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  • Marie-Anne Lorgé

Lune bleue

C’était septembre et nous étions quatre. Des mômes échappés à la fois de la boîte à tartines et de la guerre des boutons.


La cloche avait sonné, la cour de récré s’était vidée, en même temps passait le carillon du marchand de glace ambulant. Objectif: remplir nos poches de mûres des copains chapardeurs ayant déjà repéré les endroits des buissons prodigues.

On a traversé une sapinière, longé un lopin habité par des poires et des quetsches, suivi un chemin aussi étroit et ondulant qu’un ver de terre, puis atterri dans une clairière, où déballer notre goûter, des galettes faites maison fourrées de rhubarbe, la bouche trop pleine pour parler, un silence baveux au lieu d’un bavardage oiseux.


Le sablier a coulé, depuis longtemps le carillon du glacier s’était tu, retour au petit trot et bredouille, pour cause d’erreur d’orientation: là, tout devant, au loin, point de ronces fruitières, ni d’ailleurs de gris familier, celui de l’asphalte, lacet ombilical de la maison, mais un soupir vaporeux exhalé des prés, une brume effilochée, une sorte de barbe à papa envahissant le paysage au point de le gommer, vaches, arbres et toits dans le même effacement. C’était de toute beauté. Mais terrifiant tout autant.


Mercredi, nuit de pleine lune, surtout de «Lune bleue», un phénomène rare, qui ne se produit qu’une fois tous les 10 ou 20 ans (apparemment, faut désormais attendre 2037) – en fait, la lune n’est pas bleue, mais le corps lunaire orange paraît plus gros et plus brillant, et son effet sur notre sommeil serait patent, d’où, le lendemain, l’attroupement inhabituel devant la machine à café – , en tout cas, donc, l’autre soir, guettant l’avènement de cette super lune, la brume a rallumé mon école buissonnière: une étrangeté grisante.



Faire surgir la lumière de la nuit, et le mystère des lieux, leur pureté sauvage, c’était ça l’art de Pascal Jaminet, un observateur contemplatif, adepte de l’école du dehors et des escapades clandestines, un alchimiste du clair-obscur grâce au «geste d’une main qui avait encore le pouvoir de nous faire croire aux images» (François Liénard).


Dans les sous-bois (cfr visuel ci-dessus: Beckerich, expo 2018 au CACLB Buzenol) et les friches, Pascal déchirait finement les brumes, extrayant de la soie des noirs les plus profonds des variations lumineuses inouïes, afin de nous amener à découvrir autrement les détails les plus anodins d’un environnement à protéger de l’oubli ou de l’indifférence.


Jaminet, c’était un «maître de la manière noire», de la gravure, un art de l’intime, et c’était du fusain – fin 2021, dans l’Espace Beau Site, à Arlon, à l’occasion de l’expo Univers Singuliers, l’artiste créait un format monumental comme un trompe-l’œil aussi magnifique que magique, le fantôme mélancolique d’un site industriel désaffecté jaillissant soudainement, de toute sa hauteur, dans un angle de la galerie. Mais voilà, Pascal Jaminet nous a quittés inopinément en janvier 2023. Avec Présence, son expo de rentrée, l’Espace Beau Site, la galerie-mezzanine où je m’attarde régulièrement, fait entrer la lumière, nous raconte un artiste délicat, sensible aux épiphanies des champs et des villes, et ce rendez-vous particulièrement vibratoire… ne se rate pas, du 9 septembre au 1er octobre – vernissage le 08/09 à partir de 19.00h.


Infos:

Espace Beau Site, Avenue de Longwy, 321, à Arlon, du mardi au samedi de 10.00 à 18.00h, les dimanches 10 et 24/09, ainsi que le 01/10 (dévernissage), de 15.00 à 18.00h, www.espacebeausite.be



Ce que cette rentrée met aussi en lumière, c’est le mouvement. Alors, après l’image, et parce qu’il n’y a pas que les temps qui courent, voilà, on danse. De l’émotion en 4D.


D’abord à Bonnevoie, au 12 rue du Puits, à la Banannefabrik, port d’attache du TROIS C-L (Centre de création chorégraphique luxembourgeois) qui pour son mensuel rendez-vous «le 3 du TROIS», en l’occurrence ce dimanche 3 septembre, présente plusieurs regards sur les dynamiques de pouvoir et la pression qu’elles exercent sur les corps.


Concrètement, dès 19.00h, tablez sur le «work in progress» Divine Thanks for Near Misses de Fotini Stamatelopoulou et sur le court-métrage chorégraphique Fit for a King réalisé par Aifric Ní Chaoimh en collaboration avec LUCODA. En prélude, à 17.30h, c’est Sarah Baltzinger qui présente Venus anatomique, une invitation à «entrer dans une fabrique à Vénus qui dévoile des corps identiques, en kit, morcelés et mécaniques assemblés au sein d’une grande opération chirurgicale qui souhaite atteindre le modèle unique de la Vénus idéale».

Infos et réserv.: danse.lu


Ensuite, roulement de tambour, c’est le retour d’Aerowaves Dance Festival Luxembourg (photo ci-dessus © Panagiotis Maidis).


Pour cette cinquième édition, neufs spectacles ont été choisis parmi le réseau Aerowaves, véritable hub artistique de la jeune création chorégraphique européenne, qui révèle chaque année les éléments prometteurs de la nouvelle vague. Cette fois, le TROIS C-L et neimënster se sont associés pour proposer une programmation artistique répartie dans les 2 lieux sur 4 soirées, du 6 au 9 septembre, pour faire découvrir les talents émergents de la danse contemporaine européenne, tout en répondant à la nécessité d’éveiller les publics aux formes multiples de ladite danse contemporaine.


Mon coup de cœur? Because I can d’Eva Recacha, chorégraphe britannico-espagnole basée à Londres. La pièce est un flux de conscience poétique où les souvenirs circulent et nous échappent, laissant un délicat parfum de nostalgie et de perte. Le public voit l’interprète – Lauren Potter – revisiter divers souvenirs, sa présence devenant une ode à une rébellion calme mais libératrice qui transforme l’intimité en une tour de pouvoir le 08/09, à neimënster, 19.00h.


Et puis, le 09/09, à la Banannefabrik, la pièce 331 grams où Isaiah Wilson (Luxembourg) repousse les limites de son corps en utilisant un stéthoscope et un microphone qui amplifient les battements de son cœur dans la partition musicale, suivie par Nabinam, le solo autobiographique de Jean-Baptiste Baele, chorégraphe belge indépendant originaire de Madagascar basé à Kristiansand (Norvège), qui partage ainsi intimement son histoire d'adoption avec le public. «A travers son récit, il révèle les défis auxquels il a été confronté, depuis les comparaisons fondées sur la couleur de peau jusqu'à la douleur de la séparation avec un frère ou une sœur, pour emmener le public sur des montagnes russes émotionnelles».


Rens. par téléphone au (+352) 26.20.52 – 1 ou par e-mail: contact@neimenster.lu

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