• Marie-Anne Lorgé

Rallumons les étoiles

J + 7. Le gros cahier de 2021 est désormais ouvert, avec son premier chapitre, celui des bonnes résolutions… aux allures de gueule de bois, entre plaisirs à rattraper et calfeutrages sanitaires à encore observer. Quant au chapitre deux, au lendemain des rois mages, il a les pages pleines, non d’encens ni de myrrhe (gomme égyptienne mythique, symbole de souffrance future), mais d’expos, de performances et autres échappées belles dont les musées, lieux de regards et de pensées, sont prodigues.


Alors, à mille lieues de la route des soldes, sachant que «tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude» (Albert Camus), voici deux rendez-vous à haut potentiel d’émotions, celui du Grand-Hornu à Mons, métamorphosé en serre géante, et celui du Mudam à Luxembourg où l’histoire qui s’accomplit convie la lumière. Donc, du vert et du blanc, en vertu des deux aspirations de la saison.



Mais avant toute chose, notez Comment les chefs-d’œuvre inventent l’autre, une causerie d’Anne Beyaert-Geslin, professeure de sémiotique à l’Université de Bordeaux, proposée ce jeudi 7 janvier, à 19.00h, au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain, sous forme de vidéoconférence (c’est non viral, néanmoins frustrant, mais forcément mieux que rien). Aux intéressés de s’abonner, via kalonji.tshinza@casino-luxembourg.lu, le lien d’accès à la retransmission vous sera alors communiqué par e-mail.


«Comment la peinture, les œuvres que nous aimons ont-elles inventé un Autre négatif, inférieur, étranger? Comment, jouant de leur autorité, nous y ont-elles fait croire?» Pour comprendre comment les chefs-d’œuvre de la peinture ont contribué à façonner notre imaginaire social, la conférence met au jour diverses stratégies par le biais de portraits contemporains.


Sinon, tout schuss au Grand Hornu, cet ancien complexe minier reconnu au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, sis dans la belge région du Borinage (province de Hainaut), à une dizaine de kilomètres du centre de la ville de Mons, là, où le CID Centre d'innovation et de design , fait parler les plantes, ces «alliées susceptibles de nous aider à faire face aux problèmes environnementaux et sociétaux actuels et à venir».


Plant Fever est une expo truffée de technologie, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi militante qu’odorante. Fascinante en tous les cas. Les designers réunis imaginent un monde futur phyto-centré, où objets et dispositifs interagissent avec la plante, anticipent ses besoins. Ils interrogent nos liens avec le vivant, nos façons de produire (créant par exemple une gamme de sièges en artichaut, des vases en résine qui disparaissent avec le temps) et nos erreurs comptables quant aux pseudo-déchets ou herbes dites mauvaises.


Dans Plant Fever, il est question de biomimétisme, de vie cybernétique aussi, et du risque de la perte de contact direct de l’homme avec la nature, mais la philosophie éclaire, les sciences corrigent, les artistes interprètent (photo: Alexandra Fruhstorfer, Menu From The New Wild, 2017) et le parcours, qui ne boude ni la poésie ni le jeu, ne craint pas de prendre position. Autrement dit, au milieu de vos manques et de vos envies, Plant Fever est l’immersion à prescrire, sans modération. Jusqu’au 7 mars (réservation obligatoire: www.cid-grand-hornu.be ou tél.: 00.32.65.61.39.02).



Retour à Luxembourg. Dans son programme 2021, qui fait la part belle aux collaborations interdisciplinaires, le Mudam (Musée d’Art moderne Grand-Duc Jean), dans son optique de plateforme d’échange, le Mudam, donc, proposera également tout au long de l’année une série de conférences sur le changement climatique, pour laquelle il sollicitera l’intervention d’éminents artistes, penseurs et scientifiques. Un peu dans l’idée de la «radio désastre» de Walter Benjamin, cette figure intellectuelle majeure de l’Europe de l’entre-deux-guerres.


Sinon, en gros, le programme mudamien promet quoi? Trois nouvelles expositions. A commencer par celle, majeure et monographique, consacrée à l’artiste sud-africain William Kentridge – More Sweetly Play the Dance en réunira des œuvres récentes et inédites dès le 13 février, dans le cadre du red bridge project, cet événement qui, comme son nom l’évoque, jette un pont (rouge) artistique entre trois institutions du même périmètre, le Mudam, la Philharmonie et le Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg. Suivront les grandes expos collectives Post-Capital – 20 artistes de 17 pays abordant à partir du 10 juillet des sujets comme la production, la consommation et la richesse en relation avec les évolutions technologiques – et Freigeister (Esprits libres), dévolue (en novembre) à la scène artistique luxembourgeoise (avec Yann Annicchiarico, Laurianne Bixhain, Aline Bouvy, Brognon Rollin, Marco Godinho, Sophie Jung, Catherine Lorent, Filip Markiewicz, Karolina Markiewicz & Pascal Piron, Claudia Passeri, Daniel Reuter, Nina Tomàs, Daniel Wagener et Jeff Weber).


Si la performance sera l’un des points forts de l’automne – en octobre, la «Mudam Performance Season» s’étalera sur deux semaines –, la collection le sera tout autant, affirmant sa présence continue au sein du musée tout au long de cette année anniversaire, le 15e.


C’est d’ailleurs le cas en ce moment, et jusqu’en avril, avec, dans les galeries Est et Ouest du niveau -1, une mise en scène où prévaut tantôt la fluidité, tantôt la densité, d’une sélection d’œuvres (peintures, vidéos, assemblages, photos) de Marina Abramović, Etel Adnan, Marie Cool Fabio Balducci (sublime manipulation d’ombres), Tony Cragg, Simone Decker, General Idea, Tina Gillen, Jutta Koether, Lutz & Guggisberg, Isa Melsheimer, Bruce Nauman, Jayson Scott Musson, Bernard Piffaretti, Thomas Schütte, Patrick Tosani, Cy Twombly, Franz Erhard Walther, Franz West, Raphaël Zarka, Rémy Zaugg, le tout autour des questions de formes, de processus de création ou de récits infusant les images.


Si le Mudam a 15 ans, sa collection en a 25, les premières acquisitions remontant à 1996, lors de la phase de préfiguration du musée, pour un total estimé aujourd’hui à 750 oeuvres: voilà qui valait bien d’en dégager les résonances, les lignes directes. ll y a donc le présent accrochage, évolutif, promis à être revisité (ça vaut le détour), mais il y aura également des présentations spéciales, dont, en octobre, l’installation Geography: Bottle Messenger de Nari Ward – qui avait été présentée une première fois à l’occasion de l’ouverture du Mudam en 2006 – et mirror mirror, une exposition conçue par les créateurs luxembourgeois Sarah Zigrand et Georges Zigrand permettant de mettre en lumière les objets de mode dont le Mudam fait collection depuis 2000.


Enfin, à la parenthèse lumière annoncée en introduction, à la façon dont celle-ci devient matière et signe à part entière, nous y voilà, avec le dialogue instauré entre les pratiques de deux artistes, à savoir: l’installation au sol de néons du Portugais Cabrita, issue de la Collection Mudam et la sculpture suspendue du Gallois Cerith Wyn Evans, provenant de la Pinault Collection – cette conversation constitue le deuxième volet d’une collaboration singulière entamée en 2019.


Les néons de Cabrita sont reliés par des câbles sinueux, autour d’un assemblage de matériaux de construction, acier et briques. Un ensemble brut et minimal, donc, sauf que la blancheur des tubes fluorescents trace des lignes de lumière à la manière d’un dessin dans l’espace. Qui peut certes pêcher par froideur. Ce qui n’est pas le cas de la création de Cerith Wyn Evans, sorte de poétique allumeur de réverbère.


Sa sculpture est en fait un lustre. Un lustre délicatement ouvragé comme un chandelier à plusieurs branches, produit pour l’occasion par l’atelier de verrerie Galliano Ferro à Murano. A l’accumulation industrielle de Cabrita s’oppose donc le raffinement du savoir-faire artisanal italien.


Tendez bien l’oreille, car l’intensité lumineuse du «chandelier» varie subtilement selon une partition sonore, composée à partir de bruits de machines et de pépiements d’oiseaux divers. Dès lors, «s’attachant au trouble diffus induit par la discrète transcription lumineuse d’un langage sonore abstrait», Wyn Evans agit sur l’espace – tout comme Cabrita –, «et en modifie sensiblement la perception». C’est une invitation à l’ailleurs, un ailleurs sensible et spirituel. Jusqu’au 5 avril 2021.


Photo: © Rémi Villaggi. En avant plan: Cabrita, A Propos des Lieux d’Origine #1, 2005. Collection Mudam Luxembourg. A l’arrière- plan: Cerith Wyn Evans, We are in Yucatan and every unpredicted thing, 2012‑2014. Pinault Collection. Courtesy Marian Goodman Gallery.


Infos: Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, 3 Park Dräi Eechelen, Luxembourg-Kirchberg, mudam.com

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