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Retour du Sud

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 2 jours
  • 10 min de lecture

Suis de retour d’un périple torride, par la canicule qui sévit et par l’offre artistique pléthorique dont Arles et Avignon sont coutumières.


Arles avec ses Rencontres photographiques et Avignon scène théâtrale géante jusqu’au 25 juillet, avec ses 1.700 spectacles dans le Off, ses plusieurs dizaines de créations dans le In, ses 1.250 représentations jouées par jour, ses rues où se perdre, ses affichages sauvages, ses «tractages» (cortèges de comédiens qui haranguent le badaud errant dans l’espoir de le convaincre de s’arrêter dans leur théâtre), ses spectacles de rue qui rythment l’espace public entre la mythique esplanade qui s’étire devant le Palais des papes, la Place de l’Horloge éternellement bondée et l’artère au bitume fondant qui saigne la ville en deux.


Avec pour témoins, les cigales, des murs antiques, des pieds en surchauffe et des nuits qui n’en finissent pas entre étoiles pas filantes et fêtes grisées de vin rosé.


Suis donc de retour et je reviens avec des valises d’émotions contrastées. Je prends le temps de faire le tri. En vous rappelant tout de go l’exceptionnelle expo La nature de Steichen initiée (pour ses 10 ans) par Lët’z Arles  association devenue acteur majeur pour la photographie luxembourgeoise  , ce, dans un magnifique site, celui de la Mécanique générale dans le parc des Ateliers de la Fondation LUMA (où s’élève la stupéfiante Tour de Frank Gehry… où s’égrène une salve d’expos, dont de Gerhard Richter, Zaha Hadid, Patti Smith… ). En tout cas, Steichen à Arles, c’est une première dans l’histoire du festival !


Et du reste, à défaut d’avoir l’occasion de faire un saut dans le Sud, c’est Arles qui vient à vous… à Luxembourg, au parc de Merl, transformé en galerie à ciel ouvert, où, installée dans un écran vert de haies, en écho à l’expo arlésienne (à son corpus de 80 tirages dont certains jamais exposés), une sélection de reproductions photographiques grands formats vous propose de plonger dans l’univers de Steichen, l’homme né au Luxembourg en 1879 , devenu figure majeure de la photographique moderne, dont on croit tout connaître.



Alors, certes, il y a les portraits et les photos de stars & de mode, hormis évidemment l’ensemble humaniste The Family of Man, cette emblématique collection de 503 prises de vue de 273 photographes  originaires de 68 pays différents montée par Steichen en 1955 pour le MoMA de New York, mais ce qui est mis en lumière, ici comme à Arles, et qui est inédit, en tout cas méconnu, c’est le lien avec la nature qui perfuse intimement toute la démarche artistique du photographe Steichen… aussi jardinier passionné de botanique, il cultivait et hybridait lui-même des fleurs, en particulier des delphiniums (au demeurant plantés dans le parc pour offrir une expérience immersive au grand public) et d’abord peintre.


C’est que, oui, Steichen est un pictorialiste, il a très tôt cherché à imiter l’esthétique de la peinture, à explorer les qualités picturales de la photographie, privilégiant les atmosphères. A l’exemple du mystérieux crépuscule qui tombe sur The Flatiron (mythique gratte-ciel de Manhattan), dont le profil vaporeux/neigeux se noie derrière un ballet végétal un tirage original au platinum extrêmement rare a atteint la somme spectaculaire de 12 millions de dollars (il n’existe que 3 tirages connus de ce cliché), une vue de 1905 d’ailleurs aussi prisée/imitée par Alfred Stieglitz, autre fameux pictorialiste , à l’exemple aussi du sublime clair de lune sur l’étang de Mamaroneck, Etat de New York (ce tirage de 1904, chef-d’oeuvre du pictorialisme, est célèbre pour sa vente record de 2,9 millions de dollars en 2006).


Privilégiant aussi les métamorphoses, à l’exemple d’un amélanchier remarquable portraituré par la lumière comme un être vivant spirituel et décliné au fil des saisons.  


Et l’artiste pictorialiste d’utiliser des procédés de tirage complexes, à l’exemple ultime du Flatiron qui n'est pas une simple photo, Steichen ayant utilisé de la gomme bichromatée sur un tirage au platine, ajoutant ainsi des couches de peinture pour créer un effet artistique et pictural unique.


Sinon, en botaniste averti, multipliant les expérimentations horticoles, Steichen capturait et mettait en scène fleurs, plantes et arbres en croisant regard scientifique et sublimation photographique (visuel ci-dessus, photo ©VDL-Photothèque Jessica Theis.)


Ici comme à Arles, les images proviennent des collections du MNAHA, de la Spuerkeess, du Edward Steichen Estate ainsi que de la Photothèque de la Ville de Luxembourg. Au parc de Merl, La Nature d’Edward Steichen est accessible gratuitement jusqu’au 25 octobre - visites guidées organisées les dimanches 30 août, 20 septembre et 18 octobre, chaque fois à 12.00h et à 17.00h.


Côté publication, plongez sans modération dans Edward Steichen - La nature en scène, un ouvrage essentiel pour apprivoiser l’importance du monde végétal dans les recherches esthétiques de ce grand maître du XXe siècle, un corpus visuel complété de textes d’historiens internationaux, témoignage inédit inclus de la petite-fille d’Edward Steichen, Francesca Calderone-Steichen, qui a partagé des moments de complicité au jardin avec l’artiste.


Aussi, je m’en voudrais de ne pas souligner la contribution, aussi fabuleuse que passée inaperçue, de Malgorzata Nowara, conservatrice responsable de la section des Beaux-Arts au MNAHA depuis 2009 aujourd’hui publiée par l’Institut grand-ducal des arts et des lettres qui, dans le cadre de ses recherches, découvrant un exemplaire unique de l’autobiographie A Life in Photography, a analysé les commentaires autographes de Steichen en rapport avec les tirages, conférant ainsi aux photographies une autre dimension.



Je vais assurément revenir sur les 57e Rencontres d’Arles arrimées (jusqu’au 4 octobre) au thème Des mondes à relire  en épinglant Par ici le paradis de William Klein au Musée de Provence, L’âme de la ville de Martine Barrat à l’Espace Van Gogh, Ghana, rêver l’indépendance 1957-1976 au Palais de l’Archevêché, Lueur nomade de Ming Smith à l’église Sainte-Anne, la collection FNAC au Monoprix… , Arles avec ses arènes, son théâtre antique, la place de Lamartine où Van Gogh vécut en 1888 (dixit la fameuse Chambre jaune … qui n’existe plus), le merveilleux Palais de Luppé, hôtel particulier du XVIIe transformé en palais de style florentin au début du XXe siècle par le Vicomte Gaston de Luppé, sculpteur et mécène, qui accueille actuellement les œuvres de Hugo Laruelle proposant une lecture contemporaine de la mélancolie post bacchanale, outre des sculptures peintes à l’huile et or revisitant le sujet du manège…


Et détour par le 20 rue Genive, là, dans une maison de guingois, en déshérence, avec escaliers vermoulus et plâtre qui s’effrite, où le photographe Nicolas Havette met sur pied (initiative totalement indépendante et sans subside) une sorte de cabinet de curiosités baptisé (Dé)généré(e)s, y semant de façon chaotique, à tous les étages, les œuvres de 40 photographes (excusez du peu !) sous une bannière volontairement provocatrice, en écho apparemment à l’art dégénéré du régime nazi… mais surtout pour interroger ce qu’est aujourd’hui une photographie qui refuse de se tenir tranquille, ce qu’est un imaginaire réfractaire.


Ce qui unit ces artistes, non pas une esthétique commune, mais des procédés singuliers, des pratiques parfois contradictoires et surtout, le goût de l’absurde, de la dissidence, la méfiance envers la conformité et les récits trop simples. L’ensemble séduit, bien sûr, à rebours des cimaises léchées, mais parfois flotte comme une posture, voire une imposture, une hâte à bricoler une expo collective sans prendre des gants, un manque de «soin» (omettant ainsi de nommer certains artistes au charbon noir sur le crépi blanc souillé) sous prétexte… de déranger. A ne toutefois pas rater jusqu’au 26 juillet, du mercredi au dimanche de 15.00 à 20.00h.


On croise notamment Roger Ballen (là, sous les combles, dans une chaleur suffocante), grand bouleverseur de codes, toujours à explorer les frontières incertaines entre réalité et fiction, à chercher à libérer tout le refoulé en invoquant les thèmes de la marginalité, de l’étrangeté, de la relation de l’humain au monde animal. En plus poétique, on croise Françoise Lambert qui questionne à la fois le territoire et la notion de «paradis perdu», ici présente avec une proposition surréaliste à la Tati, où un homme, seul, regarde un talus herbeux, sans ombre projetée, mais illuminé en son milieu par une fenêtre imaginaire.


Et on croise enfin Neckel Scholtus, photographe luxembourgeoise, qui, en sa qualité de lauréate du Luxembourg Photography Award Mentorship x Bourse CNA 2026, a bénéficié d’un programme d’accompagnement à ENSP et surtout, d’une résidence de recherche à la Madeleine joli mas du XIXe sis en pleine nature dans le pittoresque quartier de Trinquetaille , une recherche autour de la mémoire, qui prend appui sur un lieu fondateur, la ferme natale, son paysage, captant des traces, dispersant des indices, des formes et des couleurs qui oscillent entre associations et ruptures, entre métaphores et ellipses pour finalement tenter un portrait, en tout cas, une «image de soi» qui cache encore et dévoile un peu, qui donc n’en finit pas de relire le «je est un autre» de Rimbaud.  


C’est tout à la fois espiègle, étrange et profondément sensible dans son rapport à la nature, beauté fragile, à la terre, à l’héritage familial  lequel passe par le linge de maison brodé , aux présences et à l’absence. C’est le regard d’une femme complexe, faillible mais libre. C’est un autoportrait d’une forme et d’une intention inclassables, qui se déroule comme une histoire de vie, distillée au compte-gouttes, surtout perfusée par la tendresse et par l’humour on naît dans des choux, paraît-il, c’est pourquoi la charade visuelle de Neckel commence par une mèche de cheveux émergeant du légume pour se terminer par des pieds qui accouchent du même chou vert (visuel ci-dessus, temps retrouvé de la photographe Scholtus exposé dans sa résidence arlésienne de la Madeleine).



De Arles, à Avignon, 46 kms, 50 minutes en voiture et 17 en train. Tout le monde descend donc  dans le chaudron festivalier avignonnais un marché de l’art vivant le plus grand du genre Les glaces, production luxembourgeoise mise en scène sans pathos ni effet de manche par Sophie Langevin, fait un tabac. Adaptée du texte de Rébecca Déraspe, cette puissante pièce chorale aborde les violences  sexuelles et leurs répercussions à travers les générations. Sans juger ni excuser, elle révèle une multitude de points de vue et une sororité insoupçonnée. Un spectacle essentiel pour le talent des interprètes (Thomas Gourdy, Lydia Indjova, Francesco Mormino, Juliette Moro, Renelde Pierlot, Bryan Polach, Amandine Truffy), pour sa force émotionnelle et pour l’urgence du débat qu’il porte. Au Théâtre 11, jusqu’au 23 juillet, à 22.30h.


Essentiels aussi sont les textes lus à voix haute, en direct. C’est tout l’enjeu du Gueuloir, ce collectif d’auteurs et d’autrices dramatiques transfrontalier qui voyage d’Esch-sur-Alzette à Arlon en passant par Metz, en initiant des rendez-vous permettant du public d’entendre «gueuler» les textes sans langue de bois. Le Gueuloir a fait escale dans les jardins du Palais des papes, dans un programme de lectures joliment nommé «Le Souffle d’Avignon», avec la mise en espace notamment de Lola et Alice de Pauline Collet, Tant qu’on est là de Fabio Godinho et Un dérèglement passager de Jeff Schinker, ces 2 derniers textes, ancrés dans un lieu oublié du bassin minier (luxembourgeois), faisant surgir des voix, des souvenirs, des peurs…


Et puis, debout au milieu des 1.700 spectacles du Off, il y a Isabelle Bonillo, qui, chaque soir, à 20.50h, dans l’Espace St-Martial, incarne avec intensité ce que veut dire «engagement», celui de Volia, une résistante ukrainienne, une engagée volontaire, dont Anastasia Fomitchova (en un livre publié chez Grasset) raconte l’histoire vécue, une expérience au sein du Bataillon des Hospitaliers. Cette fois, avec Volia, «la» Bonillo ne relit pas ni n’adapte un classique de la littérature afin de le faire rebondir sur notre monde actuel comme il ne va pas bien, cette fois, pas de participation du public, ni de décor de bric-et-de-broc, non, certes, mais une conviction habitée, et c’est absolument bouleversant.

Seule, entre un bagage de campagne et une corde à linge, «la» Bonillo fait réellement vivre le don de soi d’une autre femme, sans surenchère, sur le fil de l’émotion brute, sans rien gommer pour autant de la violence de la guerre (visuel ci-dessus). A voir et revoir sans réserve, sans réserve, là où Bonillo-Volia posera son feu…



Puisqu’il faut toujours revenir, voici 3 échos pays.


En vous signalant tout à trac et ça, c’est encore un visa pour ailleurs que le Luxembourg participe à la 16e Biennale de Gwangju en Corée du Sud dont le thème est You must change your Life ,  que c’est précisément le Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain qui y déploie son pavillon (du 5 septembre au 15 novembre 2026), que c’est une première  une expérience pilote soutenue par Kultur | lx , et que le projet y conçu par le duo d’artistes multimédias germano-luxembourgeois M+M (Marc Weis & Martin De Mattia) s’intitule The Day of the Mantis, un travail qui s'inscrit dans une réflexion plus large sur l'écologie, le post-humanisme et les processus contemporains de transformation. 


Dans cette installation immersive stéréoscopique macro-film technique d’agrandissement du microscopique , une mante religieuse est suivie dans (les virtuoses maquettes de) 3 différents espaces inhabités (dont une capsule spatiale, visuel ci-dessus), l’insecte le seul capable de voir en relief et d'analyser son environnement en détectant les variations de mouvement plutôt que de luminosité y pastiche l’activité humaine au point de s’y confondre, dynamiques de prédation incluses (eh oui, la mante femelle mange le mâle après, voire pendant, l’accouplement). Une hybridation d’imagerie réaliste avec de fantastiques et hallucinatoires atmosphères, un mélange de fascination et d’étrangeté à l’égard du monde vivant où de l’humain et de l’animal, on ne sait plus qui est la bête.



Sinon, tout près de chez soi, The Sweet Spot est un joyeux rendez-vous conçu par la plateforme Augenschmaus qui, au Schëfflenger Konschthaus, réunit les œuvres de 72 artistes jusqu’au 12 septembre. C’est la toute première exposition en galerie de cette plateforme dédiée aux plasticiens, designers et créateurs indépendants, plaçant la découverte, l’échange et l’artisanat contemporain au cœur de sa démarche. Et c’est plutôt réussi: au rez-de-chaussée, une sorte de bazar talentueux, où l’œil s’attarde avant même que l’esprit n’en saisisse le sens. Et au 1er étage, des œuvres choisies de 12 artistes plutôt confirmés, dont  dessins de Charles Vinz, créations textiles de Jeannine Unsen et photos d’objets en déshérence oubliés dans des lieux arpentés par Letizia Romanini.


Et pour terminer, "Grand Tour" à la Villa Vauban (Musée d’art de la Ville de Luxembourg), pour Grand Tourists to Turner, qui nous plonge aux 18e et 19e siècles, à l’époque où les aristocrates anglais voyageaient à travers l’Europe, friands de vestiges emblématiques de l’Antiquité, en France mais surtout en Italie, à Naples «qui était la plus grande ville d’Europe au 18e », ou à Rome un voyage baptisé donc «Grand Tour», à dimension initiatique, sexuellement parlant y compris , accompagnés d’artistes qui, à la demande de ces nobles aux allures de mécènes, croquaient les sites remarquables en les idéalisant.


Un «Grand Tour» en l’occurrence entravé lors de la Révolution française, qui, réactivé avec la Paix d’Amiens en 1802, pousse aussi/alors les bourgeois au voyage. 


Si à la Villa Vauban, on peut s’attarder sur 7 vues de la ville de Luxembourg (dont visuel ci-dessus: The Rham and the Bock, Luxembourg, from the North-East, vers 1839, gouache, stylo, encre et aquarelle sur papier, ©Tate, photo: Tate) réalisées par J.M.Turner à la suite de ses deux séjours au Grand-Duché (en 1824 et 1839), le même Turner avec ses gouaches, peintures et aquarelles n’est pas l’enjeu de l’expo. En fait, on y côtoie moult œuvres de Richard Wilson (1713/14-1782) et de John Robert Cozens (1752-1797), entre autres maîtres dont Turner s’est fortement inspiré, qu’il a copiés, le pastiche faisant partie de sa formation.


Et donc, quoi? L’expo présente des oeuvres issues des collections de la Tate, dont le legs Turner entré dans les collections nationales en 1856, legs où figurent des toiles notamment de Wilson; en tout cas, mise en lumière il y a ainsi du rôle décisif des artistes britanniques des 18e et 19e siècles dans l’évolution de la peinture de paysage et de l’aquarelle. Dans le sillage d’un Cozens, par exemple, pointe déjà l’idée romantique du paysage, de «sublime infini» … non pas réalisé en pleine nature mais d’après croquis pris sur le vif, en chemin, puis rapporté/peint par la lumière.


Grand Tourists to Turner, à la Villa Vauban, un voyage tout en douceur à ne pas bouder jusqu’au 11 octobre.

 
 
 

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