• Marie-Anne Lorgé

Sous la surface

Chose promise, chose due, je continue à promener mon oeil à travers les fenêtres ouvertes sur le jardin-monde questionné par le 8e Mois européen de la photo (ou EMOP).


Avec un peloton de photographes déguisés en arpenteurs, en explorateurs, voire en aventuriers.

Le premier est plongeur. Sous l’eau, il photographie en apnée ou avec bouteille. C’est Nicolas Floc’h, ce Breton qui rêvait d’être marin et qui, devenu artiste, s’est mis en tête de dresser un inventaire un peu fou qui rend compte des transformations des mers et des océans, de Saint-Malo et Saint-Nazaire jusqu’ au Japon.


Pour les fondus de l’émission Thalassa, un magazine de la mer télévisuel, et de la mission Tara, Nicolas Floc’h est une référence en matière d’étude de récifs coralliens.



On croise ses fascinants «habitats immergés» au Cercle Cité (place d’Armes à Luxembourg), où les 5 artistes réunis (avec la Luxembourgeoise Justine Blau, la Slovène Vanja Bucan, la Roumaine Maria-Magdalena Ianchis et la Russo-Suisse Anastasia Mityukova) sont davantage en contact avec l’environnement – le Rethinking Nature thématique de l’EMOP – qu’avec la représentation paysagère, le Rethinking Landscape (autre versant du thème) étant plutôt du ressort de MNHA (Musée national d’Histoire et d‘Art Luxembourg).


J’en profite pour signaler que les glaciers ont la cote dans cette 8e édition de l’EMOP, leur vulnérabilité habite moult travaux, y compris ceux du duo Baltzer & Bisagno qui, au MNHA, empoigne au sens figuré la pointe de l’iceberg pour mettre à nu… les appétits économiques qui souillent le blanc marbre de la carrière de Carrare – je vais y revenir (ci-dessous).


En attendant, zoom, donc, sur Nicolas Floc’h.


En noir et blanc, avec ses grands angles trompeurs, jouant sur le rapport d’échelle, Nicolas nous emmène dans un espace indéfini, au demeurant de qualité picturale. Pour militant que soit Nicolas Floc’h – observateur du glissement des écosystèmes, de leur exotisation, avec disparition des algues au profit du corail, percutant la chaîne alimentaire – , son travail est et doit rester artistique: «c’est de la photo, donc, de l’art, et si l’art est là pour éclairer, interroger, c’est d’abord un accès à la beauté, laquelle est un bon levier pour appréhender des questions plus difficiles».


Et la photo Floc’h, en rien documentaire, charrie une esthétique… irréelle. «Le regard sous l’eau en très grand angle est assez rare par rapport à la photo sportive, apnéiste, et à la photo (d’expédition) scientifique».


En amont, Nicolas Floch, qui «a aussi fait de la sculpture», s’est attaché aux récifs artificiels, à l’architecture marine censée reconstituer des biotopes dégradés, et ce sont ces récifs qui l’ont amené à s’intéresser à l’habitat, à la notion de colonie.


Le paysage sous-marin se déplace six fois plus vite que sur terre, note Nicolas Floc’h, et sur terre, les scientifiques «sont dans une course absurde, celle de la vie immortelle, partant d’une vie pétrifiée (conservée dans des banques de semences) à réanimer»: tel est le postulat de la folle aventure de Justine Blau, partie à la recherche d’une cucurbitacée particulière, le Sycios villosa, appartenant à la collection de Charles Darwin, plante qui a disparu et qui poussait… aux Galapagos. Sur l’île, Justine a donc posé la question du vivant et conçu une magnifique expo axée sur la manipulation. Génétique et gestuelle.


De cette expo, intitulée Vida inerte, qui s’était installée au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange de mai à juillet 2020, Justine Blau, prestidigitatrice de terrain, extrait deux œuvres: un paysage artificiel, montage/incrustation de vrai dans le faux, ce, sous la forme d’un poster (ou de décor de théâtre) et une vidéo… ou des mains d’un magicien surgit une bulle, aussi éphémère, sinon illusoire, que la vie.


La nature morte, allégorie des vanités humaines, c’est aussi la plate-bande cultivée – en mode surréaliste – par Vanja Bucan.


Sinon, dans une autre salle, Anastasia Mityukova, basée à Genève, tapisse les murs de documents photographiques agrandis, tirés d’un corpus d’archives «autour d’une base militaire nucléaire expérimentale construite à Thulé», désormais désertée «en laissant des déchets enfouis dans le sol gelé du Groenland».


Photo ci-dessus: © Nicolas Floch, Paysages productifs Ouessant, laminaires – Ile d’Ouessant, 2016.


Infos:

Cercle Cité, espace Ratskeller, rethinking nature, jusqu’au 27 juin, tous les jours de 11.00 à 19.00h. Visite guidée gratuite tous les samedis à 15.00h, entrée libre, sans réservation. Conversation avec les artistes, curateurs et théoriciens, le 5 juin, à 15.00h, à l’Auditorium Cité, gratuit mais inscription obligatoire sur cerclecite.lu



On trouve écho de la démarche d’Anastasia Mityukova dans celle de Marie Sommer, mais, en l’occurrence, ancrée dans le Nord canadien. Du coup, nous voici à Dudelange, au Display 01, espace d’expo du CNA (Centre national de l’audiovisuel).


Les travaux de Marie Sommer, aussi plasticienne et vidéaste, «portent sur le lien entre les lieux et l’archive». Un archivage du présent que l’artiste, passionnée par les vestiges de la guerre froide, mène en territoire arctique entre Alaska et Groenland, là, dans une région marquée par une ligne de (stations) radars – soit: la ligne DEW (acronyme de Distant Early Warning line») –développée entre 1945 et 1957 pour intercepter les missiles russes. Mais ligne condamnée à l’obsolescence dès sa construction. En tout cas, aujourd’hui largement abandonnée, sans avoir été démantelée.


Ces radars tombés en ruines constituent en soi une archive, double, concernant d’une part un bâti (monumental mais devenu fantomatique) et d’autre part, une historicité de l’ordre de l’enjeu géopolitique.


Et cette archive, Marie l’a (re)trouvée à Montréal, dans un fonds de photographies documentant la dégradation du site militaire – elle en présente quelques images dans l’expo, jumelées à une foule de coordonnées et mesures, dont longitude et latitude, reproduites sur des feuilles de papier de format A3, comme un nouveau portefeuille traceur/archiveur.


Partant de cette «détection à distance», Marie est alors allée sur le terrain, caméra au poing. Par la route. En avril 2019. Sauf qu’aux environs de Tuktoyaktuk – «à quelques centaines de kilomètres de la station du nom de code BAR-3» –, un dégel précoce empêcha tout accès au site. De quoi contraindre Marie à changer de braquet, à filmer non plus les ruines des radars mais la rupture de la route gelée pendant une nuit – «une nuit polaire qui dure 1 heure».


Heureux soit le dégel qui a inspiré à Marie de dévier de l’historicité à la poésie.


Car, oui, présenté sur deux écrans (voir photo), le film ni documentaire ni narratif mais qui capte une nature en transition et qui s’infiltre tant dans les paysages détrempés que dans la texture singulière de la glace, avec ses lumières, et le son qui coule de concert, est sublime. En même temps, de ce film tourné en 16 mm, Marie en a gardé les altérations, avec contours d’images rognés, tons aussi irréels qu’instables, comme un raccord avec l’idée d’obsolescence (phoo ci-dessus).


Au final, l’installation intitulée L’œil et la Glace fait cohabiter deux types de vestiges, évoluant chacun selon un cycle ou bouleversement spécifique, mais parfaitement parallèle: l’un, matériel (le site tombé en désuétude), étant légataire d’une désaffection humaine et politique, l’autre, naturel, étant tributaire du dérèglement climatique, sachant que la fonte de la glace dit aussi l’incidence humaine, et que l’impact écologique a aussi une incidence politique. La boucle non vertueuse est bouclée.


Infos:

Centre national de l’audiovisuel, Espace Display 01, 1b rue du Centenaire, Dudelange: Marie Sommer, L’œil et la Glace, jusqu’au 29 août, du mardi au dimanche, de 10.00 à 22.00h, www.cna.lu


Parallèlement, le CNA s’associe aux deux Centres d’art pour présenter les expos monographiques de Marie Capesius – avec Heliopolis – et Rozafa Elshan -– avec Synthèse d’une excursion – reliées sous le titre de Archipel.


Adepte du voyage intérieur et de l’exploration des recoins du lieu de vie, en l’occurrence Schaerbeek – là où elle vit, affirmant que s’y «balader avec un appareil-photo est déjà une performance» – , Rozafa (née au Luxembourg en 1994) capture dans le quotidien des scènes banales et des objets, ceux-là qui en disent plus long sur l’existence que le spectacle du monde.

Et donc, confinée dans son appartement, téléobjectif braqué sur la rue, elle collecte «les infinies potentialités imprévisibles» d’une réalité du coup réduite… en grains.


Le grain, c’est celui de la photo argentique – laquelle échappe «à l’acte monolithique du genre» tant les formats noirs/blancs, ni alignés, ni encadrés, s’écroulent le long des cimaises –, c’est aussi celui de la poussière sur le bitume. Réduisant au maximum son angle de champ, cadrant au plus serré, Rozafa saisit le microscopique, le pulvérise comme une cendre, de sorte que l’intérieur d’une boîte à punaises par exemple s’échoue sur le tirage comme une caillasse abstraite.


L’œil plonge donc du haut vers le sol, là où, aussi, à la main, Rozafa ramasse des bouts de papier et autres éléments anonymes, abandonnés, qu’elle ré-agence. Au premier étage du Centre d’art Dominique Lang, que l’artiste conçoit comme une transposition de son atelier, les objets exposés comme des archives brutes détournent l’acte photographique ou le fait de photographier: «c’est moi qui ai ainsi le pouvoir, non pas l’appareil…».


Expos accessibles jusqu’au 13 juin, du mercredi au dimanche de 15.00 à 19.00h, infos: www.galeries-dudelange.lu



Retour à Luxembourg. Au MNHA, avec escale à Neimënster (Centre culturel abbaye de Neumünster, dans le Grund).


Avec son expo Rethinking Landscape – qui ouvre officiellement le 7 mai –-, le MNHA «propose cinq postures d’artistes portant un nouveau regard photographique sur les représentations du paysage et montrant de nouvelles approches esthétiques très variées entre fiction, sublimation et distanciation».


Arrêt sur le photographe russe Danila Tkachenko, dont la série Motherland traite de «la question de l’abandon forcé des villages pendant la collectivisation de l’ère communiste entre 1928 et 1937».

En boutant le feu aux maisons «qui hantent ces paysages au fin fond des steppes soviétiques» – selon une mise en scène digne du cinéma fantastique –, l’artiste crée «une espèce de rituel funéraire nocturne». Les flammes qui trouent la nuit, c’est une beauté… à glacer les sangs.


Arrêt aussi sur Daniel Reuter, Luxembourgeois vivant en Islande, présent aussi à la galerie Nosbaum Reding, dont les photographies, héritées des installations du Land Art, «semblent se détacher de leur sujet initial pour mettre en jeu un langage visuel formaliste» – Daniel Reuter a été sélectionné dans le programme luxembourgeois associé aux Rencontres photographiques d’Arles qui auront (bel et bien) lieu du 4 juillet au 26 septembre.


Et arrêt sur le couple Bruno Baltzer/Leonora Bisagno, des lanceurs d’alerte habillés en artistes critiques dont les images, perfusées en couches par des récits historiques, font de la résistance. Et donc, pourfendeurs du monde comme il dérape, avec ses abus socio-économico-politico- écologiques, Bruno & Leo bourlinguent et creusent… deux carrières.


L’une à Montréal, avec pour résultat une image de monumental format, un spectaculaire panorama blanc et noir d’où ses détachent des lettres Si je me souviens, un détournement de la devise du Québec gravée sur la façade d’une montagne née de la collecte de neiges mais devenue décharge au fil du temps – image déjà exposée aux Rotondes, en automne, lors du LEAP.


Et l’autre, à Carrare, lieu mythique de l’extraction du tout aussi mythique marbre qui a fait la fortune de nos plus illustres maîtres sculpteurs.

Sauf que la fortune a changé de main(s), à la faveur d’un matériau dévoyé.


Dans la série Sur la pointe de l’iceberg, si on distingue encore la face blanche de cette particularité géologique qu’est la carrière de Carrare, ce qui crève surtout l’image, c’est sa face noire, d’autant plus noire que le ciel est rougeoyant, où grouillent les multicolores toits de camions excavateurs, autant d’insectes, sciarides ou cloportes, qui, en un ballet aussi vorace qu’incessant, sucent à la roche le carbonate de calcium, substance autrement rentable – enjeu aussi d’un marché mafieux – puisqu’utilisée dans la pâte à dentifrice.


La géologie comme mode à alerter, voilà – comme je l’ai déjà écrit – le mobile (ou le moteur) des abyssales recherches croisées de Bruno et Leo, mises en œuvre pour tenir en échec «les stratégies de pouvoir et d’illusion», autant de systèmes qui se singent «sans guère produire de sens», donc, éminemment dévastateurs.


Photo: Baltzer/Leonora Bisagno, Sur la pointe de l’iceberg, 2019/2021.


Infos:

MNHA (Musée national d'histoire et d'art Luxembourg), Marché-aux-Poissons, Luxembourg: Rethinking Landscape, du 7 mai au 17 octobre 2021, www.mnha.lu



A Neimënster, repérez Lisa Kohl dans la chapelle et Marine Lanier dans la salle voûtée.


Lisa Kohl – jeune Dudelangeoise également présente à Arles cet été – expose une série photographique née en 2016 sur l’île grecque de Lesbos, balayée par les migrations. Sobrement intitulée Land(e)scape, il s’agit d’une bouleversante capture photographique de l’oubli, soit: partant de la découverte d’objets abandonnés, tous «porteurs de traces d’une vie perdue» (une chaussure, un tissu..), la saisie photographique – avec tirages tantôt punaisés bout à bout, tantôt ensevelis sous une couche de résine comme des fossiles – fait advenir un nouveau paysage, où la terre incarne l’absence, la disparition d’une personne.


Dans Eldorado, Marine Lanier – née à Valence en 1981– nous immerge dans une nature sublime parce que sauvage, indomptée, des volcans d’Arménie aux épaisses pépinières d’Ardèche. Pas âme qui vive, mais si corps il y a, les silhouettes se fondent dans le végétal, comparables à des racines incrustées dans le paysage, à l’exemple des séries Le Soleil des loups ou Les Contrebandiers.


Tantôt Marine prend de la hauteur, tantôt elle bouleverse l’échelle par des gros plans où le regard se noie dans les feuillages comme pour raconter l’espace invisible qu’est notre paysage intérieur.


L’artiste use des couleurs comme d’un langage, déclinant surtout l’ocre, qui coule comme de l’or et lui inspire des rêves perdus.


Formée à l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles, Marine a aussi étudié le cinéma, et son esthétique n’est pas sans évoquer «les lieux mystérieux et organiques filmés par Tarkovski».


Le cheminement de Marine Lanier – poétesse visuelle – «questionne inlassablement le réel, pour mieux le dépasser». En tout cas, son Eldorado, où la nature cache «ses miracles impudiques», est «un monde où les valeurs sont inversées», un refuge immémoriel, «une contrée fabuleuse». Marine en déchiffre les signes, l’imaginaire fait le reste, c’est le pouvoir d’un puissant talent conteur.


Photo Eldorado 32: © Marnier Lanier, photographie extraite de la série Eldorado.


Infos:

Neimënster, Luxembourg-Grund: Le mois européen de la photographie, Lisa Kohl, Land(e)scape, Marine Lanier, Les contes sauvages et «Regards sans limites», du nom d’une bourse qui a dix ans, belle occasion d’exposer le regard de 5 ancien.ne.s lauréat.e.s représentant la Grande Région (dont Patrick Galbats pour le Luxembourg). Jusqu’au 6 juin, de 10.00 à 18.00h. Entrée libre. www.neimenster.lu



Et pour terminer, je tiens à vous donner rendez-vous au parc de Merl, là où Cristina Dias de Magalhães fait prendre un bol d’air à Instincts. Same but different, un journal intime photographique – découvert au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange en janvier dernier –, où l’artiste habite le rôle de l’observatrice ô combien émotive des explorations et des rencontres de ses deux filles jumelles.


«En incluant l’univers animal que ses filles aiment observer et analyser, elle établit un dialogue entre les images où l’instinct prévaut et nous guide. En tant que mère, elle se projette dans la figure archétypale de l’animal, dotée de symbolisme et de caractéristiques humaines, qui accompagne ses filles au quotidien dans leur apprentissage. Ses diptyques dévoilent un lien silencieux créé par les moments partagés et ressentis vécus» – photo: © Photothèque VDL, Charles Soubry.


Rencontre physique, imaginaire et pourtant authentique à expérimenter sans modération (en famille, c’est encore mieux) jusqu’en septembre 2021.

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