• Marie-Anne Lorgé

Les saigneurs aux anneaux

Le premier jour de l’automne aura lieu le vendredi 23 septembre à 03h03. Plus que 24 heures d’été… pour tout dégoupiller d’un crime en sueur, perpétré pour la cause… en été, une saison qui saigne dans le dernier «roman noir à col blanc» commis à 4 mains, par Serge Basso et Enrico Lunghi. 24 heures à zigzaguer à travers l’enquête de l’inspecteur Wagner, ce ponctuel compulsif au goût immodéré pour le café qui «se prend les pieds dans l’œuvre de Tolkien en s’entichant d’une histoire d’anneaux». Et 24 heures, c’est pas trop pour digérer le suspense, les digressions délirantes et autres chausse-trappes (pas seulement verbales) dont l’opus (de 216 pages) est truffé.


Donc, plus que 24 heures à lire les pieds en éventail… avant de chausser ses baskets à l’assaut d’un week-end culturellement torride. A titre d’exemples, selon un parcours en accordéon: les Journées du patrimoine, l’expiration de l’expo Ah ! les belles Italiennes de Daniel Buren – qui donne du volume au nuancier de voitures spécifiques italiennes, Lamborghini, Fiat, Maserati ou Ferrari, à coups de tubes de carrés en acier et de peinture de carrosserie (on se dépêche jusqu’au 24/09, à la galerie Faure Beaulieu, qui s’est temporairement installée dans le Malt-Innovative Factory, bel espace brut de décoffrage au rez-de-chaussée du LUCA, 1 rue de la Tour Jacob à Luxembourg –, outre la découverte du paysage sonore de «Nightsongs», le 24/09, à la Kulturfabrik, un projet qui cartographie et remixe les empreintes sonores nocturnes des sites industriels du sud du Luxembourg pour constituer une bibliothèque électronique.


Et puisqu’on est à Esch-sur-Alzette, immersion dans le Salon de Helen Buchholtz: un salon réinventé dédié à la compositrice eschoise Helen Buchholtz (1877 -1953), un cadre inattendu scénographié par Christian Aschman, où se mêlent ameublement, objets personnels de la compositrice, présentation multimédia, textiles créés par Laurie Lamborelle et meubles manufacturés par Eric Schumacher, le tout ancré dans le Bridderhaus, lieu dévolu aux résidences d’artistes (et pas que), sis rue Léon Metz, à Esch bien sûr.


Sans oublier Re-Retour de Babel, expo qui, à Dudelange, aux Centres d’art Nei Liicht et Dominique Lang, réactive magnifiquement le projet Retour de Babel de 2007 mettant en exergue la complexité du phénomène migratoire luxembourgeois (je vous raconte au plus vite).


Et puis, afin de rebondir sur le romanesque (si si), notez «Private Art Kirchberg», cette opération qui, le dimanche 25 septembre, permet de découvrir une autre facette de ce quartier habituellement voué aux affaires, sachant que sept entreprises et institutions ouvriront leurs portes de 11.00 à 18.00h, afin de dévoiler leurs collections d’art au grand public.


Nous y voilà: parmi les sept entreprises participantes, il y a Arendt & Medernach, un cabinet d’avocats subtilement (!) détourné dans le roman de Basso & Lunghi en Abend & Mittnacht, qui est précisément le théâtre, malgré lui, d’une histoire de pendu au doigt coupé. Laquelle histoire va nous conduire à travers non pas le Kirchberg mais Mersch et surtout Walferdange, sur les pas embrouillés, références elfiques collées aux semelles, de l’inspecteur Wagner et de ses deux adjoints: l’adipeux Verdi, qui carbure aux hamburgers tout comme aux jeux de mots foireux, et le perspicace Nunes, amateur de pizzas.



La pizza, c’est la pâte principale de l’aventure «polardiesque » de Basso & Lunghi, découpée en 4 saisons… comme le concerto de Vivaldi, nom bizarrement non attribué aux 4 fins limiers (eh oui, au trio précité, faut ajouter Mosar, le commissaire désormais à la retraite, biberonné à la mythologie grecque). Et c’est ainsi que le tout frais nouvel opus intitulé Les saigneurs aux anneaux boucle métronomiquement la boucle saisonnière de cette irrésistible tétralogie commencée en automne 2013 avec Les dessous de la Vierge à l’Enfant, poursuivie en hiver 2016 avec Y’a des fausses notes dans la cinquième, puis avec Vrais masques et fausses façades sorti en février 2020 mais planté au printemps 2014 dans un bar du quartier de la gare de la capitale grand-ducale. A moins d’inventer une cinquième saison, ledit nouvel opus est donc un terminus, tout le monde descend, c’est dire combien il convient de le glisser sur toutes les banquettes.


Cette fois, dis-je, c’est l’été, un été qui fait bouillir le thermomètre, sans doute celui de 2020 – je dis ça par déduction, car en 2021, il a été pourri – , en tout cas, le Kirchberg, en travaux comme à son habitude, attend le tram. Et Sandra, la compagne de Wagner, enceinte depuis 4 opus, accouche enfin, d’un garçon. La famille poulaga se retrouve au complet – on rameute même l’ex-inspecteur Martine Martin (un régal pour le lecteur assidu, mais, pas de panique, des flashbacks mettent tout le monde au parfum). Et comme toujours, les auteurs flanqués de leurs héros nous baladent à travers le pays. Ce qui nous vaut de très précises descriptions géographiques, assorties d’explications historiques documentées… parce qu’un polar, c’est pas fait pour les nuls. Dans les mains de Basso & Lunghi, ça vaut mieux que tout autre guide touristique.


Tout est millimétré, surtout chronométré, Wagner fonctionnant à la nanoseconde près. Y a toujours une aiguille d’horloge pour scander le jour comme la nuit. En fait, les ingrédients se répètent: hormis le timing et le décor – lieux identifiés ou parfaitement reconnaissables, détaillés urbanistiquement –, le soin est porté sur les personnages, leur psychologie et leurs manies, et sur les Interludes, ces chapitres intermédiaires, viviers de jubilatoires élucubrations littéraires et stylistiques, de décalés apartés: les auteurs se regardent écrire – déjà au niveau des têtes de chapitres, aux intitulés complètement barrés –, c’est parfois vaseux, fait pour noyer le poisson… au travers des 25 chapitres, assez denses, structurés en 3 livres: il y a le Livre Premier: La communauté Delano, le Livre Deuxième: les deux tours et le Livre Troisième: Le retour du roi. ça sent l’univers de Tolkien, et c’est le cas.


En attendant, noyer le poisson, c’est fait exprès. En tout cas, c’est comme ça, mêlant la fiction et le réel qui la dépasse, avec des références parfois savantes, sinon léchées (si si), que Basso & Lunghi entendent dynamiter les codes du polar. En même temps, y a bel et bien une intrigue, qui induit une action, des indices semés, des pistes brouillées, un chassé-croisé de noms liés à un enjeu, celui du pouvoir conféré à celui qui détient 7 anneaux d’or, noms et enjeu directement empruntés à la saga tolkienoise (que, du coup, je me suis appliquée à revisiter) et qui, bien que gauchis ou biaisés, font évidemment écho à la soif de pouvoir gangrénant notre monde. Ça, c’est tout sauf légendaire et ça commence… à Luxembourg.


Ne comptez pas sur moi pour déflorer la fin de l’enquête, résolue dans les quinze dernières pages (au milieu de la Schueberfouer), mais en vrac, tout en passant par le CNL (dirigé par Claude… Conteur) et l’ancien site universitaire de Walferdange – dont Lunghi est familier –, vous croiserez, de métaphores en allégories, Bill Fougeron, le pendu au doigt coupé, un bellâtre, avatar du hobbit Bill Le Boucher, et le sinistre Uzgul (par analogie à khuzdul, langue propre au peuple des Nains), directeur d’Abend & Mittnacht, donc, chef de Fougeron, qui, tout en abusant de sa secrétaire, la charmante Madame Bombadil (là, faut creuser dans une oeuvre de jeunesse de Tolkien, Les Aventures de Tom Bombadil, hétéroclite recueil de poèmes à l'humour léger), essaie de doubler son avocat, le corrompu Soron (flagrante allusion au Sauron de la Terre du Milieu). Vous suivez?


Passe Beauromir, un col blanc qui accepte de jouer le coursier par appât du gain – raccord avec le Boromir incarné par Sean Bean dans Le Seigneur des anneaux, par ailleurs adversaire de James Bond 007 dans Golden Eye – et débarque alors une odeur de cigare, exhalée par le démoniaque Balrog, le géant que Basso & Lunghi transforment en nain, escorté par les affreux Gaublin et Hork, bonjour les Orques! C’est Balrog qui tire les ficelles de la sordide affaire, mixte de vengeance et d’orgueil, lui qui a commandé les fameux anneaux d’or à un orfèvre muet, nommé Prosper Brandevin, retrouvé mort dans un bois (terrassé par une crise cardiaque). Et c’est Balrog qui, au final, sort indemne de ces 216 pages aussi gigognes qu’hallucinées, avec une mallette pleine de gros billets…


Son ultime confession, Balrog la confie à Nunes, non pas à Wagner, volé au chevet de Sandra, parce qu’«un bébé tète pour la première fois au sein de sa mère» … C’est qu’aussi Wagner n’est pas Richard, géniteur du cycle de quatre opéras, L’Anneau du Nibelung (Der Ring des Nibelungen).


En clair, dans Saigneurs aux anneaux (aux éditions Phi), Basso & Lunghi nous embarquent avec brio, et délectation, dans un voyage qui dépasse largement… le noir et blanc.

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