• Marie-Anne Lorgé

M/ondes

Après 18 mois de total désert, c’est un véritable tsunami culturo-artistique qui traverse l’automne. Une météo qui peut donner le tournis, comme un bon vin, l’ivresse.


Dans la récolte, les expositions débordent du panier. Et il en est trois qui sont tout autre chose qu’une présentation d’œuvres à consommer. La proposition de Nora Wagner – au Centre d’art Dominique Lang à Dudelange – relève ainsi de l’expo imaginaire, avec des éléments naturels ou textiles, récupérés ou faits main – dont branches, bobines de fils colorés, coussins brodés – semés dans l’espace comme des catalyseurs, susceptibles de réveiller notre «sauvage intérieur». Sinon, il y a les installations (vidéos, miroirs, peintures) de Karolina Markiewicz & Pascal Piron, adeptes de l’artivisme, donc, de l’action par l’art… engagé et engageant. Leur dernier projet, actuellement déployé au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain, recourt à la poésie pour mieux habiller une urgence militante quant aux replis du monde, à ces déplacements d’hommes/femmes par-delà la Méditerranée.


Enfin, avant de tout vous dire de ces deux rendez-vous généreux, c’est sur un lieu magique que je m’attarde, le CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge) qui, pour l’heure, convoque les ondes invisibles, qui, circulant secrètement, forment notre univers, son silence, ses vibrations, ses accords fugitifs, et que les artistes, selon leurs pratiques (multidisciplinaire, visuelle, sculpturale ou picturale), tentent de déchiffrer, de surtout «mettre à portée de nos sens».


Pour la cause, l’exposition – qui tient donc davantage de l’activation de nos perceptions – s’intitule M/ondes. Avec 5 artistes (de la jeune scène belge, en tout cas installés en Belgique) réunis par l’ineffable.


Du CACLB, je vous en cause à chaque saison. Pas de murs sanctifiés, ni d’enseigne lumineuse, mais des containers maritimes vitrés empilés structurant ce que l’on appelle l’Espace René Greisch, largué dans un coin de forêt, celle de Montauban (Buzenol) qui a vu naître la légende des «quatre fils Aymon».


Nous sommes donc au sud du Luxembourg belge, au coeur d’un site patrimonial, où l’art pousse intimement avec la nature.


M/ondes commence dans l’obscurité, une nuit antédiluvienne recréée dans le container du rez-de-chaussée par Roxane Métayer. Avec, au beau milieu de ce nulle part troué par une «spéléologie sonore», bruits naturels, ruissellements, bruissements, chants d’oiseaux et voix humaines, une forme, une seule, jaune, organique… nourrie par une énergie insaisissable. Ce serait une concrétion, ou une sorte de plante inconnue, à moins que ce soit un énorme champignon, plat, rongé par le temps, ou plutôt festonné par des micro-organismes experts en dentelle. Vu de près, l’objet de l’illusion animale ou végétale, aussi mystérieuse qu’expansible, aussi solitaire qu’autonome, est une sculpture à la cire d’abeille, dont la pigmentation pollinise l’environnement (photo ci-dessus).


En tout cas, nous sommes à l’origine du monde, voire à sa fin, sinon dans un monde parallèle. Et dans cet univers absolument fascinant – avec une musique prodigue en images (aussi violoniste, Roxane a d’ailleurs donné un concert acoustique le 26/09) –, un conte est en marche, un étrange merveilleux où se brouillent traces, souvenirs. On reste là, captif d’un quelque chose qui nous échappe en même temps qu’il nous réconcilie. Ça dépasse les mots, et justement, la vie qui se fait/défait est d’une autre dimension.



Surya Ibrahim, c’est un geste, précis, soigné, c’est un savoir-faire translateur, qui, partant d’objets usuels (comme l’équerre) ou de matières naturelles (comme le bois), sinon industrielles (comme une cartographie numérique), interroge les correspondances entre formes, images et signes, ceux-là qui dans l’espace font écran ou nous relient aux choses.


Concrètement, ça ressemble à un espace de jeu, où, par exemple, juste par le changement d’échelle, un pion sculptural démesuré, échoué sur un échiquier de verre, fait basculer nos repères, jusqu’au bord du poétique, imaginant du coup un phare ébranlé par une vague. Ce serait aussi une façon de prendre au pied de la lettre l’expression «damer le pion».


Le motif du damier est repris au mur, mais perforé. Des trous émergent des crayons (de bois), accessoires essentiels à l’écriture, au langage, en l’occurrence au braille, eu égard à la constellation des crayons formant une sorte de bas-relief, une page apparemment lisible, pour le moins décryptable.


Par association formelle, l’idée d’«hirsute» est aussi convoquée à la faveur d’un assemblage spectaculaire, avec des profilés en bois taillés comme des gros cure-dents, dressés autour d’une structure d’acier comme des poignards (photo juste ci-dessus): là aussi, il y a perte de repère et glissement sémantique, puisque l’œuvre comparable au dispositif dissuasif de la herse, s’intitule La jetée non par analogie maritime mais par référence au film éponyme où le héros, prisonnier dans un camp souterrain, cobaye de scientifiques allemands, est envoyé dans un corridor temporel (ph.


Dans son installation d’associations subtiles, il y aussi un chapelet d’énièmes profilés en bois disposés sur le mur de façon à dessiner les contours tout en ruptures d’un paysage improbable (voir même photo): d’une grande simplicité, cette œuvre, éminemment graphique et aérienne, emprunte son titre, Chaîne d’arpentage, à un géomètre outil de mesure qui se serait trompé de boussole.


En dernier étage, voici Hannah De Corte – vue à Bruxelles dans la galerie La Part du feu, aussi remarquée à la Patinoire royale/galerie Valérie Bach). Qui interroge la peinture et son support. Contre le mur, 8 longues planches étroites déposées comme des gardiennes. Une installation dépouillée mais vibratoire, chaque surface conçue comme «une toile non apprêtée». Sur chacune, l’artiste «marque au feutre la trame de la toile». Ce qui donne une ombre – à traduire comme «la trace d’une présence». Laquelle, de surface en surface, est graduelle. Au final, l’ensemble évoque une échelle inversée où chaque présence joue sa partition. Pas de panique, c’est une oeuvre accessible, qui ne demande qu’à se laisser apprivoiser.


Enfin, tout à côté des containers de l’Espace René Greisch, là, dans une petite maison blanche – l’ancien bureau des gorges –, il y a les photographies, projections et sérigraphies de Matthieu Marre et Julia Lebrao Sendra composant un arborescent récit infusé par l’imaginaire et le mythe où, à travers des indices narratifs ou abstraits, il serait question d’habiter le monde autrement.


Photos: © Roxane Métayer, Concrétion des profondeurs, 2021, bas-relief en cire d’abeille et © CACLB, Chaîne d’arpentage, 2015, au mur et, au sol, La jetée, 2014-2021 de Surya Ibrahim.


Infos:


CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge), à Montauban/Buzenol: M/ondes, Roxane Métayer, Surya Ibrahim, Hannah De Corte (Espace René Greisch) et Julia Lebrao Sendra & Matthieu Marre (Bureau des forges), jusqu’au 24 octobre. Accessible le mercredi, samedi et dimanche de 14.00 à 18.00h. Entrée libre – www.caclb.be, tél.: +32 (0) 63.22.99.85.


A notre, le 24 octobre, à 16.00h, inauguration de l’installation Résurgence carbonifère de Gauthier Mentré.

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