• Marie-Anne Lorgé

Le corps et l’instinct

Mis à jour : 18 déc. 2020

Cristina Dias de Magalhães, on la connaît de dos: c’est sa façon de se tirer le portrait, sa façon d’ainsi raconter son devenir de femme par une variable sensuelle. Devenue mère, Cristina est aujourd’hui une louve, symbole de l’instinct et de l’éveil spirituel. Et sa photographie ne cesse de tricoter des mythologies personnelles, où gravite «la question toujours active du partage», fécondant des jeux visuels où l’intime et le monde environnant nouent des conversations secrètes, solubles dans les ombres et les lumières. Avec son regard tout doux, Cristina conçoit la photographie comme une célébration de la vie. Portrait d’une instinctive qui fait corps avec ses émotions.



Elle se dit réservée, Cristina – née en 1979 (à Luxembourg) sous le signe du scorpion –, et cette forme de timidité serait paradoxalement «ce qui lui a permis d’aller vers les autres». Du reste, le mot «amour» est celui qu’elle préfère et ce pour quoi elle peut se mettre en colère, «quand on fait intentionnellement du mal à quelqu’un».


Cristina fonctionne à l’empathie, davantage encore depuis la naissance de ses trois petites filles (la petite dernière a rejoint ses soeurs jumelles il y a tout juste quatre mois), qu’elle couve du regard. «Elles m’ont donné une nouvelle énergie de créer, de penser différemment comme artiste, juste en les voyant vivre». Et c’est précisément de l’observation de leur interaction, renouvelée comme une expérience, en toute intimité, qu’a germé sa nouvelle série photographique, dont l’exposition est programmée en janvier à Dudelange, au Centre d’art Nei Liicht. Contexte idéal pour une conversation à bâtons rompus.


Rendez-vous est donc pris, par Skype, prudence sanitaire oblige. Et d’ailleurs, elle en pense quoi du confinement, Cristina? Forcément, grossesse aidant, elle a apprécié de passer davantage de temps avec son mari. Sinon, «ça n’a pas changé grand-chose dans la mesure où, de toutes les façons, j’évite les foules»; il n‘empêche, elle «déplore la fermeture des lieux culturels».


Celle qui évite les foules, et qui apprécie les petits moments du quotidien – plutôt épicurienne, plutôt sucrée, experte en tartes sans vraiment aimer cuisiner – s’avoue citadine mais à l’affût de la nature … pourvu qu’elle soit proche de chez elle: les espaces verts, les parcs, sont sa zone de repli, elle y marche, elle réfléchit en marchant, c’est sa manière de s’évader tout en devenant perméable – comme un buvard – à ce qui est tout autour, le paysage et les autres.

Voilà qui, somme toute, balise les points cardinaux de sa pratique artistique, avec inscription du tout par/dans le corps.


Mais commençons par le début. Par le Skype. A l’heure dite, le son est bon, mais c’est l’image qui résiste, qui reste aveugle. Pas de quoi y voir une diablerie… pour Cristina qui «s’est découverte artiste à travers la photographie».


Petite, elle aimait le dessin et déjà savait qu’elle voulait «faire de l’art». Ce qui l’a conduite à Paris, «pour vivre la ville et sa culture». «Aller à l’aventure en solitaire, pour découvrir mon identité, qui est d’être artiste». Et puis, «à travers chaque fois une ville, découvrir le monde – Cristina a pérégriné de Paris à New York, de Hong Kong à Berlin, de Genève à Luxembourg –, et les arts par rapport à d’autres points de vue».


Tout ça a l’air bigrement sérieux. Sauf que Cristina aime rire – «mon mari et moi sommes des fêtards» –, elle aime danser. Et déjà, c’est une façon de dire le corps...


Mais retour à Paris. Avec des études d’arts plastiques, suivies par «l’expérimentation de différentes techniques» pour, finalement, se rendre compte que «c’est la photographie qui lui convient le mieux». «Ce qui m’intéresse, c’est l’ombre et la lumière, c’est le visible et l’invisible, c’est l’approche humaine, phénoménologique». En fait, «c’est par l’art que j’ai découvert la philosophie». Dont la dimension est évidente dans sa thèse, intitulée Vu(es) de dos: «j’y parle de me déplacer dans l’espace, d’exister, du corps qui s’exprime».


Le corps, Cristina ne va donc cesser de l’explorer. Pour questionner «le fait de devenir femme». Comme une quête d’identité. Et partant de là, c’est une émotion plus universelle que la photographie de Cristina saisit, interrogeant l’autre, sa place dans le monde, sa relation avec la nature.


La grâce et la délicatesse, la photographie qui se confronte aux codes classiques de la représentation picturale, la poésie et l’émotion qui percolent dans la mise en scène du personnage capté dans ses instants intimes, le besoin surtout, et avant tout, de mettre en images une expérience personnelle, voilà ce que Cristina partage avec Elina Brotherus. La sensibilité de cette photographe finlandaise lui fait en tout point écho: «elle m’a beaucoup impactée, j’ai découvert son travail pendant mes recherches et je suis allée la voir à Arles, elle est très généreuse».


C’est dans cette orbite que j’ai rencontré Cristina, en 2006, à la galerie Clairefontaine, où elle exposait des peaux zébrées à la façon de Lucien Clergue. Sauf qu’il s’agissait non pas de corps lambdas, mais du dos même de l’artiste Dias de Magalhães, qui qualifiait d’autoportraits ses «vues» sans visage, posture plutôt conforme à sa timidité, sachant surtout, ou avant tout, que l’enfoui ne se révèle jamais mieux que caché. Et toujours en mode séduction. Parce que tout participe du désir.


J’ai revu Cristina en 2019, lors du Mois européen de la photographie, avec Embody, une série d’une beauté formelle vibratoire, tendue par une pudeur, où ce qui prévaut sur l’effet esthétique, indéniable toutefois, avec la lumière «toujours celle de l’hiver», c’est bien une réflexion aux allures de quête philosophique: le «naître au monde». Avec le dos comme interface entre ce que l’on veut et ce que l’on tait, entre soi et ce qui (l’)entoure.


Dans Embody, le corps de Cristina se fond dans la nature, laquelle nature se fond dans son corps, «le dos étant une métaphore de la courbe de ladite nature». Au final, grâce parfois à l’utilisation d’un miroir, ça donne à la fois un dos-paysage et un paysage habité par une présence. Dans l’environnement, il y a certes les arbres, mais aussi des lieux clos, ceux-là qui filtrent les souvenirs et les doutes, ceux-là qui ont été témoins d’émotions vécues par l’artiste, comme une chambre dont les rideaux, tels des fantômes, gomment l’espace-temps. Tantôt Cristina superpose son espace intérieur et l’espace extérieur en une seule image, tantôt elle les jumelle en diptyque. Comme deux corps réverbérant un même esprit. Ou deux esprits incarnant le même corps. Toujours en couleurs.


Cristina, avec «son attitude d’artiste bien plus féminine que vraiment féministe», fabrique des intériorités. Des atmosphères aussi. Et dans sa «fabrique», elle recourt au récit. Elle se raconte des histoires, que l’observation de ses trois filles lui inspire. Et qu’elle donne à décrypter dans sa nouvelle série Instincts. Same but different, présentée en octobre 2020 au festival Imago Lisboa – aux côtés de trois autres photographes luxembourgeois, Marco Godinho, Pasha Rafiy et Patrick Galbats à l’invitation du curateur Rui Prata, aussi directeur du festival Imago Lisboa et ancien directeur du musée de l’Image de Braga.


Cette nouvelle série c’est elle qui débarquera à Dudelange en janvier , «c’est mon espace familial. J’adore voir ce que mes filles font quand elles s’ennuient, comment alors, d’instinct, elles interagissent avec le dessin et je capte ces instants uniques».


«Le fait instinctif de s’exprimer» fascine Cristina, c’est «une émotion primitive qui relie tous les êtres vivants». Les animaux y compris. Ceux-là qu’elle est allée observer… dans un musée d’Histoire naturelle, en l’occurrence celui de Genève. De quoi lui inspirer huit diptyques où elle fait dialoguer l’instinctive expressivité animale avec son vécu familial. «Je regarde les animaux comme mes filles les regardent, par leurs yeux. Certes, ce sont des animaux empaillés, mais par leur pose, je trouve un imaginaire».

Le résultat, c’est une association de dessins ou de visages humains (ses filles) et de profils ou de postures (d’animaux), chaque fois tributaire d’une couleur ou d’une texture, voire d’un caractère, c’est selon.


Les associations dépendent de l’histoire que Cristina se raconte, sauf que son but n’est pas d’abord, ni vraiment, de créer une histoire. En fait, l’assemblage ou la composition est de l’ordre de la photo volée, de l’impromptu … entre le regard d’un guépard et celui d’une de ses filles, entre sa chevelure et le noir plumage d’un corbeau, entre un museau de lièvre et une main, entre le nocturne pas furtif d’un loup et une silhouette enfantine que dissimule une cantonnière, entre l’écorce d’un arbre et la peluche – les deux oreilles d’un doudou lapin qui pend dans le dos de la fillette (voir photo: diptyque baptisé Adventure).


A propos de cette de cette série, on y reviendra bien sûr plus intensément en janvier, lors de son exposition à Dudelange.


Sinon, dans le visage caché de Cristina, hormis le sens de la fête, il y a la couleur rouge, la mer comme horizon de coeur, le goût des romans basés sur des faits réels et celui du cinéma expérimental. Mais «je n’ai jamais trop exploré le théâtre», dit-elle. Et pourtant.


Et pourtant, il y a du Tchékhov dans sa pratique artistique, par sa manière de dire «je» pour mieux dire «nous», et redéfinir une humanité.


«Le travail sur soi et sur les ombres me relie aux grands thèmes traités dans la photographie, que je trouve intéressants, mais que je ne pourrais pas faire. J’ai toujours eu un rapport bizarre au corps et à la photo, qui, de face, peut blesser – du reste, j’ai horreur des selfies. Je ne pourrais donc pas faire un travail frontal, ni social, ni politique. En clair, «je suis dans le non-dit, et ce faisant, je joue avec les voiles»…

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©2020 Marie-Anne Lorge

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