• Marie-Anne Lorgé

Sous le gui

Demain, c’est la fin de la trêve des confiseurs, cette période où les propos passent de l’aigre au doux. Alors, oui, le corps digère, mais force est de constater que les temps qui courent n’ont pas vraiment le coeur à la douceur (et la galette des rois n’y pourra rien changer, la crise de foie exceptée). Ce qui n’empêche fort heureusement pas le rituel du vœu de perdurer, même s’il ne sait plus trop à quel bonheur se vouer.


Certes, la formule a parfois l’allure d’une formule de politesse, mais il existe aussi des petits trésors de dédicaces, des intentions dont la sincérité fait fondre celui tout surpris que l’on pense à lui (et ça vaut bien sûr au féminin, au pluriel ou sans genre ni nombre).


Janvier est donc le mois des meilleurs vœux offerts – chacun fera le tri, en s’embrassant ou non sous le gui (cette anglaise coutume qui remonte au XVIIIe siècle n’ayant évidemment jamais imaginé le port du masque) –, et l’on sait, au même titre que les bonnes résolutions, sans curieusement que ça gâche rien, que les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas (là, je pastiche Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), astronome, physicien et philosophe allemand de renom, hypocondriaque et surtout satiriste).



La trêve des confiseurs, c’est aussi la période des rétroviseurs de tout acabit. Et celle aussi d’une envie de ficher le camp. Loin de tout ce vacarme, de toutes ces catastrophes (migratoires, naturelles, virales), de tous ces mots «dans la bouche de tous ces gens avec leur avis sur tout, leurs certitudes, leurs slogans écrasant toute nuance – jamais le moindre doute»: là, je cite l’écrivain Philippe Marczewski, Prix Rossel 2021 pour Un corps tropical, aussi chercheur en neuropsychologie cognitive.


En tout cas, pour Marczewski, déguerpir, oui, sans doute/peut-être. Sauf que «nous n’avons plus nulle part où fuir». Ah non ? C’en serait fichu des cachettes secrètes, selon lui. «Partout le même bruit infernal, la même sidération face aux problèmes que nous avons créés (…) Où que nous allions, rien de ce que nous voulons fuir n’est absent. Partout la forêt brûle et nous sommes huit milliards».


Eh quoi ? Cela signifierait donc «le deuil des rêves d’évasion» ? Sauf qu’alors, ce serait faire offense à cette chose immense qu’est le rêve.


«Un rêve de voyage, c’est déjà un voyage», dit Marek Halter – et bien sûr, rien à voir avec un aller-retour pour Dubaï ou Ibiza.


En fait, selon Elder Camara, «lorsqu'on rêve tout seul, ce n'est qu'un rêve alors que lorsqu'on rêve à plusieurs c'est déjà une réalité».


C’est pourquoi, écrit Njabulo S. Ndebele, poète sud-africain – et sous le gui, la voix des poètes anime encore les nuages –, «demain, du ventre du temps surgira une année nouvelle».

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