• Marie-Anne Lorgé

Les choses ne sont pas ce qu’elles sont

Les toits fument, les châtaignes éclatent sur le feu et c’est la semaine de l’arbre. En attendant la neige, comme un silence sur les fureurs, qu’est-ce qui me tient à coeur de vous raconter, qui dirait le monde autrement. «Et voici que le monde (qui n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l'ancien, mais parfaitement clair» (Proust, A la recherche du temps perdu).



Eh bien, du théâtre – mais un théâtre qui «toujours ment pour de vrai», dixit La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg, l’un des auteurs français contemporains les plus joués dans le monde, qui a choisi le conte pour évoquer la Shoah, la survie et l’amour –- «comme tout arrive dans les contes, voilà qu’une marchandise tombe du train, à l’intérieur: une petite fille» –, un texte adapté pour la scène par Charles Tordjman, à l’affiche du Escher Theater, ce 22 novembre, 20.00h (oups, on se dépêche !). Avec Eugénie Anselin dans la distribution (ci-dessus photo ©Antoine de Saint Phalle).


Et de la littérature – mais une littérature issue d‘une Histoire singulière. Je ne vous parle pas de Proust, mort il y a 100 ans, ni du bal des hommages orchestré pour la cause, mais de l’historien et écrivain belge Marc Quaghebeur qui se fend d’une conférence pour narrer l’avènement Belgique, un pays qui «ne correspond pas à l’équation Langue/Etat/Nation», d’où surgit «dès les années suivant la bataille de Waterloo et le Congrès de Vienne», une littérature francophone porteuse de chefs-d’oeuvre dans lesquels s’inventent des formes d’une richesse particulière. ça s’écoute le 23 novembre, à 19.00h, à neimënster (Luxembourg-Grund) – à l’initiative de l’Institut Pierre Werner (infos: www.ipw.lu) –, avec une séance de rattrapage le jeudi 24/11, à 19.00h, dans les locaux de l’Académie luxembourgeoise à Arlon (au 5, Parc des Expositions).


Et des murs – mais des murs qui parlent – et un art particulièrement généreux: avec un E, comme dans l’Expérience perfusant la démarche photographique de Cristina Nuñez, une artiviste habitée par la conviction du pouvoir guérisseur/ rédempteur de l’autoportrait, celui-là qui se situe à des années-lumière de l’egoportrait, ou selfie (ça ne se rate pas à la Maison du Savoir à l’Uni, Belval).

Aussi un E comme dans l’Engagement, voire l’Emotion, suintant de l’installation spatiale de Stefania Crișan (lauréate du LEAP 2022, 4e édition de ce prix d’encouragement à découvrir aux Rotondes). Et un E comme dans Explorer, la somptueuse intimité (picturale) de Catherine Lorent avec le paysage (ça ne se rate pas non plus dans l’espace Schlassgoart à Esch/Alzette). Voilà. Sur tout ça, j’y reviens ci-dessous.


J’ajoute aussi ce mot décliné à toutes les sauces qu’est l’immersion, qui, du reste, jette un pont entre l’art et les murs. En l’occurrence, dans le cadre d’Esch22, entre Synaesthesia et Spektrum.


Synaesthesia, c’est un événement jazzy-visuel unique, développé par l’artiste multimédia Emile V. Schlesser et le trio de jazz Reis-Demuth-Wiltgen, invitant les spectateurs, entourés d'une projection holographique à 360 degrés, à plonger dans un monde sensoriel onirique: ce spectacle, véritable expérience immersive inspirée du phénomène neurologique de la synesthésie, présentée par Esch2022, est à l’affiche du Centre culturel «opderschmelz» à Dudelange, le 25 novembre à 20.00h et 22.00h, le 26/11 à 18.00h, 20.00h et 22.00h ainsi que le dimanche 27/11, à 16.00h, 18.00h et 20.00h.


Quant à Spektrum, c’est le nom donné à un lieu parfaitement inédit, né de la transformation, à Rumelange, de l’atelier du sculpteur luxembourgeois Albert Hames (1910-1989), converti en une sorte d’auberge créative, un lieu de rencontre pour les expérimentations artistico-touristiques, basées sur des processus (si ça vous intrigue, et y a de quoi, surfez sur spektrum.lu et/ou poussez la porte du 14-16 A rue de la Bruyère).



En attendant, débarquement à Esch/Alzette, dans le pavillon Schlassgoart (du reste, pas facile d’accès). Explorer, c’est le nouveau voyage en terres et mers, paysages et sons, de Catherine Lorent, plasticienne, musicienne et performeuse, aussi rock’n’roll que baroque, et toujours déroutante, et tellement attachante. Qui ne peint qu’en écoutant de la musique. Une musique qui, parfois, en retour, gicle dans un tube à couleurs. C’est le cas de la série Tracks, autant de motifs abstraits semés à l’aquarelle et à la gouache sur de vastes draps blancs tendus comme des voiles – c’est que, oui, la navigation, c’est la marotte de l’inclassable et insaisissable mais très sensible Catherine: à chaque petit tableau correspond un titre que l’artiste imagine transposer en pièce musicale, en piste, si bien que chaque voile se donne à lire comme une sorte de playlist.


Sinon, après avoir hissé la grand voile, Catherine nous embarque… autour de chez elle pour mieux parler loin. Et parfois, puisque l’Histoire hante son inspiration, elle rameute sur toile un vieux gréement, réplique fidèle exhumée de la Renaissance, qu’elle flanque, entre ciel et flots, d’une guitare électrique, mais pas n’importe laquelle, la sienne, une Gibson Flying V, en queue d’aronde (œuvre ci-dessus). Parfait exemple d’objet-tableau… interactif, sachant que le quidam passant déclenche instantanément un fuzz (ou autre saturation/distorsion).


L’interactivité, c’est aussi ce qui perfuse Skittles of Doom, une œuvre installatoire spectaculaire, composée d’un dessin monumental où chaos et rigueur cohabitent, et d’un mini bowling amplifié: dès lors que votre boule renverse une quille, un énième fuzz résonne, comme une métaphore sonore de l’humaine condition (fameux ou fâcheux coup du hasard), du jeu (qui consume la société) et de la facétie susceptible de (salutairement) renverser l’art de son piédestal.


Sauf que la magie Lorent se situe ailleurs, dans sa nouvelle exploration, au titre énigmatique, Apothéosis-Anodin: une vingtaine de petites œuvres sur papier, où formes abstraites et figuration bouturent, tout comme gouaches et encres diverses (de Chine, sépia), où, surtout, au cœur de blasons, ces cartouches chantournés, pour le coup détournés mais en tout cas empruntés à l’héraldique – une autre leçon de l’Histoire dont l’artiste a fait sa signature –, surgissent des paysages, réduits mais vibratoires, réels mais sublimés par l’imaginaire, tous suspendus aux détails oubliés, ignorés de notre quodtien que sont les façades, arrière-cours, parcs perdus … à Berlin comme au Luxembourg.


Cette promenade solitaire d’une romantique dissimulée par une posture anticonformiste, se prolonge en quelques grands formats à l’huile, et là, révélation/démonstration d’une peinture somptueuse, digne de la tradition du chevalet en plein air et d’après nature: détails des feuillages, étrangeté ou atmosphère d’une maison isolée amarrée comme un petit bateau aux mirages d’un miroir d’eau, parfois, aussi, clin d’œil moqueur jeté sur le culte du jardinet peigné, du devant de porte en buis ou bonsaï taillé prisé dans certains quartiers résidentiels luxembourgeois.


Depuis Relegation, participation de Catherine Lorent à la 55e Biennale de Venise, en 2013, le chemin parcouru tient du «fourneau alchimique».


Ah oui, Catherine est aussi lauréate du prix Grand-Duc Adolphe 2021 – ce qui me permet de faire un très bref détour par le Cercle artistique de Luxembourg, le Salon CAL 2022, en un paragraphe en fin de ce texte –, année de son expo Pia Fraus à Dudelange, au Centre d’art Nei Liicht, prémices d’une incubation à la fois sensitive et expérimentale.


Infos:

Galerie Schlassgorat, pavillon du centenaire /Arcelor/Mittal, blvrd Grande-Duchesse Charlotte, Esch/Alzette: Catherine Lorent, Explorer, peintures, dessins, installations, jusqu’au 24 décembre, www.schlassgoart.lu



A un jet de pierres, à Belval, arrêt Maison du Savoir. Sur 3 étages, alignement de portraits. Eh quoi? Un travail aux vertus cathartiques mené depuis 1988 par Cristina Nuñez, personnage éminemment magnétique, tombée un jour dans la photo pour surmonter une faible estime de soi (et c’est peu dire au regard de son passé toxicomane et alcoolique).


La photo? En tout cas, l’autoportrait … à la croisée de l’art et d’un enjeu social.


C’est que le principe de base de Cristina, déjà croisée en 2011 au Casino Luxembourg avec Double je, dans l’ expo collective Jeux masqués et autre Je, c’est l’art qui nie le piédestal qui le sépare de la vie, c’est l’art non comme une œuvre matérielle mais comme un processus, et c’est l’autoportrait (photographique) essentiellement abordé comme une expérience, foncièrement esthétique, celle-là qui permet aux émotions de se libérer, favorisant du coup une meilleure «compréhension de soi et de sa propre communauté».


Et il y a une méthode Nunez. Qui se fonde sur The Self-Portrait Experience (SPEX), soit, des ateliers que Cristina organise et anime dans le monde entier, précisément aussi à Belval, où, de février à juin 2022, des jeunes (de 15 à 26 ans), tous «en décrochage», ont été impliqués, ou, plutôt sollicités, comme un partage, librement consenti. Et c’est donc une sélection de ce matériel participatif résultant des workshops qui, intitulée My Echo, My Shadow and Me, s’expose actuellement à l’Université de Luxembourg, physiquement mais aussi en ligne (selfportrait-experience.com), également sous forme de publication (photo ci-dessus).


Art participatif, ai-je dit? En fait, si Cristina règle le cadrage et la lumière, c’est le jeune, installé seul dans le studio, qui «pousse le bouton» et qui, sur les dix portraits ainsi obtenus, en choisit un seul, qu’il accepte ou non d’exposer au final, après un échange, une discussion avec Cristina quant à son choix ou son refus.


En clair, My Echo, My Shadow and Me, expo discrète, discrètement déployée aux étages de la Maison du savoir, devrait être prescrite comme une ordonnance médicale, comme un antidote à la solitude et aux exclusions que fabrique notre société. En tout cas, avec son refoulé qui palpite, son vécu qui se revendique, ses clairs et ses obscurs tantôt maladroits, tantôt viscéralement inspirés, SPEX contribue à donner du pouvoir aux jeunes, battant en brèche ce réflexe foncièrement populaire, désormais irrépressible, qu’est le selfie, une machine à produire du masque, de l’uniformité, surtout, de la conformité.


Et voilà le LEAP, The Luxembourg Encouragement for Artists Prize, organisé par et aux Rotondes, une 4e édition qui récompense le travail de Stefania Crișan (ce, après Sophie Jung en 2016, Laurianne Bixhain en 2018 et Hisae Ikenaga en 2020).

Stefania Crișan, qui vit et travaille entre Metz et Timisoara en Roumanie, où elle est née en 1993, on l’a déjà rencontrée l’été dernier au Casino Luxembourg, dans Brave New World Order, la dernière édition de la Triennale Jeune Création. Et déjà remarquée par sa façon de traduire son indignation quant au paysage de Geamana dévasté par une catastrophe écologique, «inondé volontairement dans les années 70 et devenu bassin de décantation pour les activités d’extraction de cuivre». Et Stefania la lanceuse d’alerte de retaper sur le clou, par une «installation spatiale» en 3 chapitres, performance incluse, qui commence par une projection grand format d’une beauté terrible – vidéo picturale mais terrifiante (ci-dessus photo © Gilles Kayser) – assortie d’éléments peints, d’images et d’objets qui, à l’exemple de rituels animistes, réactivent l’esprit «d’entités» disparues ou non.


En primant le travail de Stefania Crișan, qui «concerne plus largement la condition humaine», le jury se dit convaincu d’avoir ainsi primé «une artiste très inspirée, concentrée et généreuse».


Qualités partagées par les 3 autres finalistes? Réponse à géométrie variable.


Paul Heintz, né en 1989 à Saint-Avold, qui vit et travaille entre Paris et la Lorraine, est de retour aux Rotondes, après sa participation à la Triennale Jeune Création en 2017 et dans la foulée de 2019 où il avait documenté son séjour en immersion dans le quartier des artistes-copistes de la banlieue de Shanghai.

Cette fois, pour le LEAP, avec Character, il explore la «réversibilité des rapports entre réel et fiction», ce, partant d’un personnage de roman, en l’occurrence Winston Smith, le héros de Georges Orwell dans 1984. Partant surtout de l’idée folle de «chercher et de rencontrer des personnes qui portent le nom de Winston Smith dans l’Angleterre d’aujourd’hui». Et ce sont ces personnes, six au total, qu’il filme. Résultat? Un huis clos saugrenu, à la limite du documentaire mais en même temps tout autre, comme une construction à la fois fictionnelle et poétique, dans la mesure où les protagonistes «prennent le relais du travail artistique», chacun racontant ce qui les traverse. En tout cas, bien que basé sur le pessimisme orwellien, Character débouche au final moins sur une critique que sur de l’absurde, «on se demande pourquoi on rit».


L’obsession de Lynn Klemmer, artiste multimédia eschoise (née en 1994) installée à Berlin, invitée cette année en résidence au Casino Display à Luxembourg, c’est «interroger la place de l’humain dans un paysage algorithmique, urbain et naturel en constante évolution». Ce qui, dans le LEAP, se traduit par des «portraits» de cartes-mères sur cuir, et par un dispositif sculptural … que j’avoue ne pas décrypter.


Quant à Mary-Audrey Ramirez, née à Luxembourg en 1990, aussi campée à Berlin – et actuellement en résidence à New York (via l’Edward Steichen Award) – , son obsession, c’est d’opposer fantastique et réalité. Toujours est-il que dans son monde imaginaire sommeillent de grosses crevettes, escortées/protégées par des insectoïdes ailés, autant de créatures migrant de l’univers numérique, mais qui prennent toutefois toutes corps par et dans le textile, ce travail couturier et brodeur qui a aujourd’hui le vent en poupe, comme «un bon usage de la lenteur», comme aussi un travail intuitif rapporté au féminin et à la nature.


Le LEAP, aux Rotondes, est entrée libre jusqu’au 4 décembre ((jeudi et vendredi, de 15.00 à 19.00h, samedi et dimanche de 13.00 à 18.00h). Visite/rencontre avec les artistes le dimanche 4 décembre, de 15.00 à 17.00h. Infos: rotondes.lu


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Au rayon prix décerné, je vous rappelle que «le» Pierre Werner 2022 a été attribué à Chantal Maquet… raccord avec le Salon du CAL, qui reste accessible au Tramsschapp (49, rue Ermesinde, Luxembourg-Limpertsberg) jusqu’au 27 novembre (entrée gratuite). Avec visites guidées en français le 25 novembre à 18.00h, le 26/11 à 15.00h et le 27 /11 à 11.00h, ou en luxembourgeois le 26/11 à 16.00h, ou encore en anglais 24/11 à 18.00h (uniquement par inscription sous le lien: www.cal.lu/salon-reservation-visites-guidees.php). Avec aussi une conférence, intitulée Le Cercle Artistique de Luxembourg: Une vitrine pour la jeune création?, le vendredi 25 novembre à 19.00h (même inscription).


Le rendez-vous est beau, où croiser notamment Doris Becker, Marie Capesius, Gérard Claude, Miikka Heinonen, Julien Hübsch, Sandra Lieners, Isabelle Lutz, Flora Mar, Anna Recker, Robert Viola et Pit Molling, qui, par ailleurs, a récemment décroché le Prix de la Sculpture Schlassgoard 2022 pour son oeuvre The Elefant in the Room créée à l’aide d’imprimantes 3D FDM (Fused deposition modeling) – prix lancé en 2019 et remporté alors par Bertrand Ney (la prochaine édition de ce prix est prévue pour 2025). Sinon, notez que le Salon invite également deux doyens: Germaine Hoffmann et Arthur Unger. Tout savoir sur: www.cal.lu

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