• Marie-Anne Lorgé

Petite flottaison

Dernière mise à jour : 16 nov.

«Le bateau – le Ruby – est habitable, on y est bien, j’étais avec un pote rodé à la navigation. Manœuvres, écluses, amarrage, popote, pause dans les villages pour acheter une baguette, prendre un jus… Je ne me suis pas noyé ni tombé dans l’hélice».


Voilà, ça, c’est le message d’André, «le» Faber dessinateur, un apprenti marin d’eau douce… qui se languit sur la terre ferme. Et pour cause, les canaux sont toujours à sec. Du reste, même s’il en rêve, le destin du «Ruby», c’est la Marne (ou rivière du genre), pas de dériver jusqu’au Spitsberg.

Mais il est comme ça, André, toujours plein d’envies de dériver. D’échappées si possible belles. En attendant, il écluse par les mots la fragilité de nos minuscules existences, embarquant dans le même trait la tendresse et l’absurdité.


Avec Guillaume, qui se destinait initialement à l’illustration (Epinal) pour finalement trouver sa voie artistique à l’ESAL (Metz), il y a aussi une histoire d’eau qui se raconte. Par les mains. Plongées dans un ruisseau, dans son lit sculpté par les pierres, elles-mêmes sculptées par le fil de l’eau et qu’à leur tour les mains façonnent, usent, apprenant ainsi le travail du ruisseau.


Guillaume Barborini, l’artiste marcheur, est comme ça, toujours au bord de l’emballement du monde, à chercher une respiration, à trouver une échappée par le geste, toujours simple, «comme une petite absurdité». En même temps – sachant qu’invariablement le temps coule –, Guillaume en appelle à la poésie, cette source d’où partent et reviennent tous les mots.


La preuve dans la CeCiL’s Box, cette vitrine du Cercle Cité (rue du Curé) qui donne une visibilité 7/7j, de jour comme de nuit, à des créations singulières, à l’exemple précisément de Les mains-ruisseau, la vidéo de 13 heures que Guillaume a tournée dans les Alpes, près du chalet de son enfance (Guillaume est né à Chambéry en 1986), endroit qu’il a souvent arpenté avec son frère, qui l’a modelé, lui et sa sensibilité, sa fragilité, à qui il doit son intimité avec l’environnement, la nature, le vivant et, déjà, le paysage.


Dans la pratique de Guillaume, chaque création est un voyage en perceptions. Ne pas nourrir l’éco-anxiété mais donner des clés – toujours… à portée de main! – d’émerveillement, donc de respect. C’est aussi irrésistible qu’essentiel et c’est pourquoi je m’y attarde (ci-dessous)… après un détour par une autre histoire d’eau. Celle-là qui remonte à un passé antédiluvien, quand les océans se retirant ont dessiné le paysage à coups de fossiles. Cette histoire, c’est celle que restitue/transpose de sculpturale façon Franck Miltgen, en complicité avec Serge Ecker. Une histoire qui en est à son troisième volet, aujourd’hui présenté dans un lieu inattendu, étrange, à savoir: le bunker… sous le Bâtiment 4, à Esch/ Alzette.



De ce Bâtiment 4, sis dans le domaine du Schlassgoard, ancienne propriété d’ArcelorMittal aujourd’hui transformée en tiers-lieu culturel, d’aucuns ignorent le sous-sol, ces espaces tenus secrets dans l’obscurité totale, avec murs noirs barrés par de lourdes portes noires, espaces conçus pendant la guerre pour résister à une déflagration, et du coup, protéger documents et argent. Et c’est donc là, dans ce souterrain industriel aussi blindé que désaffecté, que l’exposition de Franck et Serge donne vie à des fantômes; en fait, c’est une atmosphère qui est mise en oeuvre, où le temps est suspendu, l’espace dissous, mais soudainement habité par des formes, des matières, des objets en l’occurrence virtuels, autant de sortes… d’esprits des lieux.


Explication par la visite. Qui tient clairement de l’expérience. Eminemment sensorielle.


Alors, on pénètre, on perd ses repères. Dans une première salle, une fois que le regard a repris pied, on distingue une niche: c’est l’emplacement du coffre-fort de jadis, que l’artiste Miltgen interprète/transmute en grotte, territoire idéal… des fossiles. Or, le fossile, c’est la grande préoccupation de Franck, qu’il développe depuis des mois dans Wäiss Kaul, un projet qui a pour objectif «de mettre en évidence la responsabilité géologique de l’homme dans le cadre de l’exploitation industrielle de la Terre» et dont le point de départ est une monumentale sculpture – (toujours) visible au Centre nature et forêts Ellergronn, à Esch-Alzette – intitulée A Local Coral Reef: une recréation en béton, via la technique du scan 3D, du massif corallien eschois… au demeurant exploité en carrière par Cimalux.


Et ce n’est pas tout. Wäiss Kaul, c’est aussi l’utilisation, le recyclage du bois de coffrage de la sculpture en un itinérant module d’exposition de fossiles marins, tous récupérés dans les environs, sélectionnés par le «natur musée» (ou Musée national d’histoire naturelle Luxembourg). Ce qui, chemin faisant, nous conduit donc au Bâtiment 4, à ce coffre-grotte où 4 des fossiles trouvés à proximité du bunker flottent. En fait, ce qui flotte ainsi dans une espèce de puits sans fond, d’écran aussi noir qu’une nuit intersidérale, ce qui flotte, dis-je, en trois dimensions – projection holographique oblige –, c’est l’image du fossile, donc l’image du vivant devenu minéral, mais c’est aussi, surtout, une présence à laquelle le médium holographique redonne corps, c’est une trace ou mémoire du vivant qui recouvre une matérialité… en passe, toutefois, de disparaître dans la nuit des temps.


Tel est le enjeu d’Escher Shells II, logé dans un coffre-fort, dont le propos «inscrit la fragilité du corps dans une architecture qui se veut l’expression de la permanence».


Et c’est comme ça que l’on arrive dans une deuxième salle. Où, éclaboussée par un halo de lumière, une forme à l’allure de morceau de sucre erre, lévite… au milieu de l’espace sans âge mais pas sans Histoire dont on ne distingue aucun contour. Et c’est là que Serge Ecker entre en scène. Modélisant puis traduisant en plâtre la spatialité. Résultat, un petit volume blanc, spectre lumineux perdu dans les ténèbres … dont il nous donne la mesure (photo ci-dessus © Serge Ecker). Vision magique, surréelle, mirage raccord avec le chapitre de l’apparition/disparition.


A ne pas manquer jusqu’au 22 novembre, du lundi au samedi de 13.00 à 19.00h.



Pas de ténèbres avec Guillaume Barborini, dont le tableau liquide – sa vidéo en vitrine du Cercle Cité – nous offre un paysage: une montagne creusée, comme deux paumes jointes, par un ruisseau. Et dans ce paysage, l’artiste qui, arc-bouté au-dessus dudit ruisseau, laisse inlassablement glisser l’eau entre ses paumes, et filme «la chose se faire», sans bouger, du lever du jour à la fin de la nuit.


Le temps s’écoule, comme l’eau qui dessine le paysage, et qui polit la pierre du fond du ruisseau. Et Guillaume d’intervenir dans cet immuable par ses mains «qui tamisent l’eau et que l’eau fripe en retour». Et c’est alors, dans le même mouvement, que les mains de Guillaume «se saisissent d’une pierre ou deux et les roulent comme un torrent, depuis le creux des paumes jusqu’au bout des doigts». Et ce sont ces pierres ainsi manuellement et longuement/lentement sculptées qui, au final, s’alignent – là, dans la vitrine, sous la vidéo – comme un ruisseau minéral, texture et ton en dégradé, d’abord les cailloux bruts, puis les formes oblongues blanchies par le façonnage, jusqu’aux derniers petits galets parfaitement lissés, quasiment vernissés, usés par ces mains qui ont relayé le travail du ruisseau (photo ci-dessus).


Mais pourquoi s’abîmer dans cette répétitive mécanique du geste? Pas sûr déjà que le quidam passant s’interroge. Qu’il s’arrête pour éprouver l’écoulement du temps comme et en intimité avec l’artiste serait inespéré – pour autant, Guillaume le philosophe arpenteur en rêve. Mais pourvu que le quidam s’arrête, déjà ça, au mieux à l’aller comme au retour du boulot, surpris par l’infime, l’en rien spectaculaire, certes physique mais assurément spirituel, surtout de toute beauté.


En fait, la mécanique du geste, c’est l’alternative mise en œuvre par Guillaume face au monde abîmé dans lequel il peine comme l’albatros. Le geste, comme un rituel, éminemment méditatif, susceptible de faire advenir un autre rapport au monde.


Aussi, en amont, il y a la marche, et ce pistage est un prétexte à l’écriture. C’est que, voilà, Guillaume n’en finit pas d’abord de voyager dans sa tête, c’est un esprit vagabond, une pensée qui donc agit, mais qui aussi s’écrit. Autrement dit, quand il marche, piste, façonne des pierres, c’est non pas à des images qu’il pense mais à des textes. Et c’est une écriture furieusement poétique. La preuve par le petit texte qui s’affiche au flanc de la vidéo. Un micro flot de mots pour éclairer l’image, chaque mot soigneusement poli comme une pierre, pétri cette eau de l’étonnement qu’est donc la poésie «qui a sa place dans un monde instable où s’oublie la valeur éphémère de chaque moment».


La preuve aussi par Relayer les méandres, la publication que Guillaume ajoute comme une pierre à son édifice ruisseau – disponible au Cercle Cité (jusqu’au 8 janvier). Une publication de poche – 12 pages – mais dense, sublime, aussi fulgurante qu’une bougie, ou une prière, où il est question du facteur Ferdinand Cheval – qui ramassa «la première pierre de ce qui deviendra son Palais idéal» –, de la pierre d’achoppement, de la chute et de la récolte de pierres de l’écrivain Jean-Christophe Bailly, avant de rebondir sur son propre geste, celui d’un «bagnard minimaliste», «porté par le désir que les choses se fassent selon leur cours, par la curiosité quant à cette direction qu’elles emprunteront», tout en évoquant la voix du ruisseau, qui «participe d’un inlassable chant du monde dans lequel, inévitablement, nous chantons aussi» (à lire, découvrir sur https://issuu.com/cercle_cite/docs/relayer_les_meandres_pages_simples).


Il va du reste sans dire que Guillaume aime «qu’après une expo, on emporte du texte»…


Guillaume, c’est une tignasse, un sourire qui a la gâchette facile, un regard qui s’attendrit d’une marmotte (celle-là qui, paraît-il, traverse la vidéo…!), c’est une patience, une extrême bienveillance, un être discret, délicat… à s’inquiéter du jour qui viendrait où le paysage, tel qu’il l’a laissé enfant, n’existerait plus.


Plus largement, Guillaume Barborini aimerait mailler le monde – à l’exemple de son Itinéraire de pièces détachées (https://itineraire.plusvite.org/), un parcours pédestre et textuel à travers Metz, comme une invitation à regarder la ville, à lui donner sens.


On s’étonnera donc peu de savoir que le mot qu’il préfère soit «habiter», cela, dit-il, qui «rend le geste possible». Et ses échos. «Tout ce qui, à leur suite, entre en vibration». Ecouter, prêter attention. Habiter… sans coloniser.

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