• Marie-Anne Lorgé

Pour (se) faire du bien

J’en suis là à me fabriquer des petits lointains – genre: pédaler jusqu’au bout des champs de blés blonds peignés par la poussière des moissonneuses – et des aventures lentes – sans toutefois égaler la folie douce d’André Faber, un dessinateur poète dont je vous parle régulièrement, qui se transforme en marin d’eau douce à bord d’un petit bateau à remonter le fil des rivières. Et je mets la radio à fond, c’est toujours comme ça quand j’entends l’interprétation d’Hallelujah par Jeff Buckley, dont le succès fut posthume et qui, avant de se noyer dans le Mississippi – lors d’une baignade nocturne, censée le rafraîchir d’une journée torride, ainsi pris dans le sillage d’un bateau à roues à aubes, image digne de Norman Rockwell – a un jour postulé pour un emploi de… gardien de papillons, au zoo.


Et des papillons, on en croise en pagaille sur le site de Buzenol, en Gaume, au milieu des paraboles d’Anne-Marie Klénès (lire plus bas) et au sud d’Esch-sur-Alzette, dans la réserve «Ellergronn».


«Ellergronn», ancienne zone d’exploitation du minerai de fer métamorphosée en une multitude d’habitats (étangs, pelouses sèches, forêt aulnaie-frênaie, ruisseaux…): c’est là que s’est installé le Centre nature et forêt et c’est là que s’apprécie au mieux… l’heure bleue, ce seuil du crépuscule où tout se fond entre deux règnes, la lumière et la nuit, un moment de retrait et de contemplation, à explorer en silence ou à la lueur des mots, et c’est surtout, là, que patiente une œuvre installatoire: un haut et étroit monolithe noir en bois où «entrer se plonger dans un espace baigné de lumière bleue, une heure bleue artificielle», où faire l’expérience de la poésie de la couleur et «se rendre compte du désir et de l’imaginaire qui vont de pair avec ce moment singulier de la journée».


Ce projet, conçu (dans le cadre d’Esch22) par l’artiste visuel Dimitri Mallet avec l’architecte Sergio Carvalho, intitulé donc L’heure bleue comme le phénomène naturel qui l’inspire, s’accompagne d’une plateforme, un espace où sont organisés «des événements autour de questions sociétales et culturelles», balades, conférences et concerts y compris. Notez ainsi le 6 août, à 23.00h, une conférence sur les météorites, assortie d’une observation au télescope (avec Eric Buttini) et le 7 août, à 21.00h, un jeu de loup-garou géant (avec Jérôme Decker), aussi, entre autres, le 8 octobre, à 06.30h et 18.00h, une promenade géopoétique avec Davide Sapienza (poète) et Robert Weis (géologue).


La plateforme est en accès libre 24h/24, 7j/7. Quant à l’oeuvre (monolithe), elle est accessible jusqu’au 31 décembre 2022, de 08.00 à 17.00h et aux horaires des événements (illustration ci-dessus: image d’intention du projet L’heure bleue (2022), d’après La Charge de la cavalerie rouge 1928-1932, Kazimir Malevich. © Dimitri Mallet & Sergio Carvalho, 2022).



Et arpenter Ellergronn, c’est aussi rencontrer… un récif corallien, du moins, sa réplique en béton à l’échelle 1:1 matérialisée par un Scan 3D. Et ce Coral Reef, monumentale sculpture de 2,50m de haut et 10m de long, c’est la pièce centrale du projet de Franck Miltgen, fasciné par la collecte et l’enregistrement de traces de réalités anciennes, et plus concrètement, par les formations minéralo-vivantes d’un site voisin, celui de la «Wäiss Kaul», une carrière abandonnée sur le plateau de Rumelange, jadis utilisée pour l'extraction industrielle de calcaire, dont la roche blanche «témoigne d'une époque où le sud du Luxembourg était submergé par une mer tropicale (…). Des récifs en forme de dôme construits par des coraux prospéraient…».


Alors, certes, les strates de la sculpture reflètent bel et bien le passage du temps, sauf que le propos de Franck, c’est d’aussi questionner le naturel et l’artificiel, du coup, son Local Coral Reef, un atoll d’hier dans une perception d’aujourd’hui, s’impose comme une image, comme une représentation, un corps dans l’espace, transposé qui plus est dans un autre lieu, l’Ellergronn, ce qui brouille davantage les rapports à la nature et nos temporalités.


En tout cas, «les squelettes fossilisés des récifs vieux de 170 millions d'années constituent aujourd'hui le substrat d'une communauté exceptionnelle d'orchidées et d'autres organismes menacés, faisant ainsi du "Wäiss Kaul" une île de biodiversité ancienne et actuelle». Et voilà qui constitue le point d’ancrage de la seconde facette de projet Wäiss Kaul A Local Coral Reef, à savoir: la réutilisation du coffrage de la sculpture, coffrage en plaques de bois superposées en mille-feuilles, sous forme d’étagères, afin d’exposer une sélection de fossiles marins trouvés à proximité.


A proximité, en l’occurrence, «de divers lieux appartenant au passé industriel de la région». Parce que, oui, Wäiss Kaul, dans sa double déclinaison, sculpturale et scénographique, avec son enjeu tout aussi double, artistique et scientifique, paléontologue et pédagogique, est un projet mobile qu’escorte une exposition différente selon le lieu d’implantation, sachant que, pour l’heure, c’est au Fond-de-Gras, dans le Hall Paul Wurth, que le coffrage converti/réorienté accueille des fossiles spécifiques «mettant en perspective le temps géologique avec le temps humain».


Photo ci-dessus: A Local Coral Reef sculpture: Franck Miltgen © Franck Miltgen 2022. Tectonique des données et numérisation: Serge Ecker, dont le sempiternel défi est «de voir comment rediffuser les informations digitales dans le monde réel».


Franck et Serge sont amis de longue date. Tous deux (notamment) liés par une histoire de coraux, la preuve par les Urban Corals de Serge, une installation («capture réelle vers le numérique et puis re-matérialisée dans l’idée d’une création post-digitale») de polygones jaunes dispersés dans le pôle d’échange Luxexpo. Serge qui, par ailleurs, pour Kaunas, Capitale européenne de la culture 2022 (avec Esch-sur-Alzette), et en collaboration avec le sculpteur lituanien Algimantas Slapikas, rend un hommage décalé aux Cepelinai, plat traditionnel à base de pomme de terre, dont la forme conique évoque… le zeppelin, aérostat dirigeable: c’est pourquoi le projet possiblement gastronomique, intitulé non sans humour Flying Cepenilai, ressemble à un ballon de rugby piégé en plein vol, ou, plus pertinemment, à une sculpture oblongue en fibre de verre (de 250ks), hissée/sanglée en lévitation au-dessus de deux piliers d’acier, ce, à 300 m… de l’aéroport de Kaunas.


On saisit l’occasion de l’envol. Vers Montauban-Buzenol, oasis de verdure et d’art, là où il est question de murmures…



Sur le site du Centre d’art contemporain du Luxembourg belge, dans les ruines de l’ancienne halle aux charbons, Anne-Marie Klénès, toujours en accord intime avec la nature, se «connecte à l’empreinte vibratoire du lieu», ses vieux murs, son langage et sa mémoire de pierre, en installant deux paraboles géantes, de 2,50m de diamètre, distante l’une de l’autre de 23 mètres, des paraboles éminemment acoustiques qui – le procédé serait antique – ont la capacité de «réverbérer» les sons, surtout aussi faibles que des murmures. L’installation est bien sûr une invitation à expérimenter le phénomène, les visiteurs ainsi amenés à s’échanger ce qui n’est audible que d’eux seuls, dont «mots doux ou tendres soupirs» (photo ci-dessus). Moment troublant d’alliance du temps, de l’espace et du vivant qui y communie.


Les paraboles sont en acier, et c’est une entorse – que légitime le passé de Montauban, ses forges – au matériau de prédilection d’Anne-Marie, le schiste, dont elle est tombée amoureuse il y a plusieurs décennies. Et dont elle perce tous les secrets, tous les possibles formels et sensibles. La preuve dans le dernier container vitré de l’Espace René Greisch, où elle installe une forêt de colonnes d’ardoises superposées, séparées par de petits intervalles où joue la lumière, c’est non seulement de toute beauté, graphique, tactile, mais c’est aussi un instant magique lié à un talent méconnu de l’ardoise: sa sonorité cristalline. Le visiteur de l’éprouver par sa simple déambulation.


Et Anne-Marie d’explorer le chant des ardoises, littéral et imaginaire, de se servir de ses colonnes comme de percussions, et de s’associer à la formation «Cadenza momentum» pour composer une pièce musicale – du reste diffusée dans l’espace du container – et proposer le 28 août, à 15.00h, un jeu instrumental dans les différents espaces du site.


Belle occasion d’aussi découvrir les sculptures ludiques de Pierre Berthet – ode au fragile, au bancal, au bric et broc, à l’oreille du corps – et aux dispositifs cinétiques de Mathieu Zurstrassen convoquant un sublime paysage aussi horloger que maritime. Autant de créations rameutées sous le thème Séquences & vibrations, où percolent l’enchantement et l’expérimentation.


On se délecte jusqu’au 28 août, du mardi au dimanche de 14.00 à 18.00h. Infos: www.caclb.be


Et puis, en marge de ces petits bijoux naturels, donc, en lisière – j’aime ce mot qui dit le bord, loin de l’agitation, comme une madeleine de Proust, du genre du marchand de glaces ambulant qui, l’été battant, traverse mon village avec son carillon –, voici deux invitations à manger des yeux.



Et je commence par une figure de l'histoire du féminisme luxembourgeois, Berthe Lutgen – la Villa Vauban s’y est récemment attardée lors de Summer of ‘69, une expo censée raconter l’art subversif au Luxembourg, sinon, qui n’a eu écho de La Marche des femmes, cette fresque de 10 mètres dépeignant un cortège de différentes manifestantes pour leurs droits afin de sanctifier la première grève des femmes au Luxembourg organisée, le 7 mars 2020,par la JIF.


Si Berthe Lutgen (née en 1935 à Esch-sur-Alzette) fait partie des pionnières de la lutte pour le droit des femmes en lançant le MLF en 1971 au Grand-Duché, elle continue aujourd’hui (à 87 ans) de traduire son engagement par la peinture. Le dessin aussi. Réaliste. Une imagerie habitée par la représentation du corps – au demeurant stylisé, parfois jusqu’à l’abstraction. Démonstration par L’Emprise du réel, accrochée à neimënster (Centre culturel abbaye de Neumünster).


C’est une expo en deux temps/tons. D’un côté, le noir blanc du dessin – où le réel en question, forcément planté dans le contexte de la condition féminine, s’entend comme une célébration de la femme d’hier et actuelle, ce, à coups de copies d’anciennes gravures, de lithos et, surtout, de photos prises sur le lieu de travail de femmes. Tracé parfois naïf mais sans équivoque.


De l’autre côté, la couleur (souvent vive) d’une peinture adepte de la simplification. En fait, de son propre aveu, s’agissant de «ce qu’il est convenu d’appeler le style», Berthe «s’autorise toutes les libertés». Certes. En même temps, le goût du collage fait allègrement référence à Matisse, tout comme sa façon de découper à vif dans la couleur et surtout de «laisser la couleur nous remuer».


En tout cas, les formats se mélangent (une dizaine en tout), qui s’égrènent depuis 2005, de quoi ne pas égarer le regard… tout en permettant de repérer ce qui dans le sujet et son traitement est à la fois même et autre. Et le domaine de la lutte s’élargit, embrassant du coup la crise écologique (dixit un grand format au fond dévasté tant par un raz-de-marée que par des arbres incendiés) et les catastrophes humanitaires (un triptyque du genre dénonce la situation de camps au Sahara).


Sinon, souvent les avant-plans sont mangés par des silhouettes, anonymes. Des personnages nus, au sens figuré et propre, comme pour «briser la glace sur l'hypocrisie de la forme nue acceptable dans la peinture mais pas dans la vraie vie», à l’exemple d'une scène dite Pastorale, pastiche du Déjeuner sur l’herbe de Manet.


Et puis, venu en droite de ligne du réel pandémique, voici le tout dernier format, une nature morte. Où cohabitent étroitement plantes en pots, bouquet de fleurs, corbeille de fruits et autres légumes, tous de «couleur écarlate», mais tous confinés, au même titre que l’artiste, qui, lockdown d’avril-mai 2021 oblige, ouvre ainsi une brèche «dans le cadre intimiste de sa chambre qui est le lieu de refuge face à la nature couvant des virus meurtriers». C’est une accumulation aussi délicieuse qu’improbable – soutenue par une géométrie des formes derrière les apparences –, où le vivant indifférencié partage un même bateau, celui de la vanité. Il n’empêche, l’angle est à la fois radiant et très personnel.


Entrée libre tous les jours de 10.00 à 18.00h, jusqu’au 28 août (fermeture exceptionnelle le 15 août).



Enfin, au Centre culturel portugais Camões, le peintre et dessinateur Rico Sequeira (né en 1954, qui vit et travaille au Portugal) a troqué ses petites compositions abstraites – où flotte le masque du confinement –, pour des abstractions noires, souvent à l’encre, d’époques différentes, réunies sous le titre Kaput Mortum en fait, le Caput Mortuum désigne un pigment artificiel obtenu par calcination du sulfate de fer , où disparaît sa signature, sa créature arabesque, sorte de logogramme raccord avec son naturel facétieux.


Pour les alchimistes, le Caput Mortuum désignait l’envol de l’esprit à l’instant de la mort. Ici, pour ténébreuse que soit la facture, il s’agit de l’histoire d’un dessin «qui fait le pari d’une ligne qui cherche son espace» et du noir qui n’a comme «seul but que de faire advenir la lumière». Toujours est-il que dans les entrelacs de motifs, dans le dense fouillis plutôt organique, parfois figuratif, surgissent des onomatopées et autres interjections, celles-là qui font les choux gras des bulles de bandes dessinées, que, précisément, Rico collectionne depuis toujours, dont il découpe des fragments, alors assemblés/collés de façon aléatoire sur le papier (photo ci-dessus).


Selon Rico Sequeira, son dessin serait l’animal noir, la bête qui, dans le chaos, «fonctionne comme la première façon de comprendre, et surtout d’appréhender le monde». Rico n’en finit pas de tromper ses doutes, sans jamais bouder le plaisir… de déjà créer.


Infos: Centre culturel portugais Camões, 4 Place Joseph Thorn, Luxembourg, jusqu’à 9 septembre, du lundi au vendredi de 09.30 à 13.00h et de 14.00 à 17.30h.

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