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Regards pluriels

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 1 heure
  • 9 min de lecture

On y est presque. Au temps libéré de l’été, avec son devoir, le «il faut partir»… ancré dans notre mode de vie. Sauf que les préparatifs de départ cannibalisent parfois un cerveau déjà en overdose. Alors, parfois, plutôt que de charger la mule, l’option, c’est rester chez soi, ou pas loin, et d’abord, retrouver du temps à soi.


En tout cas, les vacances racontent qui nous sommes.


Et à leur façon, les festivals aussi – dont les barnums que sont Avignon, l’une des plus anciennes manifestations de spectacle vivant au monde (80 ans au compteur cet été, dès ce 4 juillet), et Arles avec ses Rencontres internationales de la photographie, dont les expos consacrées à Edward Steichen orchestrées par Lët’z Arles qui fête ses 10 ans (à partir du 6 juillet).


En attendant, je vous propose des échappées belles montées comme des blés, près de chez nous, par des plasticiens qui, dans le système clivant des expos et du marché de l’art, aspirent à créer un espace affranchi des normes économiques et sociales, et surtout, à faire communauté.



L’expo du genre qui dit beaucoup de l’époque, c’est la Triennale Jeune Création, déployée aux Rotondes (Bonnevoie), en tout cas dans la Rotonde 1 fraîchement rénovée – notez que si le site a encore deux années de travaux devant lui, ça n’empêche pas une programmation estivale débridée, festival "Congés annulés" y compris, du 24 juillet au 20 août.


Pensée et mise en scène par le collectif La Concierge (Liliana Francisco et Steven Cruz), la Triennale – 6e édition –, qui embarque le thème du Common Ground (ou terrain d’entente) explore la question  de l’inclusivité  et du respect – vaste programme sociétal surfant sur l’identité de genre, l’homosexualité, le féminisme, la sororité… –, et pour mieux la rendre tangible, opte pour une transformation de la galerie principale de la Rotonde 1 en une sorte de dance floor, une boîte de nuit, un espace en tout cas emblématique de la vie nocturne underground (visuel ci-dessus) qui, selon les curateurs, incarne véritablement le multiculturalisme et la diversité de nos communautés.


Ce qui est clair, c’est que dans ce lieu occulté et embrumé, zébré par des néons rouges, l’ esprit de la nuit ( !) et les arts visuels fusionnent pour, au travers d’œuvres de 20 artistes émergents – dont  vidéos, photos, pièces textiles, dont Je ne suis pas calme, sculptures de Pia Mougeot, Overdrive, dessins mêlant les mains et les corps entre exaltation et supplication de Benoît de Mijola, Sommeil lourd, l’amas de matelas sanglés d’Arthur Delhaye qui raconte à la fois notre culture globalisée et le «chez soi» des invisibilisés (par l’exil, la migration, le sans-abrisme) et notamment Baby Boom Bumm, installation de poupées vintage de Sarah Mandres  –, pour, dis-je, bousculer les normes, dépasser le clivages et encourager le dialogue.


La Triennale 2026 va faire jaser, peut-être déranger, surtout elle ose… et c’est tant mieux. Jusqu’au 30 août, avec de nombreux événements proposés tout au long de l’été (entrée libre, du mardi au vendredi de 16.00 à 20.00h, les samedis & dimanches de 14.00 à 20.00h). Infos: www.rotondes.lu



Autre rendez-vous collectif, celui élaboré au Mudam, intitulé Video Killed the Radio Star, une expo qui s’inscrit dans le cadre du 20e anniversaire du Mudam Luxembourg, qui, toute cette semaine, du 1er au 5 juillet, ouvre grand ses portes avec une entrée totalement gratuite. Rencontres, performances, musiques, nocturnes exclusives au programme de cette semaine festive, outre un édifiant Mudam Guide, un ouvrage regorgeant d’illustrations qui explorent la collection, l’architecture et la vision artistique du musée à travers 100 œuvres clés, des années 1990 à aujourd’hui.


Cette année, le Mudam déploie toute son énergie à valoriser sa collection, la preuve avec Dodeka  une transhumance de 12 œuvres à travers les 12 cantons du pays et donc aussi avec Video Killed the Radio Star, une expo qui examine les  transformations d’une époque, en l’occurrence les années 80, moment charnière où l’image a supplanté la parole, où l’accès a remplacé la propriété et où l’esthétique a commencé à refléter le pouvoir sous des formes inédites – et ce qu’il en reste aujourd’hui. 


Eh oui, les années 80 sont traversées de paradoxes profondes fractures politiques mondiales derrière le vernis rutilant de la culture pop, essor des nouvelles technologies, sampling, premiers ordinateurs personnels, jeux vidéo, accélération des flux, naissance de MTW… que l’image rend visibles. Et c’est le point de départ d’une plongée visuelle qui témoigne de l’intérêt de la collection pour cette période, qui revisite la décennie en retraçant ses répercussions et la façon dont elles continuent d’irriguer le présent par la mise en dialogue avec des prêts d’œuvres internationales extérieures contemporaines.


Le parcours une cinquantaine d’œuvres de 42 artistes (Sophie Calle, Nan Godin, General Idea, Peter Halley, Vivienne Westwood, Cindy Sherman, Andreas Gursky, Julian Schnabel, Daniel Buren …)  s’articule en deux volets, répartis dans les 2 galeries du niveau -1 du musée, reliés au centre, dans le foyer, par un «mur d’images», un espace interstitiel construit à partir de documents d’archives, qui retrace la transition du consumérisme de masse à l’économie de l’attention repérez e.a.  les photos de plateau RTL (1980-1989) de Dan Altmann, une sérigraphie de Michel Majerus se réappropriant/détournant Monsieur Propre, publicitaire mascotte de lessive, symbole de culture de masse, et le Tinky Winky as Iggy Pop (2025) de Angharad Williams (visuels ci-dessus, photo: Fabrice Schneider).


Faut prendre son temps, ça vaut le détour… jusqu’ 11 octobre.


Et j’y reviendrai. Du reste, le jour à cocher pour qui veut se frotter à Video Killed the Radio Star, et pas que, c’est le 3 juillet (en pleine semaine anniversaire gratuite), avec notamment une série d’artist talks de 17.30 à 19.00h en présence par exemple d’Hélène Yamba-Guimbi, aussi poète, dont les sculptures lumineuses (boîtes) parlent de suspension, en regard d’un Peter Halley qui, lui, s’intéresse aux conduits (et à Barthes et à Baudrillard) et dont les radiantes peintures parlent de circulation. Ce jour-là, parallèlement, il y a Forever Immigrant (Tattoo), une performance participative de Marco Godinho, de 12.00 à 21.00h sachant enfin qu’une salve de DJ sets rythme la journée jusque 01.00h.

Infos: mudam.com


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Autre rendez-vous fédérateur, l’OpenHaus, un événement (gratuit), 4e édition, organisé le 5 juillet, de 15.00 à 23.00h, au/par le Bridderhaus, maison de résidences d’artistes sise à Esch/Alzette, et qui est une invitation à découvrir le lieu, à rencontrer les artistes (Vincen Beeckman & Clémentine Davin, Emilio López-Menchero, Robin Bigret, Gabriel Folli et Charl Vinz) à travers l’ouverture de leurs ateliers, à partager la restitution de leurs travaux, à participer à des workshops créatifs, un moment particulièrement convivial autour de musique et de nourriture.


Aussi, cette édition s’ouvre davantage vers la ville et ses habitants, grâce à plusieurs propositions artistiques prenant place dans l’espace public entre 15.00 et 18.00h, faisant du Bridderhaus un lieu ouvert à la co-création avec celles/ceux qui vivent et façonnent la ville.



Pour tout vous avouer, mon coup de cœur de la semaine, c’est Coruscante, un mot rare qui désigne ce qui brille, scintille. Et qui percole dans les univers de Stefan Bohnenberger, Laurent Schoonvaere et Sofi van Saltbommel, les 3 artistes investissant actuellement les différents espaces (les containers maritimes vitrés de l’Espace d’expo René Greisch et le Bureau des forges) du CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge), le temps de la nouvelle expo d’été, là, sur le site magique de Montauban-Buzenol, au cœur de la forêt gaumaise. Je vous y emmène en bout de post.


Hormis Coruscante, mon cœur balance aussi entre les Traces urbaines du photographe Luc Freichel et la Rust Regrowth de la plasticienne Letizia Romanini.


Pour une immersion dans le visible flouté de Luc Freichel, il faut se dépêcher, parce que son expo à la Millegalerie, à Beckerich, expire déjà ce 5 juillet. Et il serait bien dommage de rater ce rendez-vous… d’autant qu’il est ainsi l’occasion d’arpenter un jardin de sculptures et son moulin, un site qui gagne à être connu. 


Luc Freichel déambule dans Luxembourg, une flânerie au-delà de la représentation, tout en atmosphère, portée par une géométrie douce de droites et de courbes, par une lumière et des noirs qui créent un espace imprécis, fuyant comme un souvenir, poreux au temps qui passe. Quelques silhouettes furtives, et des lieux parfois identifiables mais qu’une étrange pluie appelée mystère rend intemporels (visuel ci-dessus).


Une esthétique du secret et de l’émotion due à la gomme bichromatée, un procédé photographique ancien qui, au XIXe siècle, a trouvé les faveurs des photographes pictorialistes et que Luc Freichel réactive pour ce flou singulier qui permet de se rapprocher des effets obtenus en peinture.


Quand l’artiste quitte les arbres, l’épicerie du coin, les rues, le tram de Luxembourg et son noir & blanc, c’est pour mettre en place des gommes polychromes et d’ainsi inviter le soleil à remettre la vie d’équerre… au Portugal.


Donc, les Traces urbaines de Luc Freichel se capturent à la Millegalerie, Moulin de Beckerich, jusqu’au 5 juillet, du jeudi au dimanche de 14.00 à 18.00h. Infos: www.kulturmillen.lu ou contact tél.: 621.25.29.79.



Rust, mot anglais signifiant rouille et Regrowth signifiant repousse (ou croissance nouvelle), c’est le titre de la série photographique que l'artiste Letizia Romanini installe dans le Drink Shop de l’ancien Cactus d’Esch/Alzette promu lieu d’art le temps des travaux de réfection de la galerie Go Art logée dans le Pavillon du centenaire.


Cette série est en fait une réactivation de son projet Regno Amicale invité à la Konschthal Esch de juillet à septembre 2025. Le propos?  Déambuler dans le périmètre du bassin minier du sud du Luxembourg et y capturer par le regard des formes de vie ces plantes adventices qualifiées de «mauvaises herbes» qui émergent dans les interstices de paysages transformés par l’extraction.


Le résultat relève d’un stupéfiant relevé botanique… qui est d’abord une lecture sensible de l’environnement végétal vu/ressenti non comme un décor mais comme un corps traversé par des interdépendances, des résiliences, tout un système relationnel que la photo ambitionne de visibiliser. Ce qui induit une attention ralentie … que tout quidam visiteur partage sans réserve tant l’immersion perceptive se trouve décuplée par la scénographie mise en place par l’artiste.


Qu’est-ce ainsi à voir? Une configuration en îlots de grandes surfaces translucides, des panneaux agencés comme des alcôves pénétrables et contournables accueillant des images végétales de grand format, un rapport d’échelle renversé qui annule la hiérarchie entre humains et milieux.


Et donc, autant de panneaux et autant d’images dorées/brunies par impression sur de l’alu-dibond recouvert de cuivre , alternant avec des sérigraphies sur plexiglas, aussi laiteuses que miroitantes (visuel ci-dessus, photo ©Letizia Romanini). Un petit bijou de décantation du visible,  où le temps s’étire à l’infini, où, par le respect né du déplacement du regard et son émerveillement recouvré, s’ouvre un champ des possibles de la cohabitation inter-espèces.


Pour tous les amoureux du vivant, jusqu’au 18 juillet du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h.



Terminus à Montauban-Buzenol, en Gaume (à 4 kms d’Etalle ou 18 d’Arlon). Arrêt inconditionnel au CACLB. Et bon sang, qu’elle est belle l’expo Coruscante, liée (sans effet tapageur, contrairement à ce que le titre insinue) à un besoin immense d’imaginaire et de liens, où percolent aussi les illusions, et où se répondent dessins, sculptures et magiques petites boîtes. Chaque œuvre a sa place, non interchangeable, pour clarifier la lecture du «comprendre pour apprendre». Et (se) réenchanter.


Les sculptures – qui occupent le 1er étage de l’Espace René Greisch – sont celles de Sofi van Saltbommel, des Seigneurs infâmes & beaux vilains en céramique mâtinée de cire. Une sorte de grotesque mais attachant carnaval à la James Ensor, d’archaïques échos à des rites oubliés, avec des créatures hybrides, mi-bêtes mi-hommes, parfaitement muettes et impudentes, parfois assorties de moules de jouets (tracteur, pistolet à pompe), en tout cas toutes sorties à la fois du grenier de notre enfance et de l’héritage familial d’une tradition textile. Le sacré et le profane, l’élan et la cruelle fragilité s’entremêlent dans ce qui s’offre comme un miroir de notre humanité plurielle et insaisissable (visuel ci-dessus).


Le 2e étage est le territoire des ombres de l’incertain, à la faveur du goût du papier de Laurent Schoonvaere, avec son crayon et son stylo bille. Les lieux habités par Laurent sont familiers mais vacants d’humains, brouillés par l’absence, par l’abandon émotionnel ou alors par le désir d’encore éprouver ,  une décantation où ne subsistent qu’une atmosphère vibratoire, un jeu du clair et de l’obscur raccord avec l’étrangeté existentielle de «l’apparition-disparition». Un entre deux mondes. C’est tout bonnement sublime.


Et finalement, c’est dans le Bureau des forges – le petit bâtiment blanc voisin de l’Espace Greisch – que Stefan Bohnenberger met de minuscules mondes parallèles en boîte. En suspension dans le lieu, tout un florilège de boîtes – surtout à cigares, mais pas que, et rien que ça, c’est déjà un manège inédit. En fait, il s’agit d’une adaptation aussi joyeuse que poétique de ces boîtes à images héritées du XVIIIe siècle, les Guckkästen, d’où, moyennant un petit judas, regarder ce qui est de l’ordre de l’illusion d’optique. Et en matière d’illusion, le facétieux et lunaire Stefan s’y connaît, lui qui, à partir de fils et de balles de ping-pong, fait naître en chaque boîte, dans le nimbe d’une lumière intérieure, un théâtre émerveillé et d’émerveillement.


A voir et revoir dans le total lâcher prise jusqu’au 23 août, du mardi au dimanche de 14.00 à 18.00h (entrée libre). Infos: www.caclb.be


Parmi les activités estivales liées à l’expo, notez déjà ce 5 juillet, à 15.00h, la performance de Maria Cosado qui, inspirée par le mythe et la souffrance d'Agathe de Catane, explore la résilience. L'artiste y met en scène un personnage qui se recompose et transforme ses blessures en une armure.


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Ah oui, sans transition aucune, me faut enfin vous dire – au cas où l’info vous aurait échappée – que Ian De Toffoli, auteur luxembourgeois et artiste associé aux Théâtres de la Ville de Luxembourg, est le lauréat du Prix Servais 2026 – le prix littéraire le plus prestigieux du Luxembourg – pour Léa ou la théorie des systèmes complexes, publié chez Actes Sud, ouvrage qui s’est imposé bien au-delà des frontières du Luxembourg. Le prix a été remis le 24 juin au Centre national de littérature à Mersch.

 
 
 

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