Leçon de choses
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
Suis de retour d’un moment divin, passé dans le plus petit village du Luxembourg, Rindschleiden (commune de Groussbus-Wal), une carte postale qui affole les fous de nature, de patrimoine et de vie-lâcher prise cultivée entre un bistrot, un presbytère, une église – un petit bijou d’atmosphère que cette église de St-Willibrord fondée au Xe siècle, reconstruite au XVIe siècle, avec fresques médiévales couvrant 170 m2, ouverte tous les jours jusque 19.00h – et une ferme, lieu du musée rural de Thillenvogtei, flanqué d’une grange où actuellement bat le pouls d’une expo qui réunit installations, dessins, peintures, sculptures, œuvres textiles de 10 artistes (dont Catherine Lorent, Rafael Springer, Théid Johannes, Reiny Rizzi et Trixi Weis). C’est absolument irrésistible… jusqu’au 10 mai (du jeudi au samedi de 15.00 à 19.00h, le dimanche de 11.00 à 18.00h).
Ce qui l’est tout autant, et je vous en parle parce que ça a déjà lieu ce soir, samedi 25/04, c’est un spectacle sur la force de l’art face aux tragédies humaines, à savoir: L’enfant-soldat née musique – en l’occurrence, il s’agit de Soledad, jeune femme d’une mégapole africaine, enrôlée de force alors qu’elle n’était qu’une enfant mais qui a fui la guerre et qui transforme les sons des jours en mélodies. Un récit universel mis en scène par Serge Wolfsperger, écrit par Zarina Khan, autrice et philosophe oeuvrant sur le terrain de l’enfance meurtrie (nominée pour le Prix Nobel de la paix en 2005) et qui a développé une résidence à neimënster où le spectacle a précisément lieu ce 25/04 (19.30h), avec séance de rattrapage demain, dimanche 26/04 à 17.00h.
Sinon…

Dans mon précédent post – qui vous a sans doute échappé en raison d’un problème d’automation (notification) de mon site –, je vous parlais du retour des vaches dans les prés, des pissenlits dans la chlorophylle, pour, alors, dans ce jaune semé dans le vert, vous dire (entre autres) tout le bien des urban sketchers, ces fous du crayon plein air qui s’affichent actuellement dans l’Espace Beau site (Arlon) avec leurs instantanés, leurs regards singuliers qui font naître l’ailleurs au coin de la rue avec bienveillance, souvent humour (jusqu’au 3 mai).
Aujourd’hui, entre les tulipes, et jusqu’au muguet de mai, je vous propose de planter 5 expos.
Celle qui, au Cercle Cité, à l’initiative de l’artiste visuelle grecque Maria Bourbou, s’intitule ΙΣΤΟΣ / WEB et qui, ce mot restant énigmatique pour qui ne maîtrise pas le grec, s’intéresse au livre d’artiste contemporain: existe-t-il encore à l’ère numérique, plongé dans les médias connectés?
La réponse tient à l’intermédialité (ou interactions entre médias distincts, si si !), elle est collective – elle regroupe 16 artistes en tout, 8 Grecs et 8 Luxembourgeois, avec, en dialogue, une sélection de livres d’artistes provenant des collections de la Bibliothèque nationale du Luxembourg (BnL) – et ambitionne de bousculer le genre. En tout cas, transformé en une (sic) bibliothèque expérientielle, l'espace accueille en vrac toutes les variations et conversions de cette oeuvre d’art originale qui utilise la structure du livre (mais pas forcément son esprit), dont leporello (livre accordéon), livre-objet, livre d’art (texte illustré), installation, cartographie, pages déchirées puis tissées, broderies, collages.
Dans le lot, il y a Au bord du rêve, une œuvre étrange d’Elsa Charalampous qui se compose de disques vinyles – il est question d’une berceuse qui fait basculer la nuit vers le jour –, il y a Marco Godinho qui suspend deux exemplaires de L’Odyssée d’Homère, chacun doté de plumes d’oiseau pour convoquer la métaphore de l’exil (visuel ci-dessus). Aussi il y a Julien Hübsch et sa sculpturale façon (via une sangle) de faire cohabiter deux modes de construction, par la pierre (de chantier) et par le savoir (le livre); le savoir, c’est aussi ce qui perfuse Homo libri, les petits monuments sculpturaux anthropomorphiques de Florence Hoffmann… qui emboîte/étage de vieux livres au point de leur façonner une silhouette humaine. Ça se passe donc au Cercle Cité, espace du Ratskeller, jusqu’au 21 juin – et j’y reviendrai.

Celle qui parle d’un hêtre pourpre, celui-là, majestueux, d’environ 300 ans, qui trônait dans la cour intérieure du Lëtzebuerg City Museum mais miné par un champignon virulent et donc abattu en 2022. D’où l’idée muséale de perpétuer La mémoire de l’arbre en invitant 8 sculpteurs et sculptrices (Jhemp Bastin, Pitt Brandenburger, Gérard Claude, Katarzyna-Kot, Jean-Paul Thiefels, Laurent Turping, Wouter van der Vlugt et Nadine Zangarini) au chevet du tronc de 25 mètres et 800 cm de circonférence dès lors débité. Le résultat s’apprécie au niveau 0 du musée jusqu’au 13 septembre – Après? Allez savoir! En tout cas, toutes les oeuvres font désormais partie de la collection d’art de la Ville de Luxembourg.
Le premier artiste à se précipiter en 2022 au chevet de cet (h)être exceptionnel qui a enjambé 3 siècles, c’est Gérard Claude qui réalise ce qui évoque la nageoire d’un géant des mers disparu, à moins que ce soit une monumentale fleur, témoin fossilisé d’un paradis perdu – une œuvre puissante… acquise grâce aux Amis des Musées.
Expo n°3. Celle qui s’attarde sur les jetés de roses de Pascal Vilcollet dans la Reuter Bausch Gallery (14 rue Notre-Dame, Luxembourg). En fait, les fleurs, Pascal les déconstruit d’abord jusqu’à l’abstraction pour revenir à une figuration classique, à ceci près que ces portraits de roses et d’œillets sont subtilement troublés par des éléments parasites, des formes et signes pas toujours identifiables qui vagabondent à travers la composition. En même temps, il y a un grand absent: le vase. C’est pourquoi l’artiste complète sa installation-narration par d’épatantes sculptures, une gamme du genre née d’un singulier travail du papier japonais, façonné en pots (plutôt grands), tous alors vernissés ou enduits de résine, ce qui confère à l’objet une illusion tantôt de vulnérabilité, tantôt de poids (visuel ci-dessus).
Autour de Vilcollet, toujours de la peinture, selon deux artistes, un Mauricien, Martin Palmyre – avec paysages évanouis ou évanescents – et une Luxembourgeoise, Mia Kinsch – dont les toiles noyées dans le rose explorent le corps féminin… On se laisse surprendre jusqu’au 23 mai, infos: www.reuterbausch.lu
Et celle, à Schifflange, qui a la merveilleuse idée de rendre hommage à la prolifique création en bronze – souvent fantaisiste, parfois zoomorphe, toujours humaniste – de Bettina Scholl-Sabbatini qui, dans Les sculptures qui chantent, renouvelle le thème de Mélusine sous la forme de curieuses petites créatures aux allures de pétales montées sur tiges, lesquelles se balançant comme sous l’effet d’un vent imaginaire, émettent des sons proches du bruissement d’ailes – univers inimitable au Schëfflenger Konschthaus jusqu’au 23 mai, du mercredi au dimanche de 14.00 à 18.00h (rencontre possible avec l’artiste chaque dimanche).

Et puis, à Dudelange, au Centre d’art Dominique Lang, il y a Le miroitement des idées, la magnifique expo d’Aline Forçain qui, à travers le geste artistique, retrouve la vibration d’un lien originel et sensible au vivant – là aussi, j’y reviendrai.
Mais, déjà, retenez qu’il s’agit d’une invitation à une expérience sensorielle de la nature. L’artiste propose une ode aux rythmes intérieurs, explorant une relation au monde qui précède le langage, ce, en écho à sa démarche développée depuis 10 ans comme une tentative de revenir aux sources de la perception (…), d’essayer de ressentir dans leur intensité et dans leur pureté enfantines les sensations de la terre, des arbres (…) comme si l’on entrait dans la forêt pour la première fois (dixit Sofia Eliza Bouratsis, curatrice) – visuel ci-dessus.
Parallèlement, au Centre d’art Nei Liicht (toujours à Dudelange), ne ratez pas non plus Nuclear Paradise qui nous conduit à Hao, un atoll de Polynésie française, territoire d’une enquête stupéfiante menée par l’anthropologue Lis Kayser, restituée/documentée par le photographe Laurent Sturm.
Les 2 expos restent accessibles jusqu’au 14 juin, elles vous chamboulent la vie, en tout cas, notre regard…
Pour conclure, deux mots sur Dodeka, la collection du Mudam devenue nomade, ou à découvrir hors ses murs.
A l’occasion de son 20e anniversaire, le Mudam Luxembourg - Musée d’Art moderne Grand-Duc Jean va présenter «12 œuvres pour 12 cantons» de mai à octobre. Concrètement, douze œuvres de sa collection vont donc quitter le musée pour voyager, être accueillies par des mairies, des bibliothèques et des centres culturels, portant ainsi l’art contemporain au cœur des communautés …
On se réjouit de l’idée, parce que Dodeka célèbre la collection comme un patrimoine commun, qui appartient à tout le monde… ce qui a souvent été contesté par moult détracteurs, ceux-là qui poussent rarement la porte du Mudam.
Un riche programme public – visites guidées, performances, ateliers, concerts – accompagnera le projet pour en faire une véritable expérience collective à travers tout le pays. Je vous raconterai par le détail à partir du 15 mai, jour du vernissage prévu au Centre national de littérature de Mersch.
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