• Marie-Anne Lorgé

Le sourire du printemps

Dernière mise à jour : 18 mars

Le sourire du printemps, c’est le nom que les jardiniers amoureux donnent au forsythia. Une plante aux fleurs d’or. Et les fleurs, c’est toujours un cadeau, même au milieu des décombres.


Alors, voilà un bouquet de nature. Végétale et humaine. Gravée (à la faveur du printemps des graveurs éclos dans l’Espace Beau Site à Arlon, lire ci-dessous), peinte (les couleurs de Jean-Pierre Adam sont à cueillir comme une floraison aux Centres d’art de Dudelange, ci-dessous itou) ou écrite: ça, c’est la spécificité de Bloom Square, une initiative de KompleX KapharnaüM, avec des graines de récits d’habitant(e)s collectés et semés comme un terreau, tout un paysage sensible et mémoriel auquel chacun peut participer, à sa manière, racontant/dessinant ses perspectives et désirs, du 14 au 27 mars, chaque jour, sur Brillplaz, à Esch/Alzette.


Aussi, il y a la nature sculpturale. Avec la façon dont Franck Miltgen, promeneur impénitent, capture les signes du temps sur les roches, vestiges du passé – on découvre en bout de post.


Déjà, allons cueillir dans les plates-bandes de la gravure.



Halte dans l’Espace Beau Site à Arlon. Qui, au fil des saisons, depuis bientôt 20 ans, n’a jamais manqué de promouvoir les arts graphiques – solubles dans les œuvres sur papier –, avec surtout, dès 2003, une place prépondérante accordée à la gravure, cet art d’impression et de duplication d'images aux origines millénaires qui «ne cesse d’affirmer une spécificité de choix sur la scène de l’art contemporain». Ce que prouvent précisément les sept graveurs (belges, français et luxembourgeois) qui font actuellement le printemps de Beau Site – espace-mezzanine dont je vous parle régulièrement, lieu atypique à l’accrochage raconteur d’histoires, à la programmation pétrie par des lignes de force où macèrent la matière, le verbe aussi, et le geste et l’outil.


Et justement, si la gravure est certes une image imprimée, celle que privilégie Beau Site ne tient ni de l’affiche ni du processus digital mais induit précisément un outil. Toute une boîte à outils, en fait, dont berceau, brunissoir, polissoir. Plus complexes les uns que les autres, tout aussi fascinants les uns que les autres. Tous acteurs de procédés également fascinants, où chaque savoir-faire a son vocabulaire à la fois poétique et mystérieux, eau-forte, aquatinte, manière noire ou mezzo-tinto, et j’en passe. Et tout n’est pas dit, c’est oublier qu’à la base, il y a une matrice, une planche de bois, de zinc ou cuivre, qui rebat les cartes.


Voilà, la gravure, art multiple, est une énigme, et le visiteur ne s’y trompe pas, qui, immanquablement, au-delà de l’image tirée sur papier (appelée estampe), se questionne sur les mécanismes du processus de création. Et pour le coup, on n’est pas au bout de nos surprises. Il est ainsi question de collagraphie, de sucre, de boue, et le résultat de cette inventivité renouvelée prend grosso modo… la clé des champs.


Le registre d’inspiration des graveurs est aussi vaste que l’extension du domaine du sensible, mais, en l’occurrence, ce sont les gaminées et autres feuillages qui affolent les semelles de vent des sept artistes. Dès lors, l’Espace Beau Site a l’allure d’un paysage, ce qui n’empêche pas… une virée sur les toits.


Les toits de Paris, qui plus est, vus par le Brabançon Jean-Michel Uyttersprot, adepte de xylogravure.


Sinon, tout commence par les herbes sauvages que René Weling, membre du collectif liégeois «Impression(s)», dispose sur un carton rigide enduit de colle à bois et qui, miraculeusement, deviennent folles, comme ébouriffées par une sorte de météo imaginaire, traversée par 14 variations d’effets, du plus livide au plus dense (photo ci-dessus).


Ce pur moment de poésie graphique fait face à la seule proposition colorée de l’exposition, celle du Français Nicolas Venzi avec sa constellation de glaïeuls – fleurs élancées comme des cierges, typiques d’une fin d’été, assez rares dans l’histoire de l’art et qui, en langage floral, symbolisent le rendez-vous: autant de hampes imprimées sur papier Japon, raccord avec leur fragilité, qui se démarquent du corpus noir/blanc ambiant, qui surtout résultent d’un savant bouturage de techniques, en creux, où intervient… du lait concentré sucré.


A côté, deux membres d’un autre collectif, à savoir: l‘Atelier Empreinte, made in Luxembourg. Représenté par Robert Hall – dans ses monotypes à la boue, le portrait s’émiette comme un bulbe – et par Anneke Walch, dont la très épurée gravure en relief sur MDF nous parle du mois d’avril en quelques grappes de pétales stylisés, d’autant plus noirs qu’ils émergent d’un fond blanc de neige.


Sur le chemin de l’abstraction, il y a aussi Marina Bouchaï, autre praticienne du bois, et ses vibratoires compositions géométriques.


On termine le parcours en compagnie du désormais incontournable Pascal Jaminet, le magicien de la manière noire, attentif à l’infini petit – aigrettes de pissenlit, plis d’un rouleau d’eau, follicules de fougères, rameaux d’arbres –, transposé dans des atmosphères hypnotiques, à la mélancolie palpable, grâce à de soyeux clairs-obscurs, à des contre-jours insensés, à de la lumière puisée dans les profondeurs du noir, à des nuits trouées par des clairières de lumière. Avec Pascal Jaminet, la nature livre sa part d’indicible.


Infos:

Espace Beau Site, 321 Avenue de Longwy, Arlon: «Nouveau printemps pour les graveurs», jusqu’au 27 mars, du lundi au vendredi de 10.00 à 18.00h, le samedi de 10.00 à 17.00h. Démonstration de Pascal Jaminet lors du dévernissage, le dimanche 27 mars, de 15.00 à 18.00h. Tél.: +32 (0)478.52.43.58.www.espacebeausite.be



Des estampes, l’artiste dudelangeois Jean-Pierre Adam, dit «Menn», en a aussi commises, mais privilégiant le tirage unique, l’épreuve d’artiste. C’est l’un des aspects de la prolifique vie artistique de cet enfant des terres-rouges, «connu pour la puissance chromatique et l'effervescence gestuelle de ses créations», à qui les deux Centres d’art de Dudelange, engagés dans la redécouverte de la scène locale (comme ça a déjà été le cas avec le peintre Dominique Lang), en probable préfiguration de la «galerie nationale», consacrent une expo rétrospective, précisément dans le contexte du 80e anniversaire du créateur «Menn» (1941-2014) qui, en même temps, «fut un des grands défenseurs du statut de l’artiste indépendant au Luxembourg et un des fondateurs de l’Académie d’été de Luxembourg».


Alors quoi? De la peinture. Grand format. Un jubilatoire afflux de couleurs gourmandes, vives rarement des demi-tons, et «que des couleurs primaires à la fin de sa vie». Et de la sculpture, éminemment phallique, comme une allégorie de la vie le sexe dit ce tourbillon qu’est l’amour, lequel dit la vie , noyée dans un bleu de ciel ou de mer, non sans évoquer la lumière de ce Sud (Aix-en-Provence) où «Menn» a fini par s’installer. Puis des oeuvres d’art textiles, des tapisseries, des hybridations notamment de xylogravures et d’inserts de paillettes dorées.


«Menn», artiste éclectique plus boulimique que solaire? En fait, de son propre aveu, «quand il crée, c’est le seul moment où il n’a pas de douleurs». Et ses douleurs sont nombreuses, d’abord physique, et fantôme, eu égard à la perte de sa main gauche lors d’un accident de travail à l’ARBED.


Energie vitale «de celui qui connaît la souffrance», la couleur est à l’évidence une catharsis, tout autant que ses motifs. En croix – de Lorraine, de saint André, grecque ou catholique, «possible vestige de son éducation rude au sein d’une institution religieuse» – et en spirale – celle-là qui reproduit le geste circulaire de l’artiste, qui, aussi, signifie le début et la fin de toute chose.


Et sans doute que le grand format est à lire comme une terre où inscrire son paysage à la fois mental et gestuel. Et donc, le geste prévaut, comme pour faire mentir le handicap. Embarquant une large gamme de pinceaux, empruntés au calligraphe chinois ou au trivial chantier, c’est selon.


Aussi, il y a le goût pour les matières, le bois flotté et la toile de sac à charbon intégrés aux pigments. Et le goût de la fabrication artisanale, des cadres et supports faits main, en carton alvéolé, matériau qui vieillit plutôt mal (la preuve ci-dessus, à gauche de la photo: oeuvre exposée en 1992 au Palais de papes d’Avignon). En tout cas, dans la luxuriance des compositions, où percole l’influence des expressionnistes américains abstraits, la nature joue sa partition la plus intime.


50 ans de carrière, c'est une colossale somme d'oeuvres, que Jean-Pierre Adam n’a pas toujours intitulées ni datées, loin s'en faut, ce qui a donné un brin de fil à retordre à l'accrochage. Au final, point de chronologie mais des associations chromatiques révélant au mieux la sensibilité du créateur «Menn» et la singularité de son oeuvre, volontaire conquête de soi sur les événements.


Infos:

Centres d’art Nei Liicht et Dominique Lang, Dudelange: Rétrospective de Jean-Pierre «Menn» Adam (1941-2014), jusqu’au 27 mars. Catalogue (30 euros). Visites guidées de l’expo et de l’atelier de l’artiste rue Tattenberg, sur demande: marlene.kreins@dudelange.lu



Et nous voilà à Franck Miltgen, à sa façon d’enregistrer les vestiges du passé, à sa façon, au gré de ses pérégrinations, en l’occurrence dans la vallée de l’Alzette, à Rollingen ou Lorentzweiler, partant de formations rocheuses, d’exhumer/ collecter l’histoire du temps pour créer des sculptures empreintes – que, par ailleurs, dans une installation d’images 3D, il associe… aux ruines de bunkers recouvertes de fresques du Mur de l’Atlantique.


Ce travail, intitulé Shells in a Wunderkammer, qui pose la question du temps, du territoire et du «rapport au corps entre art et architecture», s’expose à Ettelbruck, aux Centre des arts pluriels, jusqu’au 20 mars (du lundi au samedi de 14.00 à 20.00h).


La trace, c’est ainsi la dimension que Franck explore depuis 2017, interprétée/traduite à coups d’empreintes sur alu ou sur tissu. La preuve actuellement avec Izu Traces – à voir à l’Art Cube de la Chambre de commerce (7, rue Alcide de Gasperi, Luxembourg-Kirchberg): des œuvres murales qui sont donc autant de traces sur tissu de roches volcaniques prélevées au Japon dans la péninsule d'Izu, traces alors marouflées sur des supports métalliques. Supports ensuite tordus jusqu’à faire naître des formes à la fois familières et étranges (photo ci-dessus), comme rescapées d’un autre univers, échouées d’un autre espace-temps, comme «du vrai rapporté d’une réalité lointaine».

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