• Marie-Anne Lorgé

Notre humaine condition

Dernière mise à jour : 11 juin 2020

Sculptures et dessins Charles Kohl, l’imagier des oppressions


Contre l’oubli, les dates anniversaires ont bon dos. En l’occurrence, la Villa Vauban (Musée d’art de la Ville de Luxembourg) met en lumière l’œuvre foisonnante de Charles Kohl, né en 1929 à Rodange. Des terres cuites surtout, mais aussi d’extraordinaires fusains. Une œuvre de souffrance, qui fait écho à l’actualité: notre vulnérabilité et nos enfermements.


A Luxembourg, la Villa Vauban est le premier musée à rompre le confinement - dans le strict respect des mesures sanitaires, bien sûr – en réactivant une expo initialement prévue en mars, toute dédiée à un artiste luxembourgeois bien présent dans les collections (du Musée national d’Histoire et d’Art) mais qui a néanmoins déserté nos radars.


Sans doute est-ce imputable à l’extrême discrétion de l’artiste, mais il est vrai que l’œuvre de Charles Kohl (1929-2016) reste méconnue. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir signé de nombreux monuments, bas-reliefs (celui du Musée national de la Résistance à Esch-sur-Alzette, en collaboration avec Claus Cito) et autres stèles totémiques dans l’espace public (à Diekirch, à Contern ou pour le Lycée Technique des Arts et Métiers Luxembourg notamment) mais voilà, le quidam passant, l’amnésie frappe impunément, souvent conjurée par les seuls pigeons.

Ce n’est pas faute non plus d’avoir récolté de précieuses récompenses, à commencer par le Prix Grand-Duc Adolphe en 1956 pour «Guerrier blessé» ainsi qu’en 1962 pour une vache famélique, ni d’avoir été un fidèle du Salon du CAL (Cercle Artistique de Luxembourg), ou d’avoir été régulièrement exposé chez Jean Aulner dans les années 80 et 90, mais voilà, le temps passant, les fidélités se délitant, le paysage artistique luxembourgeois a échaudé celui qui en a marqué l’évolution.


«Pendant les dernières décennies de sa vie, peut-être les plus originales, les plus fécondes», écrit Guy Thewes, dans l’avant-propos du catalogue, Charles Kohl a ainsi travaillé dans le secret de son atelier à Bonnevoie. Du coup, le grand public a fini par ignorer jusqu’à son nom, il ne sait rien de l’homme Kohl, de sa grande humilité, ni de son art, de ce qui a fait naître et reconnaître le sculpteur: l’exposition s’y emploie donc – c’est d’ailleurs souvent à sa mort qu’un artiste ressuscite - en nous faisant aussi découvrir un phénoménal dessinateur.


Dès l’entrée, on apprend/comprend ce qui a généré et irrigué l’œuvre de Charles Kohl, issu d’une fratrie de six frères et soeurs, à savoir: le textile – son père était tailleur, son stock pillé par la Wehrmacht – et la mort de son frère aîné, résistant. Des «marqueurs» que Charles a transfusés dans ses compositions, volumes et dessins déclinant des guerriers et des corps drapés, ligaturés, comme autant de traumatismes personnels sublimés par une dimension universelle.


1956 est une année-clé, celle qui le consacre par le fameux Prix Grand-Duc Adolphe: au sortir de ses études à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris - ses premières toiles témoignent de l’influence de l’Ecole de Paris, en tout cas de la peinture non figurative d’un Roger Bissière ou d’un Alfred Manessier -, Charles Kohl est donc récompensé pour une sculpture, son «Guerrier blessé», un motif qui deviendra récurrent, dans la version archaïque des cavaliers – en cela raccord avec la fascination de Charles pour les Etrusques, tout autant d’ailleurs que pour les sarcophages et les momies des Egyptiens - et surtout, dans la version transfigurant à la fois la souffrance et la protection. De la désolation, de l’affliction il y a, oui, mais rien de violent ni de belliqueux, jamais: Charles Kohl ne dénonce pas, il n’accuse pas non plus, il constate… sans désespoir. Surtout, il transcende la physique ou mentale destruction par son art qui est un sésame pour l’éternité.

Pas d’effets bruyants dans l’oeuvre sculptée kohlienne, mais d’organiques et stylisés volumes souvent apparentés à Giacometti, aux silhouettes abstraites percées d’Henry Moore ou au vocabulaire surréaliste de Jean Arp, qui, du reste, accordait de l’importance au socle. Au final, beaucoup de torses qui ont perdu la tête. Et beaucoup de têtes sans traits, avec juste deux orbites vides, noires pour dire les yeux et un trou béant pour traduire la bouche qui crie (comme chez Edvard Munch?).

Et plus le temps s’est écoulé, plus la tendresse a pris le pas, percolant dans les poses et les étreintes.


En clair, ce que Charles Kohl accomplit par les doigts, c’est «une écoute de l’énigme de notre condition souffrante d’hommes». Ce qui n’empêche pas l’irruption…. d’une vache (celle déjà citée plus haut, primée en 1962), relativement inspirée du langage formel du Toscan Marino Marini, en tout cas faussement atypique car ployant, elle aussi, sous un joug.


Parallèlement, il y a les dessins, stupéfiants, travaillés au fusain, crayon, charbon et pastel sec de façon à frôler la 3D. Remarquables de qualité, troublant la perception – «ce n’est pas plat» -, ces dessins oscillent entre abstraction et figuration toute symbolique, saisissant/regroupant des anonymes, des quidams enrubannés comme des morts-vivants, tous prisonniers de la solitude, d’obsessions, de toutes les chaînes inhérentes au système régissant le quotidien, et tous prisonniers, bien sûr, de la finitude de l’existence. Pour autant, rien de monstrueux, mais d’une douceur infiniment mélancolique…


A la Villa Vauban, l’expo met l’accent sur ces dessins magnifiques, de moyens et grands formats, ainsi, surtout, que sur les terres cuites. L’atelier de Charles Kohl, que le visiteur découvre dans la dernière salle, en débordait, de tout acabit. Bien sûr que l’artiste a aussi travaillé le marbre et la pierre – son fonds en atteste, l’espace public aussi – mais la maladie (l’arthrose puis la cécité) a contraint Charles Kohl à opter pour d’autres techniques. Jamais, toutefois, il ne s’est arrêté de travailler, laissant un véritable univers artistique, à hauteur d’humanité.

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