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Portrait de mars

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 5 jours
  • 9 min de lecture

L’hiver sur le bûcher: de grands feux se sont embrasés et s’embrasent encore, ci et là. Et ça marche. Ça sent le printemps… qui niche en mars, et on y est. Les jonquilles sauvages transforment nos sous-bois et jardins en petits poèmes jaunes. Des chatons cotonneux, duveteux, ourlent les saules et autres buissons. Des sucreries se glissent dans le vinaigre des voix, des chansons se hasardent aussi gaies que des sous que l’on remue …


Parce que, oui, l’art fait partie des résistances de l’humain à la guerre. Et la guerre est tonnante. Et il appartient, aux artistes comme à chacun.e, de faire émerger des restes de beauté au milieu de l’effondrement.


C’est pourquoi ma promenade du jour passe par la ligne de flottaison des mots notez d’emblée que le 21 mars, c’est Journée mondiale de la poésie , puis, zigzague entre la façon de Bert Mertens de capter l’insolite sous le familier, ou celle de Sandra Lieners de rendre visible la mémoire sous la peau du réel, la façon de Ronny Delrue de parler de la perte de mémoire et de l’effacement, la façon de Laura Weiler de tailler le portrait d’un quidam par ses accessoires (vêtements et objets), la façon de Jim Peiffer de faire naître des monstres pour nous en délivrer et la façon dont Monique Becker et Josée Bourg subliment le noir comme une source de lumière.



Tout ça en vous signalant, en vrac, que The Window, c’est le thème du Salon de printemps du CAL (Cercle artistique de Luxembourg) visuel ci-dessus: Edge meets Echo, une gouache sur papier de Catherine Lorent) , lequel Salon se tient rituellement au Tramschapp (Limperstbeg), avec un coup d’envoi le 6 mars (vernissage à 18.00h).


Et que pour tout apprivoiser des techniques et des imaginaires de l’estampe, donc de l’image imprimée, c’est au CAPE (Centre des arts pluriels Ettelbruck) qu’il faut aller. Jusqu’au 22 mars, avec/dans Printmakers‘ Square, 21 artistes révèlent la puissance expressive des gestes traditionnels gratter, inciser, mordre le cuivre, le lino ou le bois, encrer puis presser et larguent le florilège de leur grammaire mystérieuse eau-forte, aquatinte, mezzotinto. Notez Fabric 1 - 4, quatre compositions collectives de grand format (vendues au profit d’une œuvre caritative), chaque fois un monumental patchwork d’estampes sur tissu créées par les 21 artistes d’Empreinte Atelier de gravure.


Aussi que, mais les cinéphiles le savent déjà, le LuxFilmFest, 16e édition, sort son tapis et rouge et un flot de tensions contemporaines et de récits intimes sur écrans noirs du 5 au 15 mars. En marge du programme, la création de labels et un Talent Award décerné à Isabelle Huppert. Tout savoir sur www.luxfilmfest.lu. 


On y est à la ligne de flottaison des mots, et déjà, c’est l’heure de la dictée.



Chaque année, le mois de mars est l’occasion de célébrer la Francophonie un mouvement mondial qui met à l’honneur la langue française et les cultures qui lui sont liées. Et à ce Mois de la francophonie, Luxembourg y souscrit jusqu’au 30 mars , à l’initiative de l’Institut français du Luxembourg, qui, en ouverture de festival, le 4 mars, à 18.30h, au Cercle Cité, propose une Dictée géante, une animation participative conviviale qui réunit amateurs et passionnés autour de l’écriture et du plaisir des mots. C’est gratuit sur inscription: https://www.eventbrite.fr/e/billets-la-dictee-geante-au-luxembourg-1981087762828 


Sinon, aussi le 4 mars, au flanc de l’actualité, retenez Adèle et l’Iran, le nouveau projet d’écriture de Lénaïc Brûlé, artiste (belge) – interprète, autrice, metteure en scène – engagée dans des projets de médiation avec des publics vulnérables ou invisibilisés. En tout cas, pour marquer sa sortie de résidence à la Kulturfabrik d’Esch, ce 4 mars, donc, Lénaïc Brûlé propose une mise en voix de son texte à l’intersection de son histoire personnelle, du mouvement «Femme, Vie, Liberté», de sa rencontre avec des femmes d’origine iranienne et des violences d’Etat commises à l'encontre de manifestants, ce, à la faveur de 2 représentations, à 15.00h et à 20.00h. Inscription sur inscriptions@kulturfabrik.lu 


Retour à la francophonie, avec Habib Tengour, poète et anthropologue bien connu au Luxembourg qui se prête aux questions et au regard de l’enseignant-chercheur Hervé Sanson, ce 3 mars, à 18.30h, à neimënster (chapelle). On se dépêche. Entrée libre – réserv. souhaitée: billetterie@neimenster.lu 


Sinon, s’agissant d’un monde à exalter, le rendez-vous s’appelle Laurence Vielle, poétesse et performeuse (belge). Pour elle, la poésie est oralité, et pour la cause, ce 5 mars, 18.30h, dans l’espace d’expo de la galerie Simoncini (6 rue Notre-Dame, Luxembourg), elle sera accompagnée, au clavier, par le compositeur suisse Simon Ho.


Laurence Vielle est la 3e invitée de Parlons du monde autrement, un cycle d’animations littéraires conçu dans la galerie Simoncini autour de l’actuelle expo de Bert Mertens, visible jusqu’au 29 mars et baptisée Les lieux nous parlent. Et c’est un petit bijou de poésie visuelle.

L’artiste (belge) est tombé tard en amour pour la peinture, en l’occurrence minutieusement réaliste et surtout, exécutée à la main seule. Bert observe la densité de vie sous les apparences, saisit un détail, le capture dans l’instant, lequel, par la magie d’un regard tout de tendresse, d’humour aussi, est porteur d’une infinité de significations possibles. A l’exemple (visuel ci-dessus) de ces cartons oubliés empilés, des mémoires de papier, des archives de fragments de vécu…


Accessoirement, pour les fondus de muses, sirènes et autres monstres marins, remarquez que José Luís Correia a commis un livre sur ces mythes; c’est un opus de poésie bilingue (français/portugais), précisément intitulé Le livre des muses, sa présentation – d’un ton humoristique, promet-on – aura lieu à 18.30h le 5 mars (faudra avoir le don d’ubiquité!), au Centre culturel portugais-Camões (place Joseph Thorn, à Merl).


Enfin, pour clore ce volubile chapitre, encore deux bonnes nouvelles, en l’occurrence théâtrales:


D’abord, Big Mother de Mélody Mourey, une création du TOL dans une mise en scène de Véronique Fauconnet, reste à l’affiche du TNL (Théâtre national du Luxembourg) les 3, 5, 11 et 12 mars à 19.30h, ainsi que le 8 mars à 17.00h  à cette date-là est aussi célébrée la Journée internationale des droits des femmes  et le rappel tonitrue plus que jamais. Toujours est-il que Big Mother livre une plongée haletante dans l’envers trouble de nos démocraties numériques: algorithmes et autres fake news, la mécanique de l’oppression moderne est en marche. Réserv.: www.tnl.lu


Ensuite, 3 créations luxembourgeoises ont été sélectionnés pour le OFF du Festival d’Avignon, à savoir: Les jours de la lune de et mis en scène par Renelde Pierlot, Les glaces de Rebecca Déraspe dans une mise en scène de Sophie Langevin et Une rose plus rouge dans une adaptation de Christine Muller – et ça, ça sent l’été…


Allez, l’heure devient plastique. En 6 escales


 

Halte d’abord à Dudelange, au Centre d’art Dominique Lang. Rencontre avec Jim Peiffer, et son expo Gare la Minn. Dessinateur hors pair, peintre d’une acuité terrassante quant aux choses humaines, façonneur aussi d’objets rituels par assemblages, Jim Peiffer, pétri par l’Histoire de l’art, aussi attachant qu’introverti, hypersensible donc vulnérable, est un marteau de porcelaine. Son art imagé est une langue qui parvient à combler les interstices où mots échouent.


Si Jim partage l’énergie brute de Jean-Michel Basquiat et Robert Combas, ces deux figures associées dans les années 80 au renouveau de la figuration, truffée de signes et de symboles, il n’en demeure pas moins un créateur aussi inclassable que prolifique, qui varie à l’envi les techniques, les médiums (acrylique, pastel, bombe aérosol, crayon, feutre) et les supports (toile, jute, bâche, bois, papier, tôle, cfr visuel ci-dessus), totems inclus, selon une constellation intime qui incube de façon parfaitement imprévisible.


Noyé dans la saturation des couleurs, les contrastes de tons vifs, à la croisée d’un Matisse et d’un Paul Klee, le monde de Jim est une fantasmagorie aussi troublante qu’inquiétante, sans toutefois écumer de rage. Ça grouille comme une cavalcade à la James Ensor. Comme une fable grotesque ou une sorte de danse macabre où, en un mode moins chaotique, s’immisceraient Max Ernst, Dali, voire William Blake (sans la référence biblique). Une cohabitation fourmillante de formes et de créatures hybrides, de corps, souvent nus et féminins, de crânes et têtes cornues, de visages déformés, torturés, ceints de charbon, souvent puisés dans le répertoire populaire africain, avec ces masques essentiels aux mythes, aux rituels.


C’est dans l’esprit des masques que se dressent les assemblages tridimensionnels de matériaux de récupération bidons en plastique, guidon de vélo et autres objets improbables superposés à l’aide corde , autant de sculptures totémiques, peintes au spray où percole la parodie. Et l’humour qui s’y colle.


A ce monde à part, créé non pour terrifier mais nous délivrer, comme une catharsis, on n’y résiste pas jusqu’au 29 mars (du mercredi au dimanche de 15.00 à 19.00h).


Un peu plus loin, au Centre d’art Nei Licht, c’est le photographe Christian Aschman qui accroche son Catalogue of Fragments, une série de portraits (d’hommes surtout) jetés ou posés tous croisés au cours de ses voyages et une série de portraits de lieux, d’ici et d’ailleurs, figés ou dilués dans le temps et l’espace. A voir également jusqu’au 29 mars.



A Luxembourg. Premier arrêt un arrêt majeur , à la galerie Nosbaum Reding (rue Wiltheim) qui accueille un artiste parmi les plus reconnus de la scène contemporaine en Belgique, le peintre Ronny Delrue.

Qui, pour nous parler d’effacement, ou de disparition/réapparition, débarque avec Enigma, un monde étrange et poétique, perfusé par des flocons noirs autant de métaphores des trous de mémoire, ceux-là qui tombent sur un paysage familier, une maison, au point d’en dissoudre les contours (visuel ci-dessus: Black snow, huile sur toile) et perfusé aussi par des anti-portraits, des visages anonymes mangés par des taches aveugles, comme frappés par l’oubli ou par le besoin d’oublier, ce qui, en même temps, leur confère une dimension plus intérieure, ou comme s’ils étaient prisonniers de leur propre monde (dixit Melanie Deboutte).


Aussi, Delrue récupère de vieux tableaux, des portraits classiques, les maculant, les  couvrant comme une nuit poussiéreuse, y rescapant un œil, comme pour réveiller l’inconscient.

Et puis, il y a la page blanche, les dessins sur papier, des visages aussi délayés que des silhouettes partielles, une tentative de réduire l’individu à une non-identité, au profit… d’une quête de l’essence de l’existence.


A découvrir d’urgence jusqu’au 25 avril, infos: www.nosbaumreding.com



Peinture encore et toujours…


Pour un travail de dissolution du réel – celui, lointain, du bush australien et celui, proche, de l’espace urbain –, pour un exercice sur la trace, ce qui subsiste dans la mémoire – jusqu’à l’abstraction –, rendez-vous avec Sandra Lieners qui propage sa Liquid memory under a skin of concrete à la Reuter Bausch Art Gallery (14, rue Notre-Dame), jusqu’au 14 mars.


Pour une autre dimension du portrait ou, plutôt, de l’autoportrait involontaire, fabriqué à partir de nos objets du quotidien, ceux-là qui racontent des histoires insoupçonnées, rendez-vous avec Laura Weiler – Prix Pierre Werner 2024 –, avec sa figuration hyper réaliste et hyper colorée, ce, à la Valerius Gallery  (1, place du Théâtre).


Dans Peekaboo – c’est le titre de l’expo –, Lara ouvre des sacs à main ou de sport, et étale ce bric-à-brac qui trahit la personnalité et l’habitude de celle/celui qui le trimballe journellement comme une autre peau.


Et justement, l’autre peau, c’est le vêtement. Ce sont les textiles et accessoires familiers que des personnes confient à l’artiste comme leur autre moi, et que Lara superpose (faussement négligemment) comme une sorte de mausolée, comme une sculpture de l’intime… parfaitement absurde (visuel ci-dessus). Dis-moi ce que tu portes et je te dirai qui tu es.


Absurde, oui, et sans doute révélatrice de notre société du paraître et de la consommation, mais, en même temps, sublimant l’ordinaire, Lara change la perspective de l’objet, de l’usuel dévalorisé, et nous invite à reconsidérer les espaces et les routines qui façonnent nos vies


De quoi regarder à jamais sa garde-robe autrement, jusqu’au 21 mars – du mardi au samedi, de 10.00 à 18.00h, infos: www.valeriusgallery.com



C’est au chevet du noir que se tiennent Monique Becker et Josée Bourg.     


When the Light goes quiet (Quand la lumière s’éteint), c’est le postulat de Monique Becker à la BIL - galerie Indépendance (route d’Esch) – une expo initiée par la galerie Valerius – , en résonance avec sa pratique du noir qui n’est pas absence mais présence.


En formats monumentaux, à coups d’amples mouvements de pinceau, tantôt fluides tant raboteux, une gestuelle de calligraphe, un travail qui engage le corps, le temps aussi, Monique infuse le silence au travers de ses couches superposées d’huile charbonneuse, ce noir intense qui absorbe la lumière. Pas de narration, juste une texture, et une émotion, une rencontre intime entre mémoire et sensations recouvrées.

Immersion jusqu’au 22 mai.


Sinon, direction Beckerich, sur le site du moulin, pour, dans la blanche Millegalerie, écouter l’encre de Chine de Josée Bourg engagée sur le chemin de la positive attitude. Briser la chape mélancolique et anxiogène du monde, imaginer une échappatoire, proposer un champ des possibles, donc Exit – c’est le titre de l’expo.


Exit, c’est à la fois du pigment noir déposé pur sur une plaque de bois, et de l’encre diluée (ou lavis) sur du papier, ce qui libère dégradés de gris et transparence.


La plaque de bois est un lieu de ténèbres, comparable à une grotte ou un enchevêtrement de branches, en tout cas soluble dans l’idée d’errance et de mort… d’où émerge un trait blanc, une brèche lumineuse, une issue possible vers le jour, agent réel d’une clarté symbolique, sinon spirituelle.


Sur le papier, des stries, des lamelles – à l’image de celles qui se cachent sous le chapeau du champignon –, toute une bataille rangée de traits qui s’entrecroisent comme un théâtre de fils, où une fable s’invite, peuplée de créatures peut-être célestes, peut-être marines (visuel ci-dessus), une fantasmagorie échappée de nos cauchemars, à mi-chemin vers un mieux radieux.


Parfois, brodé en bordure de dessin, du fil blanc, celui qui permet de sortir du labyrinthe mental, celui aussi, raccord avec l’expression «cousu de fil blanc», qui dénonce un mensonge, un piège nommé une illusion.

On apprivoise jusqu’au 22 mars. Du jeudi au dimanche de14.00 à 18.00h, tél.: +352. 621.25.29 79, infos: www.kulturmillen.lu

 
 
 

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