top of page

Lucioles

Marie-Anne Lorgé
il y a 13 minutes
7 min de lecture

Parmi les artistes qui s’inspirent de l’état du monde, il y a ceux qui tentent d’y trouver de la joie, de la poésie, je dirais aussi quelque chose de la rédemption, et d’abord de l’humanité – tentative illusoire?


Et pourtant, selon Milan Kundera, il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique, une mémoire particulière qui enregistre ce qui nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté. Mais il semble, au regard dudit état du monde, que cette mémoire refuse de s’activer, ou alors, en version dystopique, serait-ce que plus rien ne nous charme ni ne nous émeut?


Moi, je traverse les brumes du matin, je les regarde flotter entre les arbres, à qui je parle comme à mes parents, j’écoute le vent du temps, les feuilles cuivrées sous mes pas, la pluie perler sur le ventre des choses, le jour s’alanguir au fil des heures, et je me dis que je suis née de cette lumière-là.


Du coup, je vous invite à me suivre, cueillir une … lueur.



Et pour me suivre, le mieux, c’est de vous chausser, je vous embarque de Clervaux (où Trixi Weis remonte le temps à coups de duos de verres) à Beckerich (où la Millegalerie fête ses 15 ans), avec escale émotionnelle à Dudelange où Véronique Kolber se photographie au cours de ses longues nuits d’insomnie.


Sinon, oui, je sais, je ne peux zapper ce dont tout le monde parle, le nouvel événement du Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean, Luxembourg-Kirchberg) qui met à l'honneur 39 artistes japonaises de l'après-guerre à nos jours (soit, Kaihō: Japanese Women Artists after 1945), et qui est une expo non seulement pléthorique (120 œuvres, dont nombreuses jamais montrées en dehors du Japon, sur deux étages) mais clairement passionnante.


Je promets de m’y arrêter par le détail au plus vite, en me permettant juste pour l’instant un zoom sur Fireflies on the Water (Lucioles sur l’eau), célèbre oeuvre de Yayoi Kusama, connue pour ses grandes installations immersives, ses «Infinity Rooms» aux effets de miroirs, décédée en août à l’âge de 97 ans. 


L’oeuvre – présentée plus de 20 ans au musée des Beaux-Arts de Nancy – est ici installée dans un petit espace où l’on perd ses repères et où, magie oblige, on entre en solitaire. L’espace est tendu de miroirs – glaces mais aussi miroir d’eau – où 150 petites lumières se reflètent  à l’infini, comme un accès… au cosmos (visuel ci-dessus: Yayoi Kusama, Infinity Mirror Room Fireflies on the Water, 2000, FNAC. Collection du Centre national des arts plastiques, Paris, France, en dépôt au Musée des Beaux-Arts de Nancy. © YAYOI KUSAMA/Cnap/Photo: Musée des Beaux-Arts de Rouen/Métropole Rouen Normandie). C’est beau à faire pleurer. Jusqu’au 14 février 2027.



Fidèle à mon goût pour les digressions, voici tout à trac l’agenda incontournable de ces prochains jours, sachant que les JAL (Journées de l’architecture luxembourgeoise) ont déjà lancé leur programme sur le thème (Ré)imaginer nos espaces quotidiens, soit, 66 activités (visites, ateliers, expositions, conférences et rencontres) réparties dans 25 communes et 36 localités invitant à entrer dans des maisons et autres lieux familiers, des bureaux et autres bâtiments, à parcourir des quartiers et des espaces publics, mais aussi à découvrir des projets inattendus, jusqu'au 4 octobre. Programme disponible sur www.journeesdelarchitecture.lu 


Sinon, musique. Avec, ce soir, 2 octobre, au TOL (Théâtre Ouvert Luxembourg, 143 rte de Thionville), un nouveau tremplin baptisé «L’étage»… parce que ça se passe dans l’espace bar, ouvert à des concerts tout en proximité et en émotion. En l’occurrence, rendez-vous à 20.00h (ça urge !) avec Roxane Stroesser et Deniz Otan, le temps d’un dialogue complice entre voix et piano, puisant librement dans les univers du jazz, de la folk et de la pop. Réserv. tél.: 49.31.66 ou info@tol.lu  

 

Musique rebelote, avec, aussi ce soir, en pré-ouverture du Festival Atlântico, le Maat Saxophone Quartet, l'un des plus éminents ambassadeurs de la musique portugaise, ce, à 19.00h, au Centre culturel portugais - Camões  (Place Joseph Thorn). Entrée libre dans la limite des places disponibles.


Un Centre Camões qui, par ailleurs, organise une rencontre avec la romancière Teolinda Gersão dont le dernier livre Autobiografia não escrita de Martha Freud («Autobiographie non écrite de Martha Freud») met en lumière le rôle décisif que l’épouse de Sigmund Freud a eu dans l’ascension du père de la psychanalyse; cette plongée dans les lettres intimes entre Martha Bernays et Sigmund Freud est matière à un échange avec le psychanalyste et psychiatre Paul Rauchs, prévu le mardi 6 octobre à 19.00h à neimënster – cette rencontre est une initiative de l’Institut Pierre Werner.  

 

En tout cas, on se mobilise pour ALERTE 6 XD, une exposition-expérience mise sur pied par DKolleKtiv, ce collectif artistique et citoyen basé à Dudelange qui célèbre ses 10 ans (2016-2026) au VeWa (espace de création) le 3 octobre (vernissage à 17.00h, assorti d'une table ronde), ainsi que le 7 (de 16.00 à 20.00h) et le 10 octobre (finissage plein à craquer d'interventions multidisciplinaires à partir de 17.00h).

 

On se mobilise également pour la conférence de Bichara Khader, professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain et fondateur du Centre d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain, invité à donner des clefs de compréhension sur la tragédie permanente qu’est la Palestine, face à l’assourdissant silence national et international. Ca se passe à Arlon, dans le grand auditoire de la FUL (185 Avenue de Longwy) le jeudi 8 octobre, à 20.00h. Inscription obligatoire: http://luxembourgcreative.be/evenements/palestine-tragedie-permanente-silence-assourdissant 

 

Vous avez tout bien noté? Alors, c’est parti pour la cueillette des lucioles. Du nord au sud.  

 

Toutefois, avant un premier arrêt à Clervaux, juste 3 mots sur The Artist and Her Double, l’expo de la photographe Elina Brotherus, chez Arendt & Medernach (Kirchberg), qui revisite fréquemment le motif de la Rückenfigur – la figure vue de dos –, invitant le spectateur à pénétrer dans l’image et à partager le regard porté sur un paysage ou un espace intérieur. Cette référence rappelle notamment les paysages de Caspar David Friedrich, dont elle réactive le langage visuel à travers une approche résolument contemporaine (visuel ci-dessus), sachant de toutes les façons que les photographies d’Elina Brotherus évoquent souvent la peinture – je rebondirai assurément sur cette expo coup de cœur pour son silence, sa mélancolie, son humour aussi. 



Nous voici donc à Clervaux. Au Centre d’art - Cité de l’image. Dans once upon a time de Trixi Weis, une expo photographique alors même que la plasticienne «ne fait pas dans l’image». Concrètement, il s’agit d’abord d’une installation, puis de sa transposition en ce médium qu’est la photographie (en l’occurrence, aux prises de vues, il y a Frank Weber). Et une installation de quoi? D’une vaisselle en verre, matériau vulnérable, métaphore d’une fragilité humaine, translucide qui plus est, donc qui laisse infuser la lumière, une vaisselle exhumée du vide-grenier familial, qui parle de partage par la table, mais aussi d’absence tant elle convoque des fantômes. Et qui, parlant donc ainsi de la solitude, d’une forme d’abandon née de la perte des autres, donne une densité au silence, celui-là qui recouvre les liens, les rires et les valeurs des fêtes désormais tues comme une poussière.


Des objets? Oui, autant de coupelles, pots de pâte à tartiner et verres (à boire) que Trixi met en scène comme des sculptures, elle les associe en les superposant renversés, faisant donc ainsi naître des duos, des couples, comme s’il s’agissait de recomposer une famille, sinon une communauté liée par un rituel, d’abord par le comestible, une nourriture variablement ingérée ou spirituelle.


Et Trixi d’installer cette «famille» comme une nature morte dans un décor chaque fois différent, à coups de fonds monochromes ou imprimés, suggérant chacun un environnement particulier (visuel ci-dessus: once upon a time/quotidien), inspiré tout droit d’une époque – celle des Trente Glorieuses – , d’une saison – un pique-nique à la campagne – ou d’un moment suspendu – une kermesse.


Once upon a time déborde de lectures et de ressorts, émotionnels, narratifs, en phase avec le temps passé ou qui passe, avec le temps qu’il fait, avec l’heure qu’il est, aussi avec ce qui manque mais qui a existé…


Le projet de Trixi Weis est un voyage qui, entre souvenir(s) et malice, ne fait pas non plus l’économie du rêve, sinon du merveilleux.

Jusqu’au 31 octobre, entrée libre du lundi au dimanche de 10.00 à 17.00h. Infos: www.clervauximage.lu



A Dudelange, au Centre d’art Dominique Lang, Véronique Kolber nous invite dans son fragile paysage nocturne. Et sa série Deceptively Quiet est ancrée dans l’expérience vécue. Celle des longues nuits d’insomnie qui ont suivi l’accident de sa fille, un événement qu’elle ne documente pas pour davantage capturer la réalité émotionnelle du traumatisme, cet entre-deux étrange où nous conduit l’absence de sommeil.

 

Réalisés pendant ses  longues nuits blanches – 6 mois durant, en 2021 – , fragmentés par le grain numérique brut, les autoportraits (déclenchés par caméra frontale) déforment le visage de Véronique, le transformant en un mirage fantomatique (visuel ci-dessus). Et l’esprit de naviguer entre peur, mémoire et incertitude, et chaque spectateur de ressentir intensément la douleur de cette errance… que chacun un jour a pu connaître et traverser.

 

Et d’ailleurs, on ne s’y méprend pas, Deceptively Quiet est tout autre chose qu’une expo photographique, c’est un moment de vie qui, pour être suspendu, persiste, revient en pensées intrusives,  de celles qui font que plus rien, à jamais, n’est tout à fait pareil.

 

On entre dans l’expo comme dans une chapelle, à pas feutrés, en silence … jusqu’au 8 novembre. A ne rater sous aucun prétexte du mercredi au dimanche de 15.00 à 19.00h.


 

Terminus, Beckerich. Sur le site de l’ancien moulin. Dans la bien nommée Millegalerie. Qui, pour célébrer son 15e anniversaire, réunit 18 artistes et 18 univers où tout y passe des 2 ou 3 dimensions, de la gravure à l’art textile, de la photographie à la sculpture verre ou bois ou marbre, de la peinture à la céramique, du fusain ou de l’encre de Chine au feutre.

 

Scénographier un collectif tient toujours de la gageure – en regard, déjà, des consignes: respecter un même format  (40 x 40)  et infuser une touche lumineuse dans l’œuvre créée pour l’occasion. En l’occurrence, c’est pari réussi (visuel ci-dessus). Ça respire, ça rend bienveillant sans oublier de questionner.

 

La baie vitrée illumine le poète de verre d’Anne Claude Jeitz et les lichens émaillés d’Ellen Van der Woude.

Un soleil, en tout cas une apparition orange, irradie les ensemencements gravés d’Isabelle Lutz et de Manu Piron.

Un leporello à la sanguine raconte la capture du paysage selon Anneke Walch.

 

En grès sauvage, Geny Scailquin nous parle de Tara, mutante des forêts, avec ses cornes devenues branches.

Quant à Carine Mertens, son «paquet» en feutre défend la diversité de la laine locale. La pièce, Fifteen beauties, inspirée du chiffre anniversaire de la galerie, montre 15 laines, 15 races de mouton, toisons locales et vertus qui ont été oubliées… et c’est une douce façon non seulement de faire l’éloge de la nature mais de nous rendre sensibles à la fragilité du vivant.

 

Avec Jaana Antola, Reiny Rizzi, Gery Oth, Ann Vinck, Josée Feltes JIP, Hubert Wurth, Nadine Zangarini, Asta Kulikauskaité, Tilly Wengler, Monique Schroeder et Mars Lépine, 18 regards aussi multiples que croisés qui parlent de notre environnement, du temps, du silence, des relations humaines, du sens et des valeurs, vaste programme… résilient.

 

On lâche prise jusqu’au 18 octobre. Du jeudi au dimanche de 14.00 à 18.00h. Infos tél.: 621.25.29.79 ou www.kulturmillen.lu

 
 
 

Commentaires


bottom of page