• Marie-Anne Lorgé

Respire

Entre roses et fraises (et bientôt cerises), voici 4 expériences fortes à vivre, de celles qui portent à croire que l’art peut métamorphoser notre regard sur le monde.


Déjà par son pouvoir d’émouvoir. Là, ce n’est pas le monde qui change mais nous, ce qui est phénoménal, et c’est le but atteint par le sensible film documentaire consacré à La Rêveuse, la chorégraphe luxembourgeoise Anne-Mareike Hess – la projection a certes eu lieu à neimënster le 31 mai, mais séance de rattrapage il y a le 18 juin, toujours à neimënster, lors de ses portes ouvertes: pourquoi ne pas résister est à lire ci-après.


Déjà aussi par sa façon – étonnante, renversante, déconcertante – d’inventer comment remédier à notre asphyxie générale: ça, c’est l’ambition des deux stupéfiantes expos Respire et Earthbound proposées par Esch 2022, ce, à Belval, en deux lieux situés sur la terrasse des hauts-fourneaux (esplanade séparant le haut-fourneau A et le haut-fourneau B), à savoir: la Massenoire et la Möllerei (bâtiment impressionnant, où, jadis, confluaient toutes les activités du site et qui aujourd’hui jouxte la bibliothèque universitaire).


Respire nous initie au design climatique – réhabilitant au passage l’osier et le chanvre dans nos objets et modes à produire & habiter. Sinon, dans cette grotte de fer qu’est la Möllerei, sorte de passé recomposé, Earthbound - En dialogue avec la nature arrime notre présent-futur à une existentielle question: est-ce ainsi que l’on veut vivre? Tentatives d’issues à coups de créations digitales, numériques, électroniques rameutant 19 artistes de haut vol. Pas de panique, c’est un parcours accessible. Surtout, aussi fascinant qu’édifiant – on y plonge sans modération (et j’y viens forcément ci-dessous).


Et puis, en version faussement ludique, il y a la façon, foncièrement gourmande, dont la plasticienne Trixi Weis entretient la mémoire du patrimoine industriel. A coups de bonbons. En l’occurrence, ça se passe dans l’ancien atelier central de l’ancienne usine sidérurgique d’Esch-Schifflange, atelier réinvesti/réaffecté en tiers-lieu culturel par FerroForum, asbl. De tout ça, je vous en ai déjà parlé, mais la bonne nouvelle c’est que, désormais, la Kamelleschmelz se visite et se déguste.



Le corps en état d’urgence, c’est le titre du moyen métrage (30’) réalisé à quatre mains par le vidéaste Bohumil Kostohryz – obsédé par le processus créatif, sa grande énigme – et par la critique de danse Marie-Laure Rolland, qui… se demande pourquoi elle est à ce point émue par les performances d’Anne-Mareike Hess, une danseuse-chorégraphe singulière. Puissante.


Certes, le film n’apporte pas de réponses carrées à ces questionnements – parce qu’une émotion, ça ne s’explique pas, qu’elle est subjective et donc diffère pour chacun, parce qu’aussi le propre du processus créatif, le pourquoi l’art advient soudain, c’est un mystère qui ne se laisse pas percer, fût-ce déjà par l’artiste lui-même et que, précisément, c’est ce mystère qui fait l’artiste –, mais ce que le film réussit magistralement, c’est d’ouvrir une porte. La porte d’un univers artistique fort et exigeant. De l’ouvrir à un public plus large, celui «qui ne fréquente habituellement pas la scène de la danse contemporaine et n’en connaît pas les codes».


Ce qu’aussi le film réussit mieux que les mots ou tout autre outil de communication, c’est d’éveiller incroyablement les sens. Et d’ainsi être une irrésistible invitation à faire l’expérience du spectacle vivant. L’expérience de l’émotion que peut provoquer une œuvre d’art.


En l’occurrence, cette œuvre d’art, c’est Dreamer – en soi, tout un poème! –, le nouveau solo d’Anne-Mareike Hess. Que Bohumil et Marie-Laure suivent pas-à-pas, comme les indices à collecter d’une enquête. Deux ans durant.


Tout commence autour d’une table. Dans sa chambre du Grund, Anne-Mareike, première artiste associée de neimënster, s’absorbe en recherches, via livres et ordinateur, sur tout ce qui documente son propos cardinal perfusé par la féminité et la sororité.


Puis, il y a les rencontres, les échanges lors de workshops, de journées «atelier ouvert». Le corps se nourrit, «en réflexion» pas encore «en action». Il y a le «je» avec les autres.


C’est alors le temps de la mise en mouvement et en espace. A la Banannefarik (rue du Puits à Bonnevoie, siège du 3CL, Centre de création chorégraphique luxembourgeois). A Berlin aussi. Y a des travellings, une belle lumière, un cadrage sur l’instant maquillage, des portes, le plateau, le travail qui doute et recommence, la vie de l’entre-deux, on avance, la caméra capte des ressorts, jusqu’au choix du costume, souple, vaporeux, soit: du tulle, textile transparent bleuté monté comme une meringue… de nuages, et pour cause, c’est là que siège le rêve.


Lequel rêve, avec sa sensation de transport et ses images, commence à habiter le corps. Ou comment le corps convulse pour métamorphoser Anne-Mareike en rêveuse. De répétition en répétition (photo ci-dessus: © Bohumil Kostohryz). Enfin, c’est le soir de la première. Juste une minute avant l’entrée du public, la solitude de l’artiste, qui se cache sous sa montagne en tulle: temps suspendu, un rêve couve...


Accessoirement, notez que Bohumil et Marie-Laure n’ont jamais fait de film – du reste, le documentaire est soutenu par le Film Fund Luxembourg –, qu’il leur a fallu s’initier à l’écriture d’un scénario et que le montage final des séquences de ce Corps en état d’urgence est remarquable.



Trixi Weis la plasticienne rêve aussi beaucoup. Avec une bonne dose de mélancolie. Et un goût certain pour l’éphémère, le végétal inclus, surtout s’il est comestible.


En tout cas, c’est par le sucre – réputé pour compenser le manque – que Trixi œuvre au chevet du patrimoine industriel, en cela raccord avec la mission de FerroForum: sauvegarder non pas muséifier.


Et donc voilà Trixi qui imagine une fabrique de bonbons, la Kamelleschmelz, reproduisant à l’identique, mais en format miniature, toute la «machinerie» d’une fonderie. Avec cubilot, convertisseur, tapis roulant et laminoir, tout un sensationnel Meccano – en acier, savoir-faire conjugués de Paul Wurth, du Lycée Emile Metz et du Lycée des Arts et Métiers –, installé sur une table en inox de 10 mètres de long, qu’active un véritable arsenal électronique et d’où coule un liquide aussi ambré qu’un sirop (photo ci-dessus: Anouk Flesch)… qui finit réduit en mini perles oblongues, prêtes à fondre sur la langue.


Aujourd’hui, et jusqu’au 31 juillet, la visite de la Kamelleschmelz est assortie d’une démonstration les vendredis à 09.30h, ainsi que les samedis et dimanches à 16.00h (sauf le 12 juin), le tout sur réservation au tél.: 621.739.272. Et ça se passe sur le site de FerroForum, ancienne usine Esch-Schifflange, accessible à pied partant du portail de Lallange (parking bd Aloyse Meyer à Esch-sur-Alzette).


On reste à Esch. Mais on file vers Belval.



Arrêt Massenoire. Pour l’expo Respire – organisée par l’Ensad Nancy, Ecole nationale supérieure d‘art et de design –, «née de l’idée du soin et de l’incidence du design sur l’environnement».


En gros, l’expo comprend deux parties, parallèles – le remède d’un côté, les remèdes de l’autre –, liées par une scénographie originale, fluide et bleutée comme un ciel idéal.


Sauf que, voilà, le ciel nous tombe sur la tête, vicié, tout comme l’air, ce que s’attache à démontrer la première partie, pétrie par une série d’expériences sensibles absolument confondantes, toutes résultant de témoignages, toutes puisées dans notre quotidien, espace domestique y compris, et parfois à notre insu, comme le simple fait de… se tenir près de son grille-pain, agent pollueur insoupçonné. Une première partie éminemment anxiogène où la respiration, qui se quantifie, devient «le paradigme d’une nouvelle manière d’être et de faire».


Alors, parlons-du «faire». Et hop, c’est la deuxième partie. Scellée à cette richesse invisible qu’est l’air, à préserver à tout prix. Et de fait, postulant que l’air est concret, que «c’est une matérialité», on peut effectivement espérer agir… via des objets. Et en amont, grâce à des biomatériaux. Dans la gamme, on appelle l’osier – d’où développer un design d’objet, avec moules en 3D de formes fonctionnelles ou décoratives habillées par la vannerie – et le chanvre – d’où réhabiliter le design textile, tout comme des isolants pour habitat pas seulement mobile ou précaire.

En clair, l’expo… respire. Et nous aussi. Il y a des solutions. «Des solutions par le design et par la coopération», dont participe l’artisanat.


Infos:

A voir avec délectation jusqu’au 25 septembre. Tous les jours sauf le mardi de 11.00 à 19.00h (c’est gratuit jusqu’au 12 juin). Visites guidées gratuites les samedis et dimanches à partir de 15.00h, ou sur demande: reservation@esch2022.lu


Arrêt Möllerei. Pour Earthbound, fantastique partition écologico-environnementale à la fois anticipative et mémorielle, réalisée en collaboration avec HEK (Maison des Arts Electroniques) de Bâle. ça bouge, ça conscientise… d’autant mieux que c’est très beau.

L’idée de base, c’est «comment recouvrer la perception, le sensible, par la technologie?» – c’est que, oui, l’expo est bourrée d’intelligence artificielle, d’installations interactives et immersives et autres outils numériques. Et cette technologie, de même que l’objet – eh oui, y a aussi de la photo manipulée, du design sculptural, de la sculpture multimédia – peuvent-ils résoudre la problématique, répondre à nos réflexions quant à «la relation complexe entre l’humanité et l’écosystème»? Et globalement, l’art est-il la panacée?


Au final, à l’heure alarmante des déchets et du déclin de la biodiversité, Earthbound réunit 19 artistes de renommée internationale avec leurs œuvres solubles dans des modèles alternatifs pour une coexistence plus respectueuse avec la nature.


En vrac. Voici Akousmaflore conçu par Scenocosme, une plate-bande de plantes en suspension, que chacun est invité à toucher, et qui se réveillent, émettant un son, sinon un cri, sitôt que tu caresses les feuilles, et ce chant végétal varie selon notre flux l’énergie l’humain est donc impliqué dans cette installation qui associe la fantaisie et «des phénomènes électromagnétiques dont nous nous avons rarement conscience».

Et voici le sublime «tableau» mouvant/changeant de Refik Anadol, généré par une IA, qui combine des paysages familiers avant de les dissoudre en motifs indistincts «dans un univers tridimensionnel imaginaire»: partant d’une sorte de commémoration ou de mémoire de la nature, ce que nous voyons n’est plus qu’une illusion, une hallucination, et à terme, peut-être sera-ce la seule vision qui nous restera de notre planète.


Mémoire aussi dans Bark with a Trace, déroulée autour d’un morceau d’écorce de frêne, vestige de la plus grande forêt primaire d’Europe, que les artistes Broersen et Lukacs transforment photographiquement en un nouveau territoire, une cartographie inconnue.


Mémoire encore avec les enregistrements infrasonores des mouvements du glacier du Rhône: la fonte de sa glace normalement inaudible est ici rendue perceptible visuellement et acoustiquement grâce à du gravier blanc, lequel, placé sur un amplificateur, vibre et flotte à l’intérieur d’une vitrine en verre.


Et puis, en réaction au spectre de notre civilisation pouvant survivre demain en ne disposant plus de sols fertiles, il y a Mary Maggic qui fait pousser des plantes hors-sol, sans besoin de terre: son organisme techno-utopique baptisé Plants of the Future fonctionne avec une parabole et de la lumière artificielle. Mais est-ce ainsi que l’on souhaite vivre? Certes, c’est esthétique, c’est une hybridation entre le vivant, la technologie dans une perspective artistique et du design, mais ça n’en reste pas moins l’aveu d’une tragédie (oeuvre ci-dessus: Mary Maggic, Plants of the Future, 2013/2020, photo: Lorenzo Pusterla).


Ailleurs, des fleurs en couveuse, des jardins cybernétiques, des animaux menacés/disparus, des mondes sous-marins, des chœurs polyphoniques de méduses lumineuses... Et cette technologie qui peut donner «une forme palpable à des processus invisibles, ce qui nous permet de comprendre comment les changements atmosphériques affectent les écosystèmes». L’humain y compris. Ce qui n’empêche pas la poésie d’entrer en résistance.


Infos:

Earthbound – En dialogue avec la nature, à voir et revoir d’urgence jusqu’au14 août (du lundi au dimanche au dimanche de 11.00 à 19h, fermé le mardi). Entrée gratuite jusqu’au 12 juin. Visites gratuites les samedis et dimanches à partir de 15.00h et sur demande: reservation@esch2022.lu

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