Lisières
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 16 heures
- 8 min de lecture
L’air est à la fois doux et frais, plein de lilas, et ça vous donne des envies de cache-cache d’enfance, de cabane enfouie dans le pommier, de flânerie au bord de l’eau, aussi de guinguette, ça vous met en joie, aussi en amour, une impression de voler, de boire la lumière, de croire encore au champ des possibles, et bien des mots de poètes racontent tout ça.

Dans ce temps aussi suspendu que stimulant, je vous emmène dans un lieu particulièrement sensible aux saisons, où des artistes communient avec cela si simple mais tellement immense et insaisissable qu’est la nature. Ce lieu, c’est Montauban-Buzenol, un site béni par des fées, soustrait aux fureurs et qui donc se mérite. C’est là que le CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge), un havre à l’utopie – pour la cause, je vous en parle à chaque solstice – vient d’inaugurer sa 20e exposition, baptisée Lisière, un mot qui sent la forêt et qui aussi signifie que rien n’est figé, que tout advient dans l’écart, sur le seuil – visuel ci-dessus, collage de gommettes et aquarelle sur papier recyclé de Laurent Suchy. Je vous conte plus bas.
Ce qui me permet d’ensuite rebondir sur le lien sensoriel et subliminal d’Alice Forçain au vivant dans son Miroitement des idées, à Dudelange. Un temps hors du temps qui se fond dans une respiration mutuelle entre nous et les arbres ou le ciel – une pensée sensitive qui infuse dans la fragilité et la vibration d’une peinture raccord avec l’infime…infini.
Et rebondir encore sur la façon dont Bettina Scholl-Sabbatini interprète dans le bronze la vision de l’écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972) quant à la magie cachée des bois et des eaux – on rêve à Schifflange.
Enfin rebondir sur les Doux abîmes de Joachim van der Vlugt, une descente en apnée dans une vie souterraine, la vie des racines, celles-là qui nous recentrent… ou nous tourmentent – un virtuose travail du glacis qui accouche de transparences à donner le vertige, à Beckerich.

Et je commence par une virée dans le milieu forestier gaumais habité par des légendes, là, à Montauban-Buzenol, où à bord de l’Espace René Greisch composé de containers maritimes vitrés superposés, Michiko Van de Velde, artiste belgo-japonaise (vivant à Bruxelles), traduit en dessin, gravure et vidéo son expérience de pêcheuse de rayons de lumière, ceux-là qui traversent les feuillages pour se déposer comme des présences sur les murs.
Michiko, prestidigitatrice de l’indicible, perçoit la lumière solaire comme une rencontre et par le geste, elle cherche à saisir ses instants lumineux aussi vite perdus qu’apparus. A coups de cercles d’encre, par exemple, elle capte/ transcrit sur du papier ce qui, simultanément, est advenu et a fui (visuel ci-dessus). Ailleurs, par des images en mouvement, elle écrit sur l’eau, elle peint l’eau qui coule. Michiko, c’est la manifestation du mirage, c’est l’illusion perdue du permanent, c’est la révélation d’espaces-temps qui nous échappent, autant de fulgurances aussi magiques que mystérieuses, aussi émouvantes que magnifiques.
Michiko est ainsi l’une des 3 artistes invités dans Lisière, l’expo printanière du CACLB qui nous invite à sortir de la réalité dramatique pour célébrer la lumière, et à renouveler notre manière de voir. Concrètement, Michiko expose au premier étage de l’Espace René Greisch. Au second niveau, un environnement immaculé, du sol au plafond, c’est Laurent David qui, à la faveur d’un travail minimaliste, une grammaire géométrique faite de découpes ludiques de pièces en acrylique adhésif rose ou bleu, éprouve la présence du corps dans les recoins.
Le ludique est aussi au rendez-vous dans le bâtiment adjacent, baptisé «Bureau des forges», où Laurent Suchy fait naître un endroit fragile où le réel et l’imaginaire se rencontrent, par le jeu, catalyseur d’enfance. Avec toute la poésie minimale et les thèmes fondamentaux que les jouets inspirent. Qu’à coups de mises en scène, de changements d’échelle, d’assemblages audacieux, de glissements de sens, l’artiste transforme en petits perturbateurs de l’ordre établi. Un univers ambigu, entre la fable et la vérité, légèreté et étrangeté, tendu par une liberté de formes et par l’intuition du crayon de couleur. Idéal pour adultes pas sérieux.
En vrac, on trouve la brique de Lego devenue wagon, deux tournesols en plastique plantés dans un cocktail glacé de détergent, un Rubik's Cube coincé dans un piège à souris, un gros cigare en équilibre improbable sur la pointe d’un triangle rouge, un boulier vertical mais aussi, plus inattendu, le dessin de deux essuie-glaces figés dans la toile blanche comme neige. A l’étage, dans la moiteur de la soupente, des dés semés par dizaines sur le sol – un détournement du poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard… sans empêcher le pied du visiteur de les bousculer – ainsi qu’une boîte en bois – semblable au modèle Kapla – où cohabitent, façonnés en pierre bleue, un lance-pierre, une arbalète et un drapeau, ces jouets qui conditionnent l’innocence à la bagarre, outre des leporellos (livres accordéons) imaginés par collage d’un essaim de gommettes…
Le visible tel qu’il se dérobe, la logique telle qu’elle doute ou vacille, à s’y confronter sans modération dans Lisière, au CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge), rue de Montauban à Buzenol, jusqu’au 7 juin, entrée libre les samedis et dimanches de 14.00 à 18.00h (performance de Michiko Van de Velde avec une danseuse lors des 2 derniers week-ends); ouverture exceptionnelle jusqu’au 10 mai du mardi au dimanche de 14.00 à 18.00h. Infos: www.caclb.be

La lumière, c’est aussi le prodigieux terrain de jeu de Joachim van der Vlugt, peintre néerlandais installé à Luxembourg, qui superpose de transparentes couches d’huile, ce qui enrichit la couleur, crée de la profondeur et une brillance où marinent des nuances complexes, ce, à la manière des maîtres hollandais. Pour autant, la facture est contemporaine, aspirée par une vision quasi mystique du paysage, où le ciel, matière vaporeuse, puissance formelle aussi dynamique que complice de la rêverie, sinon de la nostalgie, voire d’un ailleurs voyageur, le ciel, donc, plonge à ras d’un horizon de dunes pour, ensuite, se dissoudre dans la terre, là, dans l’enfoui, dans l’intimité de racines noueuses, symboles d'ancrage, d'origine, de mémoire ancestrale, de transmission.
Actuellement, dans la lumineuse Millegalerie – sur le site du moulin de Beckerich –, en une série de petits formats, Joachim n’en finit pas d’exhumer/explorer les douces étreintes de racines (visuel ci-dessus) qui sont autant de Doux abîmes, d’accès à un monde autre.
C’est une peinture non de représentation mais de figuration d’une autre réalité et temporalité, où l’artiste brouille les pistes, insérant dans ses compositions des formes blanches, des rectangles, des sortes de spectres qui amplifient les sous-couches, histoire d’associer l’organique et le géométrique et d’inviter notre regard à se perdre.
A ne bouder sous aucun prétexte jusqu’au 17 mai, du jeudi au dimanche de 14.00 à 18.00h (fermé le 1er et le 14 mai) ou sur rendez-vous, tél.: 621.25.29.79, infos: www.kuturmillen.lu

Ce qui ne se boude pas non plus, et qui parle derechef de la nature mais du bout d’un œil facétieux, ou plutôt surréaliste, c’est l’expo de Bettina Scholl-Sabbatini, personnage attachant et solaire, artiste libre, hors des clous ou des codes, et engagée, une sculptrice de bronze à qui le Schëfflenger Konschthaus (Schifflange) rend hommage – et c’est heureux –, notamment au travers de pièces emblématiques, métaphores puisées dans le répertoire mythologique et fantastique, dont chaises longues et bestiaire, avec moult conques habitées telles de petits génies et autres hiboux.
Je vous en avais parlé dans mon précédent post, comme de l’importance de l’affectif dans l’imaginaire, mais ce sur quoi je tiens à m’attarder, c’est sur Les sculptures qui chantent: cette nouvelle création de Bettina qui stimule un dialogue autour de la féminité et des tabous, renouvelle la figure de Mélusine selon l’interprétation qu’en fait Dino Buzzati dans son Poema a fumetti (Poème-bulles, 1969), la transformant en nymphes issues des eaux et des bois, créatures archaïques et sensuelles apparaissant la nuit, s'échappant des crevasses, des fossés et des racines d'arbres anciens.
C’est ainsi que Bettina crée un florilège de petites figures mi végétales, mi marines, flanquées d’une paire d’yeux, à lire chaque fois comme deux tétons aussi rigolos que sans équivoque, et juchées sur de fines tiges oscillant comme des roseaux chanteurs (visuel ci-dessus).
L’expo est accessible jusqu’au 23 mai, du mercredi au dimanche de 14.00 à 18.00h, en présence chaque dimanche de l’artiste jamais en panne d’une anecdote, d’un sourire ou d’une impertinence.

Et je boucle la boucle «nature» avec Aline Forçain qui questionne la définition du paysage et partant de là, notre perception (notamment) des arbres – ce qui sous-tend une façon de repenser nos priorités, de battre en brèche nos relations sociales centrées sur les apparences et la compétition.
Devant ses Heures blanches, des papiers pointillés de bleu à l’aquarelle et au crayon de couleur, j’ai cru boire à la fois le ciel et les nuages de Stieglitz, dits Songs of the Sky, des équivalents d’émotions, d’états intérieurs, sauf qu’Aline aime la pluie et que ce qu’elle nous donne à voir, c’est l’invisible chant de l’eau – en même temps, un nuage, c’est de la vapeur d’eau … physique et poétique. Une même longueur d’onde.
Et tout est du même acabit sensuel et spirituel dans ce Miroitement des idées qu’Aline dépose au Centre d’art Dominique Lang à Dudelange, et qui ressemble à un grand songe… né de longs/lents arpentages de bois et de ressentis expérimentés lors de diverses résidences. Du reste, Somniare, ce corpus d’abstractions (à l’huile) qui émulsionnent l’essence du feuillage (ou du ciel qui se prend pour un ruisseau, et vice versa), est une série qui tire son nom du verbe latin signifiant "rêver", "voir en songe".
Oui, j’ai déjà évoqué l’expo d’Aline dans mon précédent post, et il me tardait d’y revenir, et il me faudra en reparler tant il est vibratoire et procure une sensation de plaisir aussi immédiate qu’inédite. Avec Aline, la peinture éprouve ce qu’est la beauté.
Parmi mes coups de cœur, il y a cette variation des Heures blanches qui ressemble à une bande de papier peint ondulant comme une vague: sur papier coton, il s’agit d’un lé réalisé à l’aquarelle et au crayon de couleur lentement estompé – un travail patient, favorisé par la vacuité de la période Covid –, un estompage au rendu final vernissé, comme si le papier réfléchissait la lumière, comme un «mirage chaud».
Et puis, il y a le triptyque R.E.S. – dont le sens oscillerait entre «matière» et «réserve» (en l’occurrence amérindienne)? – , où, dans une encre noire, des filaments blancs gravés au fin scalpel essaiment tels des méandres vus du ciel, voire batifolent comme des queues de comète, ou des cheveux en bataille (visuel ci-dessus), une allusion peut-être raccord avec Délier, une photo argentique de 2019 réalisée en collaboration avec Patrick Galbats, où la tresse d’Aline se dénoue voluptueusement dans son dos.
Avec Aline, tout est question d’amour… jusqu’au 14 juin (du mercredi au dimanche de 15.00 à 19.00h).
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Et pour conclure, mini agenda autour du muguet.
+ Avec, ce 1er mai, pour l’ouverture de saison du Minett Park, un marché des créateurs intitulé «Centrale Créative», en écho au Hall Paul Wurth, ancienne centrale électrique devenue aujourd’hui un lieu d’énergie créative. Ce qui vous attend de 11.00 à 18.00h? Des talents locaux et des artistes de renom, avec une large palette de créations uniques: vêtements, bijoux, cosmétiques, illustrations, objets en bois et textile, peintures, céramiques…
+ Avec, le 3 mai, à 19.00h, l’incontournable soirée du «3 du TROIS» – initiée par le TROIS C- L/ Maison pour la danse, à la Banannefabrik, 12 rue du Puits à Bonnevoie – autour de AKROAMA de Brian Ca, un projet de recherche hybride sur les enjeux de l’altérité mêlant danse, musique live et scénographie, et de MARDOM, un travail de Sina Saberi, artiste iranien résidant en Allemagne. Infos: danse.lu
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