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  • Marie-Anne Lorgé

Pour se faire du bien

Dans ce début de printemps frileux, même les giboulées ont froid. Et pendant ce temps, le baromètre artistique aspire du vent, des arbres, des petits génies et ... 72 artistes qui font apparemment la pluie et le beau sur le pays. Quatre petits tours et puis s’en vont…



Mais d’abord, pour se faire du bien (un bien fou), pour conjurer nos petits crachins existentiels, il me faut irrésistiblement vous toucher deux mots sur L’Interview de Joseph Java (visuel ci-dessus). Un spectacle de toute petite forme, sans artifice, si ce n’est un nez rouge. C’est que Java est clown. Qui passe sa vie à marcher, dans les champs et les forêts. Et qui rencontre un pseudo vidéaste investi dans un travail d’enquête sur ce qu’est… la poésie. Postulat incongru par les temps qui courent. Sauf que cette poésie tiendrait à la fois de la caresse et du réveil, pareil à un coup de poêle sur la tête. Et puis, il y a la poésie non des mots mais inhérente aux choses, à l’exemple d’une pomme imaginaire déposée sur une table improbable qui finirait en pâte… et ce n’est pas de la tarte!


Un face-à-face aussi désopilant que désarmant, truffé de silences et d’impasses verbales absurdes. Un numéro funambule entre le regard et le savoir. Un petit bijou d’écriture et de présence scénique, un ovni planté dans cela, l’acte ou le moment poétique, dont la marche du monde se fiche, livré en 50 minutes essentielles. Certes, le spectacle a déjà eu lieu – hier soir, à la Kufa – mais il circule par monts et par vaux, donc, cueillez-le et succombez.


Sinon, une parenthèse encore pour vous susurrer deux petites choses à propos du théâtre qui croise des questions sociétales. Il en va ainsi de Renelde Pierlot, metteure en scène et comédienne, qui explore la thématique de la GPA (Gestation pour autrui) et PMA (Procréation médicalement assistée) par le biais des sens, ce, dans Mettre au monde, un travail sensible, tout en délicatesse, qui ose s’emparer d’un sujet que nos sociétés peinent à prendre en considération. ça se passe Grand Théâtre (Luxembourg), encore le 31 mars deux autres représentations auront lieu en avril , un travail qui s’inscrit dans la continuité thématique de la pièce Pour autrui de Pauline Bureau, à l’affiche les 29 et 30 mars, 20.00h, également au Grand Théâtre.


Du reste, c’est avec ces représentations que le Mois de la francophonie referme son chapitre.


Pour rebondir, le Cercle Cité programme, d’avril à décembre, une série de 5 projections de courts-métrages et films d’artistes, qui abordent de manière philosophique et inédite différents aspects de la question de l’inclusion, de l’accessibilité, de l’intégration et de la discrimination. Et ça commence le 5 avril, à 12.30h, dans Auditorium Cité, avec Army of Love d’Alexa Karolinski et Ingo Niermann qui s’attaquent aux questions d’égalité des chances et d’accessibilité à l’amour et à l’affection. La vidéo docu-fictionnelle est en partie une proposition utopique encadrée par des conversations questionnant les principes de l’amour et de la justice. Entrée libre – mais ce film de 40 minutes (en langue allemande et anglaise, avec sous-titres en anglais) n’est pas recommandé aux moins de 16 ans. Infos: www.cerclecite.lu


Mais c’est l’heure du vagabondage plastique. Et d’emblée, j’appelle le vent. Avec Lisa Kohl, une magicienne éolienne.


Mais quelle est sublime l’expo In Absence de Lisa, qui, à la galerie Reuter Bausch, dans sa nouvelle série photographique baptisée Halidom, continue d’explorer, dans le sillage de Erre, projet exposé aux Rencontres d’Arles en 2021, le sujet de la migration – grand enjeu géopolitique du XXIe siècle –, du lieu et du non-lieu, de la zone passage, mais de façon plus formaliste et plus esthétique encore, aussi singulièrement mangée par la vague poésie.


D’ailleurs, la vague, elle roule en fond de salle, son écume agitée déferlant précisément dans une installation-projection sonore: c’est une vision ambiguë, liée à la fois à l’évasion paradisiaque et au danger des traversées de migrants par la mer.


Et la mer dit l’île, territoire tout aussi contradictoire, horizon idéal de l’odyssée ou, déjà, du rêve plaisancier, et géographie à la fois réelle et métaphorique du transit et de l’exil.


Et l’île en question, c’est Fuerteventura, la plus grande des Canaries, réputée pour les vents forts qui la balaient, d’où son nom. Dans le décor, particulièrement déserté, parfois hostile, entre sable et mer de lave (de mémoire d’un ancien volcan), des silhouettes, en tout cas des formes textiles apparemment sculptées par la seule insolence du vent. Formes creuses ou habitées par un corps? Présence illusoire ou quidam dissimulé/invisibilisé, trace fantôme ou sculpture éphémère? Le mystère reste entier.


Un mystère que Lisa cultive en changeant les perspectives, les échelles et selon une poétique de l'image perfusée par des accords chromatiques, entre le noir, le bleu ou l’ocre des éléments naturels et le textile satiné sculpté/sculptant. Du coup, comme un effet mirage, les formes surgissant ont des allures de monuments de l’Histoire de l’art, comme La Victoire de Samothrace ou une apparition de la Vierge. Du reste, Halidom, titre du corpus photographique, signifie saint en vieil anglais ou sanctuaire par extension. Et Lisa Kohl d'ainsi fertiliser la plage de notions de vulnérabilité et d’éternité, d’espoir et de vanité. Aussi, avec Lisa, imparable est la démonstration du pouvoir transmigratoire de l’art. Et de la beauté.


Infos: Reuter Bausch Art Gallery (14 rue Notre-Dame, Luxembourg): Lisa Kohl, In Absence, photographies, jusqu’au 22 avril - www.reuterbausch.lu


Visuel ci-dessus: Lisa Kohl, Photography series HALIDOM, Spain-North Africa, 2022 kindly subsidized by Kultur | lx - Arts Council Luxembourg and Aide à la création et diffusion en photographie 2021, Centre national de l‘audiovisuel.



L’expo pléthorique dont tout le monde parle, à savoir 50 Joer Lëtzebuerger Konscht, accessible à Strassen, au Centre Paul Barblé et initiée par le LAC (Lëtzebuerger Artisten Center), offre donc «un aperçu de la création artistique contemporaine du Grand-Duché de Luxembourg» sur 50 ans, soit, de 1973 à 2023. Un aperçu? Oui. Parce que l’exercice du genre implique inévitablement des oublis. C’est pourquoi les 2 porteurs du projet, Jean Fetz et Romain Schumann insistent, «l’expo est loin d’être exhaustive» – du reste, elle résulte de choix faits par un jury indépendant… anonyme (la précaution est d’importance), c’est lui le véritable curateur, qui a extrait de… 42 collections – les oeuvres exposées seraient donc toutes collectionnées – majoritairement particulières, aussi publiques (de Hesperange, Dudelange et de certains musées de Luxembourg).


Au final, un impressionnant corpus de 203 œuvres de 72 artistes, remplissant tous les espaces/étages du Centre Barblé, dont la découverte au seul pas de charge nécessite au minimum 30 minutes, sauf, bien sûr, qu’il serait dommageable de ne pas prendre le temps du regard, du coup, planifiez votre visite sans avoir de train en gare.


Et donc, il y a des oublis. Celui qui est devenu viral concerne Trixi Weis. Qui, pourtant, a bien 4 œuvres dans une collection, celle de Dudelange, dont une qui date de 2000 – sachant par ailleurs que les 2 périodes privilégiées de la vaste sélection remontent grosso modo aux années 1980/1990 et 2010.


Mais quoi? En fait, l’artiste visuelle Weis est adepte de l’installation. Et dans l’expo rétroviseur, il n’y en a effectivement aucune. Pour autant, des artistes comme David Brognon & Stéphanie Rollin, Martine Feipel & Jean Bechameil, Justine Blau, Caldia Passeri, Marco Godinho, Sophie Jung et Su-Mei Tse, tout aussi rompus à la dimension installatoire, ont bien l’honneur des murs de Strassen mais via des dessins (dans le cas de l’artiste nomade Godinho) et des photographies, cfr le poétique Easy Jet de Sophie, la singulière Caffeine Memory de David & Stéphanie, le photomontage pictural montagneux de Justine, l’énigmatique vitrail paysager de Claudia, l’étrange The Room Behind de Martine & Jean et le célèbre L’Echo de Su-Mei… aussi présente grâce à Stone, une grosse pierre trouvée… montée sur socle en bois de cerisier.


J’en profite pour dire que parmi les photographes montés en épingle dans le circuit, il y a Michel Medinger, Jean-Luc Koenig, Jeff Weber et Bruno Baltzer & Leonora Bisagno. Sinon, raccord avec la pierre de Su-Mei, c’est la sculpture qui se partage le gâteau avec la peinture (et dessin ou gravure), œuvres idéalement adaptées à la configuration des lieux et à ses cimaises.


Dans son intention, l’expo entend «mettre à l’honneur des artistes qui ont grandement marqué le paysage artistique luxembourgeois et qui ont participé à la Biennale de Venise, la Biennale de São Paulo ou d’autres importantes expositions». Et y a de ça. A vrai dire, l’expo réserve quelques belles surprises, je vais y venir. Mais son ambition muséale est à géométrie variable, eu égard déjà, par exemple, à tel sculpteur (Pitt Brandenburger) qui a exigé et obtenu un espace pour lui tout seul – c’est le «studio Pitt» dévolu à ses gardiens ou passeurs mythologiques –, alors que tel autre sculpteur (Bertrand Ney) n’a pas même été consulté. Notez toutefois que l’on croise avec un plaisir renouvelé les outils détournés/ferronnés de Jeannot Bewing, et qu’aux côtés des méditations de bois d’artistes confirmés comme Jhemp Bastin, Gérard Claude et Marie-José Kerschen, se révèlent les spirales du jeune Gilles Pegel.


Mais où est donc Bettina Scholl-Sabbatini? A l’évidence, pas à Strassen, mais à Esch-sur-Alzette, à la galerie Schlassgoart, où 80 bronzes balaient près d’un demi-siècle de créativité de cette artiste non conformiste, née en 1942, qui, à travers ses conques, totems et autres petits génies, tente de réverbérer cette joie qui tant fait défaut à l’état du monde.


Nous voilà donc à déambuler dans le Centre Barblé, qui accueille un barnum qui le dépasse, plein comme un œuf. C’est le prix à payer pour témoigner de «la richesse culturelle du pays», que reflètent «les différents courants et tendances de l’art contemporain luxembourgeois». Avec brassage de générations. De Roger Bertemes à Filip Markiewicz, de Gast Michels à Rafael Springer ou Armand Strainchamps, de Berthe Lutgen ou Carine Kraus à Tina Gillen, Catherine Lorent, Nina Tomàs et Sandra Lieners. Et j’en passe des Germaine Hoffmann, Anna Recker, Isabelle Lutz, et des Moritz Ney, Robert Brandy, Fernand Roda, Roland Schauls, Nico Thurm , Roland Quetsch.


Mes coups de cœur? Les retrouvailles avec Doris Drescher, ses crayons fragiles, avec Antoine Prum – dont une huile grand format de 1989 qui métaphorise l’étouffement culturel par la nuit (on se souvient de sa satire du monde l’art formulée à travers son film Mondo Veneziano présenté à la Biennale Venise en 2005). Et retrouvailles surtout avec l’engagé Bert Theis, fomenteur d’utopie sociale concrète – ne ratez pas l’impression géante, monumentale (une impression digitale sur toile) d’Aggloville ou la vision d’un Paris dans lequel la nature a envahi la capitale, une réflexion sur la complexité et les enjeux d’une urbanisation puissante et irréversible.


Et à ce niveau, on débusque un atout majeur de l’expo, à savoir: être une occasion unique d’approcher pendant seulement 10 jours des œuvres invisibilisées dans les collections ou essentiellement réalisées lors/pour des manifestations internationales.


Entre artistes exhumés ou œuvres réhabilitées, il y a aussi cette petite curiosité accrochée à l’évolution d’une pratique, à l’exemple de celle d’Ann Vinck, peintre héritière des principes du mouvement CoBra, ici saisie au vol de 1989 avec… 3 eaux-fortes aquatintes figuratives.


Ah, oui, j’ai oublié le zoom sur Michel Majerus (visuel ci-dessus Bezahlung,1994, acrylique sur toile © Michel Majerus Estate, 2022, Courtesy collection particulière), mais ce serait couper l’herbe sous le pied du Mudam qui, dès ce 31 mars (vernissage le 30/03, à 19.00h), présente SINNMASCHINE (Machine à sens), 1997, dans son Grand Hal, une peinture-installation qui explore le rôle croissant du numérique.


A part ça, il y a le livre, un catalogue de 303 pages assorties de textes de Paul Bertemes sur l’histoire de l’art luxembourgeois, de Lucien Kayser sur les couples en art et d’Enrico Lunghi sur la participation luxembourgeoise à la Biennale de Venise, hormis 5 interviews… de Bruno Baltzer, Jean-Marie Biwer, Robert Brandy, Patricia Lippert et Charly Reinertz (mais pourquoi ces seuls 5 artistes sur les 72 en lice?).


Allez, ne boudons pas notre plaisir, 50 Joer Lëtzebuerger Konscht reste accessible tous les jours de 10.00 à 20.00h au centre Paul Barblé, à Strassen, jusqu’au 10 avril. Visites guidées en luxembourgeois et français: inscriptions sur www.strassen.lu



Je viens d’évoquer Bettina Scholl-Sabbatini, je m’y colle donc. Direction Esch/Alzette.

Dans la galerie Schlassgoart (Pavillon ArcelorMittal), Bettina, 80 printemps (+1), une optimiste impénitente, une folie douce incarnée, se raconte en 80 bronzes qui s’égrènent à reculons comme des perles sur le collier du temps, de 2023 à 1970, année d’une éclosion de bustes féminins que, personnellement, je n’avais jamais vus, ni dans leur exécution bronze ni surtout dans leur puissante version en terre cuite et céramique, dédiée… à la maternité.


Et je n’avais jamais vu non plus la magnifique série Hommage à Gustav Vigeland, sculpteur norvégien (1869-1943), dont l’oeuvre est thématiquement habitée par la force de la nature… bataillant contre l'homme.


A l’aise en espace public (cfr les trônes, longues chaises et hiboux) comme dans les cabinets de curiosités, Bettina, qui n’a jamais suivi aucune sirène (exception faite de Mélusine), crée comme elle respire, récupérant dans ses poubelles bouteilles et autres objets, médicaments inclus (cfr sa Pillenapotheke), hissés alors au rang de fablier, de bestiaire, de théâtre des paramorphoses – coup de chapeau au fondeur qui a su couler la création de Bettina dans son esprit.


Et d’esprit, le cosmos magique de Bettina en déborde, dans la forme – tabernacles, masques, totems (visuel ci-dessus), conques (ces garde-robes de petits génies des mers ou des légendes) de petits ou grands formats – et dans le fond, à la fois facétieux, merveilleux, solidaire et toujours nourri par la portée symbolique, sinon sacrée des mythes, ces récits éclairant notre humaine condition, ou fondant les valeurs d’une société en quête de cohésion. Sauf qu’avec Bettina, point de leçon à la clé, mais une fantaisie qui nous met en chemin.


Pour embrasser un univers décomplexé, décalé mais joyeusement sérieux, consultez la chamane Bettina jusqu’au 22 avril, du mardi au samedi, de 14.00 à 18.00h. Beau catalogue.



Et pour terminer, des arbres, nos grands frères immobiles, approchés par 7 plasticiens professionnels (tous médiums confondus), aussi par trente élèves des ateliers de dessin et de pratiques expérimentales de l’Académie des Beaux-Arts d’Arlon. Pour la cause, l’expo Dialogues avec l’arbre – tout le récit inépuisable du vivant – se déploie à la Maison de la culture d’Arlon. Jusqu’au 30 avril.


Une expo qui s’ouvre avec un sublime fusain monumental du regretté Pascal Jaminet, l’homme, aussi humble que généreux, qui parlait à l’oreille des sous-bois, traduisant leurs infinis secrets d’ombres et de lumières dans une maîtrise inouïe de la gravure à la manière noire.


Sinon, quoi? 7 plasticiens confirmés dans les œuvres s’alignent comme des pas perdus dans une immense salle d’expo. Un accrochage qui rate la substance à la fois intime et universel du «grand frère immobile», thème, du reste, de la conférence du peintre, sculpteur, poète Jean-Paul Couvert –aussi l’un des derniers planteurs-fabricants de tabac de la Semois –, programmée le 6 avril, à 18.00h.


Présence, bien sûr, de Dominique Collignon qui restitue à l’huile «les paysages qui suent le cœur de la terre», qui joue sur le chaud-froid, le brouillard-clarté… (dixit Pierre-Alain Gillet). Vérification ailleurs, à l’Espace Beau Site qui, dès le 1er avril, confie donc une carte blanche à la peintre gaumaise Collignon, invitée à partager son univers pictural avec Myriam Hornard, Daniel Daniel, Pascale Gardeur, Louis Lecomte et Anne Loriers (vernissage de 31 mars, à 19.00h). Ce qui ne m’empêche pas de m’accorder une suspension du temps en compagnie de Manuella Piron, dont la gravure sur lino joue désormais sur les ombres portées de branches et troncs stylisés, noirs, solitaires, autant de liens entre ciel et terre troués par le blanc du silence ou du vent.


En fait, c’est du côté de la petite salle dévolue aux travaux des élèves de l’Académie que soufflent l’enchantement, un langage nouveau, une poésie du presque rien, une alliance entre art et artisanat, un rapport au geste et à la matière, au corps aussi, comme avec Philippe Guichart et sa façon de (dé)tricoter une pomme de pin, ou avec Chantal Dauby et sa façon de métamorphoser les scolytes, coléoptères ravageurs d’écorces d’épicéas, en sculpteurs-brodeurs d’empreintes surprenantes (visuel ci-dessus): c’est inédit, délicat, ça trahit un grand étonnement du regard, et ça dit l’éternel entêtement de la beauté malgré ou grâce à la finitude.

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