire – qui va exceptionnellement s’installer à LUMA, site fabuleux, à hauteur de l’envergure du projet, curaté par Ruud Priem (MNAHA): explorer le lien intime du photographe avec la nature, thème central de ses recherches artistiques et botaniques, en 70 oeuvres et documents, dont de nombreux originaux de l’artiste lui-même, des prêts exceptionnels issus des collections luxembourgeoises (MNAHA, Photothèque, Fondation Spuerkeess) et des collections de l’Estate de Steichen. Soit, des oeuvres remarquables et peu montrées jusqu’à présent… Avec un livre à paraître en juin avec Atelier EXB (anc. éditions Xavier Barral). En clair, rendez-vous à Arles dès le 6 juillet.
A l’évidence, l’élastique du jour est spatial, slalomant entre Bruxelles et Luxembourg, question de trajectoire. Celle d’Antoine Wauters, écrivain-poète grand marcheur, n’en finit pas de remonter le fil de l’enfance, de tenter par les mots de revoir les êtres et les lieux. En tout cas, comprendre ce qui lui échappe, ça, c’est l’histoire de Josef, qui quitte son village et tous ceux qu’il aime pour entamer une vie vagabonde, une existence sur le fil, à la marge du monde, pour finalement revenir à la ferme de la Haute-folie, un lieu-dit – auquel emprunte le titre du roman (récompensé du Prix Giono 2025) –, mais d’abord ou surtout un lieu de non-dits, et alors faire voler en éclats les secrets familiaux.
Une rencontre avec Antoine Wauters, ça ne se rate pas, d’autant qu’il débarque à neimënster ce mercredi 28 janvier, lecture et entretien (avec l’auteur luxembourgeois Antoine Pohu) à 19.00h – Org.: Institut Pierre Werner, sous le haut patronage de l’ambassade de Belgique au Luxembourg et réserv. en ligne.

Celui qui écoute à l’oreille des lieux, essentiellement des maisons – distinguant les mots «house» et «home» –, c’est Lee Shulman, photographe britannique (né en 1973) basé à Paris – ami de Martin Parr – et collectionneur obsessionnel, en l’occurrence de diapositives couleurs des 70 dernières années, rescapées d’archives d’anonymes, celles-là qui saturent les brocantes ou autres vide-greniers et qui édifient une mémoire collective.
Partant de cette collection, baptisée «The Anonymous Project», Lee construit Home, une vaste installation, une reconstitution grandeur nature des différentes pièces – cuisine, salon, chambre à coucher, jardin aussi (visuel ci-dessus) – d’une maison certes fictive mais typique des années 70 –en témoignent les accessoires, l’électroménager, le papier peint… – , en même temps, sans doute s’agit-il d’une transposition de son refuge personnel, cette maison où s’entrelacent les souvenirs, les siens et les nôtres, chaque objet racontant une histoire familière où chacun se reconnaît, immortalisée un jour à la faveur d’images, ces diapos que l’artiste remet en situation, donnant du coup une seconde vie à des quidams oubliés et aux instants qu’ils ont jadis capturés en couleurs Kodachrome en partageant un repas, en faisant la fête, en décorant leur intérieur…
Les visiteurs sont invités à circuler de pièce en pièce, découvrant sur la nappe, le canapé, dans le frigo, les assiettes, le poste de radio et tous les meubles des images rétroéclairées – en fait, le caisson lumineux fait partie des divers procédés que Lee réactive partant des diapos –, se surprenant à sereinement brouiller les temps, à intensément regarder pour mieux entendre l’histoire qui s’y cache. Vibrations palpables, intimité et humour inclus, parce que ce qui perfuse Home, installation photographique impliquant/réveillant moult dimensions, c’est l’émotion.
Et où rencontrer Lee Shulman avec son univers aux allures d’histoire d’amour plantée dans le terreau familial (garder les gens qu’on aime près de nous)? Eh bien, au Hangar, lieu singulier – sis Place du Châtelain, à Ixelles –, incubateur depuis 10 ans du PhotoBrussels Festival.
Notez qu’au second étage du Hangar, Sylvie Bonnot déploie Le Royaume des moustiques, un projet né en Amazonie guyanaise où se croisent histoires de migrations, mémoire coloniale et paysage en transformation. Je me dois de revenir prochainement sur cette création, tant l’artiste est incandescente et parce que, techniquement, selon un procédé de séparation et de transfert de la gélatine de la pellicule, ses images se donnent à voir comme résultant d’une mue, comme on le dit de la peau du serpent.

PhotoBrussels Festival, c’est 52 expositions réunissant 150 artistes. Impossible de tout dire – à vous de déambuler jusqu’au 22 février. Mais arrêt particulier au 60 rue de la Concorde, là où la galerie Nosbaum Reding Bruxelles propose Zone de contact, et ça vaut le détour – jusqu’au 7 mars.
Curatée par la chercheuse et critique d’art Raya Lindberg, Zone de contact est une exposition qui explore la multiplicité des lectures sociales, intimes et symboliques de notre monde par neuf photographes: Romain Urhausen, Laurianne Bixhain, Eric Chenal, Rozafa Elshan, Lisa Kohl, Armand Quetsch, Bruno Oliveira, Daniel Reuter, Daniel Wagener. Leur approche de l’image qu’elle soit réelle ou irréelle exprime chacune un milieu que l’on pourrait appeler une zone. Cette zone est un entre-deux qui traduit autant des formes d’imaginaire que des manières de voir et d’observer le réel.
En tout cas, posant leur regard sur les lignes d’un corps –- à l’exemple d’Armand Quetsch avec sa façon de rendre une sculpture humaine, de ranimer l’humanité sous la pierre (visuel ci-dessus: sculpture parc, 2025) –, ou sur la matérialité sensible d’un objet – à l’exemple de Lisa Kohl qui par la trace suggère la présence (j’y viens) –, ou sur les micros dégradations d’un mur – que Eric Chenal saisit comme une peau (j’y viens itou) – ou sur une émergence tantôt incongrue tantôt végétale en milieu urbain – que Daniel Wagener capture comme une tentative de faire naître une poésie du quotidien, un humour aussi –, ces photographes, selon Raya, tentent chacun à leur façon de construire des zones de contact comme on refait du lien.
Concrètement, le rez-de-chaussée de la galerie est habité par Tintinnabulant, un troublant dispositif de Rozafa Elshan, en rien sonore, contrairement à ce que suggère son titre, sauf que le blanc qui y prévaut sonne comme une craie. Et Tintinnabulant, c’est à la fois, une documentation photographique et une installation.
Alors, sur le mur, un tirage jet d’encre sur papier japonais, monté sur bois, déroulé comme une sorte de fresque, où se joue la répétition en 9 séquences d’un même motif, un rouleau à peinture, blanc sur fond noir. Au sol, un assemblage méticuleux, quasi rituel, de matières et d’objets divers, tous modestes, souvent recyclés, sans lien apparent entre eux mais impliquant une fragilité, un geste (au demeurant esthétique), une possible transformation et donc, du temps et de la mémoire –la dimension mémorielle est ici induite par l’ajout de formes sculpturales en pierre, des petits corps polis, surgis du passé, installés dans le présent.
C’est au sous-sol de la galerie que se croisent notamment Land(e)scape de Lisa Kohl et les jeux de miroirs d’esprit et d’ombres d’Eric Chenal.
Lisa Kohl photographie des objets oubliés ou perdus, en l’occurrence, dans Land(e)scape, ledit objet est une veste d’enfant, bleue comme une méduse échouée sur un sable, une trace au milieu d’un paysage d’errance: une histoire prend alors corps qui déjoue l’abandon, et l’émotion de tromper l’oubli, d’autant qu’en plaçant le tirage pigmentaire sur un verre acrylique, l’artiste confère au vêtement délavé un statut d’icône, où la lumière officie comme s’il s’agissait d’un autel. Présence… sanctifiée.
Avec Eric Chenal, le langage photographique est tendu par la spiritualité, avec des gris et des noirs sensibles à une lumière d’une autre dimension. D’abord, il y a la série Hôtel Wolfer, du nom d’un édifice bruxellois de style moderniste, conservé dans un état axé sur la «conservation préventive», qu’Eric ne documente ni ne portraiture, observant la vie des murs, ceux-là qui s’écaillent, attentif au murmure du temps.
Ensuite, il y a Impures, le regard en miroir entre la Möllerei (construite sur le site d’Esch Belval en 1910 et servant à préparer la «möller» (charge) pour la production sidérurgique) et la Saintonge (en Charente-Maritime). Soit, entre un pôle industriel et un phare religieux (en l’occurrence la Cathédrale St Pierre du XVe siècle), deux lieux pétris par une combustion, par un même culte du feu, celui de la transformation de la matière en acier et celui, intérieur, de la fabrique d’âme. Ainsi, installées côte à côte sur de graphiques structures en fer forgé, à lire comme des pupitres ou des lutrins (selon l’angle manuel ou spirituel), les photos du démiurge Chenal font naître de divines analogies entre les pénombres et les incandescences. Repères brouillés entre coins et embrasures, avec le silence pour guide.
A notez: visites guidées le 31/01, les 7, 14, 21 et 28/02, ainsi que le 07/03, chaque fois de 14.00 à 15.00h. Lecture performée le 07/02 à 15.00h. Et lors du finissage, le 07/03, rencontre avec les artistes de l’expo à 14.00h, puis visite guidée à 16.00h. Infos: www.nosbaumreding.com

Et pour terminer, un univers foisonnant, celui du papier, une ode à la lenteur transposée en accordéon – ça se passe dans l’Espace Beau site, à Arlon, qui lance avec un enthousiasme renouvelé sa Biennale du livre d’artiste, 9e édition. Et sincèrement, il n’y a vraiment que dans ce lieu que se donnent à voir les infinies expressions et déclinaisons du papier devenant une œuvre-objet… que l’on nomme livre… sans que cela signifie nécessairement du texte. En même temps, certes, ce peut être le cas, selon que les mots qui y circulent calligraphiés sont nés de la main de l’artiste ou qu’il s’agisse de donner un corps sensible, autre qu’une page format A5, aux écrits d’un auteur – et dans ce rayon, Vasso Tseka, peintre et plasticienne d'origine grecque, est une pointure.
En tout cas, pour l’heure, l’Espace Beau Site – ne me faites pas l’injure de ne pas encore connaître ce lieu vivier de singulières explorations artistiques, cette unique galerie mezzanine surplombant le garage du même nom, au 321 de l’Avenue de Longwy –, l’Espace Beau Site, dis-je, regorge de petites choses un peu magiques, grâce à l’inouï savoir-faire de 15 artistes, à leur créativité tantôt ludique, tantôt intimiste.
En fait, pour le dire simplement, c’est fou tout ce que l’on peut faire avec le papier, du leporello à la sculpture, en passant par le pliage, la chiffonnade – avec Tinctae, des papiers froissés trempés dans des bains de couleurs végétales (30 teintes de 29 plantes), Anne Jolly invente une sorte de grimoire botaniste –, le découpage, la perforation, l’intervention textile – dont les cahiers cousus en dentelle de Stéphanie Devaux, dont aussi la broderie qui brille volontiers de Catherine Matte (visuel ci-dessus) illustrant notamment des textes d’Alain Helissen, avec force étoiles et kaléidoscope.
Et tout ça, sans compter la porcelaine – cfr Sylvie Hoffman, avec son Scriptorium, une installation de rouleaux en pâte céramique pastichant un lot de manuscrits, avec aussi son livre-accordéon relié au fil et réuni avec un carreau de céramique. Et sans compter le carrousel, celui de l’humour tendre de Sylviane De Meyer qui, sous globe, niche dans une coquille un micro livre appelé… Perle rare. Et sans compter la reliure, en tout cas, cette inédite façon qu’a Nancy Dominique de tronçonner de vieux livres collectés et de les regrouper/agencer (au mur) comme s’il s’agissait de fagots – et d’ainsi, en quelque sorte, réécrire le cycle bois-papier-bois.
L’expo se complète d’un marché des petites formes, un florilège de petites merveilles, autour duquel découvrir la reliure mode d’emploi de Grégoire Vigneron, un ingénieux système sans colle ni couture, mais par clés et crochets en papier – surtout, attardez-vous sur son «livre roue», où la poésie percole dans la virtuosité…
Autour enfin, impossible de ne pas parler de la graveuse et illustratrice (rémoise) Marie-Claude Piette et de sa Monaventure, une série de 20 livres grands formats où elle embarque la Mona Lisa de Vinci, réinvente la mythique figure au fil du temps, dans des digressions surréalistes – Mona-lisa, Mona-écriva – et autres réflexions à caractère écolo – La Mona Deville et La Mona Duchamp, en tout cas, Mona Medusa le monde…
Un peu d’amour, papier velours…, laissez parler les petits papiers jusqu’au 15 février. Du mardi au vendredi de 10.00 à 12.00h et de 14.00 à 18.00h. Le samedi de 10.00 à 12.00h et de 14.00 à 17.00h. Chaque dimanche de 15.00 à 18.00h.
Contact tél.: (+32) (0)478.52. 43. 58, infos: www.espacebeausite.be
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