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Rêvière

  • Marie-Anne Lorgé
  • 11 sept. 2025
  • 8 min de lecture

Semaine 2 de septembre. Déjà.


Et sans doute que je vous l’ai déjà dit: «A force d’éliminer toute surprise de cette vie/ on finira par lui enlever tout intérêt aussi » (dixit Dany Laferrière).


Alors, en cette rentrée qu’un été n’a pas suffi à distraire du chaos belliqueux et humanitaire, des surprises, il y en a, de celles qui, à défaut de changer le monde, sont capables de changer une vie, de prendre de la hauteur, une autre perspective. Ce qui est précisément la botte secrète des livres et de tout ce qui n’a pas de prix, adossé à un mot encore suspicieux, la culture, mais qui peut commencer par un bain de forêt.


Du coup, mon bain du jour s’appelle Rêvière – et non pas «rivière» comme j’ai pu l’annoncer dans mon précédent post (en même temps, si la proposition n’est pas de l’ordre concret du cours d’eau, elle coule comme une métaphore, un flot de ressentis en cascade) – et L’envers des mousses. Dans les deux cas, le décor est végétal.


Avec Rêvière, on plonge en site forestier, là, à Montauban-Buzenol, où le CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge) fait surgir des récits et des images, de l’animalité et de l’impalpable – je vous raconte ci-dessous.


Quant à L’envers des mousses, il s’agit du premier spectacle du festival GEM conçu par neimënster, et le végétal, autrement qu’un «simple» décor, est l’enjeu d’une exploration sensorielle immersive et poétique. En clair, ou en l’occurrence, la Cie Le Plateau Ivre embarquant musicien, autrice, artiste de l’image, magicien et interprètes, nous invite à une déambulation, une flânerie théâtrale sur l’ensemble du site, derrière le rocher du Bock, au coucher du soleil: un parcours évolutif où le réel se teinte de fantastique, où chaque élément – son, lumière, matière – se métamorphose au rythme du crépuscule (visuel ci-dessous). ça se passe ce vendredi 12/09, à 18.53h, et le samedi 13/09 à 18.51h, mais il est impératif d’être présent à 18.30h au plus tard.



GEM à neimënster (Centre culturel de rencontre abbaye de Neumünster, Luxembourg-Grund) du 12/09 au 07/05, c’est 7 moments inoubliables, qui touchent et font réfléchir (dont sur la digitalisation, les rouages du système judicaire, sur l’identité…). Aussi cochez d’emblée Passeport, un conte contemporain d’Alexis Michalik le 19/11. Infos et réserv.: neimenster.lu


Et puisque j’en suis à parler théâtre, notez d’ores et déjà le traditionnel Theaterfest, le 19 septembre (de 10.30 à 18.00h), sur la Place d’Armes de Luxembourg. Le but? Créer la rencontre entre les passants et amateurs de danse et de théâtre d’une part et les professionnels des arts de la scène de l’autre. Belle occasion de tout savoir sur la programmation de saison, les spécificités et les équipes des théâtres, centres culturels et compagnies ou collectifs du pays. Tout au long de la journée, un cabaret humoristique, des extraits de Requiem for a clown, de la poésie physique du clown de DelToe Joe, l’incroyable chanteuse pop Naomi Ay e.a., et en clôture, une performance d’Edsun.


Avant de quitter Luxembourg pour Buzenol, arrêt sur la vitrine du Cercle Cité, la CeCiL’s Box de la rue du curé, ce mini espace d’expo visible 7/7 de jour comme de nuit accueille aujourd’hui – et jusqu’au 30/11 – l’installation Deep Veil de Suzan Noesen.



Et dans cette vitrine, une suspension. Mais quoi? Ni une peinture ni une photo. En tout cas, un bord noir, typique d’une pellicule, de film 16 mm en l’occurrence, et, au centre, une impression sur tissu fin (ou georgette), une image abstraite, ou, disons, hybride, juxtaposant deux «plans», deux espaces, l’un urbain (une façade), l’autre rural (une porte), au demeurant à peine identifiables… en raison d’expérimentations techniques (développement manuel, restes de remjet, artefacts chimiques…) qui tout brouillent au profit d’une atmosphère… laquelle interagit avec la lumière changeante du jour et du soir.


Et donc, voilà, le Deep Veil de Suzan (visuel ci-dessus © Suzan Noesen), c’est une proposition «gazeuse», une image en mutation où de la confusion spatiale naît une confusion temporelle. Une étrangeté perceptive, une fragilité aussi physique que poétique, où du visible émerge une couche confuse, de l’ordre du rêve… ou d’un vécu particulier. Ce qui est le cas de Suzan, et pour cause: son plan d’image rurale n’est pas fortuit, il s’agit de la ferme de sa grand-mère, de sa chaise entrevue par la porte, une projection d’autant plus émouvante qu’elle ravive le Livre d’heures, ce court-métrage (ou docu-fiction) sensible de 2018-19 où l’artiste s’inspire de sa cohabitation au quotidien avec Bomi, sa grand-mère… récemment décédée.


Au-delà de sa singularité technique, le pouvoir secret de Deep Veil tient de l’épiphanie, ou révélation/manifestation d’une réalité cachée. Et c’est troublant. A vous de tester, jusqu’au 30 novembre.


Et ce n’est pas tout.


La CeCiL’s Box fête ses 10 ans. A l’occasion de cet anniversaire, le Cercle Cité donne carte blanche à cinq d’entre eux pour un cycle de projections de films d’artistes tout au long de l’année.


Le 18/09, à 18.30h – dans l’Auditorium Henri Beck (entrée 2, rue Genistre) , on en est à la 4e projection, avec diffusion des films Le Château de Sable et Le Jardin d’Écos de Co Hoedeman, sur une proposition de l’artiste Keong-A Song. Ces films explorent la relation cyclique entre l’homme, l’animal et la nature, ainsi que les équilibres fragiles qui les unissent. Autant de thématiques qui sont au coeur du travail de Keong-A Song, explorées à travers des compositions picturales, des sculptures en papier découpé, des dessins et des livres illustrés.


La projection sera suivie d’une discussion avec Marco Godinho (artiste), en français. Entrée libre sur inscription: cerclecite.lu


Un mot encore pour signaler qu’à l’occasion des JEP (Journées européennes du patrimoine), le Cercle Cité ouvre ses portes au public les 27 et 28 septembre, de 12.00 à 18.00h, entrée libre et sans inscription.


Enfin, petit raccord improbable, le temps d’un zoom festif à Esch-Schifflange, avec Feierôwend, un hommage dansant à la «Grenz», haut-lieu de la fête ouvrière pendant les trente glorieuses. Venez donc endimanchés comme aux bals d’antan le 12/09, dès 19.00h, ce, dans l’Atelier central de la Metzeschmelz (une navette circulant en continu à partir du portail Lallange, parking Aloyse Meyer). Au menu, l’orchestre de Luciano Pagliarini, la retroplatinodisco des Loon DJs, aussi des actions de fer et de feu réalisées par l’équipe du FerroForum, et bien sûr des plats et des boissons comme à la frontière. Tickets: 8 euros. Infos et vente sur www.ferroforum.lu 



La révélation évoquée à propos de Suzan Noesen croise de même le processus créatif de Sarah Behets, plasticienne belge née en 1977, vivant à Bruxelles, dont les œuvres composent avec le voile ou le papier et se nourrissent de lumière. Et pour apprivoiser ce délicat univers de transparences et de flous tout suspendu au phénomène de l’apparition, du surgissement de l’image – image aspirée/inspirée par cet essentiel autrement invisible que sont les tremblements de l’aurore ou les bruissements des sous-bois avec leurs ombres et couleurs –, pour apprivoiser une sorte d’apesanteur et une poésie de la présence, c’est au CACLB qu’il faut aller…


Au CACLB dont l’expo automnale s’habille d’un titre énigmatique, à savoir: Rêvière, au demeurant emprunté à l’une des oeuvres d’un autre artiste invité, Emmanuel Tête, né en France en 1973, vivant à Bruxelles, qui, par la peinture et le dessin, déconstruit le monde ou, plutôt, construit des scènes imaginaires sur un fil tendu entre réalité et rêve – j’y arrive.


En fait, ils sont trois artistes au total, avec Olivia Perce pour compléter le trio. Que rien n’apparente.


Je (re)plante le décor. Le CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge), sur le site de Montauban-Buzenol, c’est un assemblage de containers maritimes vitrés baptisé Espace René Greisch, Sarah Behets y expose au dernier étage, et Emmanuel Tête au premier, comme une manière de faire cohabiter la surface et le narratif. Quant à la jeune Olivia Perce – native de Chicago, installée à Bruxelles –-, c’est dans l’ancien Bureau des forges, contigu petit bâti blanc, qu’elle expose, et c’est le lieu… des entrailles.


Que voilà un travail inattendu, déroutant. Mêlant différents médiums, Olivia se focalise sur le ventre. Siège à la fois de la gestation, donc de la vie, et de l’ingestion, de la nourriture, certes aussi liée à la vie, mais en l’occurrence associée à la viande, à l’animal.


Par la peinture et les crayons, Olivia explore d’abord cet espace intérieur qu’est le ventre qui se donne ainsi à voir comme un magma abstrait. Du coup, on entre dans la chair…


S’y juxtapose une interrogation sur les liens entre humains et animaux, ceux-là que nous consommons. Du coup, par le son et des films Super 8 trouvés aux Puces, on entre dans ce qu’Olivia appelle l’animalité partagée, dans l’inévitable mise à mort par l’humain de l’animal que ledit humain va consommer, sachant en même temps que l’animal sacrifié a dès l’abord été élevé pour donner naissance à des petits… destinés à la boucherie.


En clair, Olivia télescope le cycle de la vie et de la mort, aussi ce sujet aujourd’hui prégnant du respect du vivant, corrélé sans doute à celui du véganisme. Surtout, elle questionne la visibilité de l’animalité dans l’espace urbain, visibilité sans doute différente dans la ruralité où le fermier procède à l’abattage du cochon à vue, dans sa cour… du moins, selon une pratique en vigueur dans les années 70, comme en témoigne un petit film, discrètement enchâssé dans un socle, où un groupe d’élèves est convié à observer le coup de gourdin du fermier, dépeçant ensuite la bête… morte ou juste engourdie?


Scène aussi insupportable qu’inconcevable dans notre chaîne de valeurs morales et juridiques actuelle. Ame sensible s’abstenir… de grimper alors au premier étage où un autre film s’attarde sur la césarienne d’une vache, qui patiente tranquillement que le vétérinaire fourrage dans ses tripes. Mais, somme toute, dans chaque naissance, beauté et violence se côtoient, tout est question de regard…


Retour dans l’Espace René Greisch, avec Emmanuel Tête et son fabuleux royaume pictural (à la gouache, aux pastels, aux feutres) & dessiné (au crayon sur papier sorti tout droit du style graphique bédéiste des années 50) peuplé de figures énigmatiques et de paysages en mutation, où utopie et dystopie s’entrelacent.


Rêvière, c’est donc l’oeuvre qui donne son nom à l’ensemble, et c’est vrai qu’elle donne le ton, par le courant de réalité et d’imaginaire qu’elle charrie, ce, partant du lit d’une rivière possible mais habitée par des poissons rouges improbables et longée par des personnages aux gestes arrêtés sur d’étranges activités que seul un rêve oserait associer.


Pour autant, l’œuvre Rêvière n’est pas exposée (eh non, elle se niche dans un catalogue !) mais, je vous l’assure, Emmanuel Tête est un génial découvreur de mondes fantaisistes lui permettant de rejouer des situations politiques, sinon de nos rues, tout en posant des questions sur le quoi de la peinture. Et toutes ses compositions – avec utilisation de la perspective et recherche de la lumière redevables de la Renaissance – sont autant de scènes qui s’apparentent au théâtre – ça arrive comme ça sur le papier et ça se construit, dit l’artiste – pour finalement souscrire au bizarre, avec une dose d’humour, sans brader la poésie, celle-là délivrée dans les ciels, les horizons, les paysages.


A titre d’exemple, La fête au moulin (visuel ci-dessus), avec, sous les ailes de la meule, le jeu des nuages et le vert baroque des arbres, des quidams attablés comme dans La Cène de Vinci, qui s’affairent, batifolent, devisent, conversent, peut-être échangent en silence sur la beauté et l’amour qui sont affaires du Bien  (comme dans Le Banquet de Platon).


Ailleurs, dans Aplat du jour – eh oui, Emmanuel a le don des titres à tiroirs –, c’est un autre banquet qui se trame dans un jaune proche du rire-cauchemar, où, entre moult objets hétérogènes, une jupe devient nappe, des assiettes volent en éclats, où on s’écroule d’ivresse, où, aussi, une drôle de bestiole se gobe comme un œuf.


En prime, chacune des scènes existe en plusieurs versions, variations chromatiques incluses.


Chaque œuvre est un champ de possibles ou de batailles, et de leurs contraires. Un voyage dont on sort rincé et ravi.


Au CACLB, l’expo Rêvière reste accessible entrée libre jusqu’au 19 octobre, les samedis et dimanches de 14.00 à 18.00h, ou sur rendez-vous.


Durant l’expo, sur le site, deux événements. La conférence Les cabanes: de l’enfance à la protection de Christophe Veys, le 11 octobre à 15.00h. Et inauguration, en espace extérieur, de l’oeuvre Etat IX de Leander Schönweger le 19/10 à 15.00h.


 
 
 

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