• Marie-Anne Lorgé

Laissez parler les petits papiers

Mis à jour : 6 nov. 2020

De la plante sensible à Chopin, qui remue à la première mesure, je voulais vous en dire deux mots, sauf que l’expo qui l’accueillait à l’Espace Beau Site, à Arlon – à savoir: la 20e biennale internationale du «Petit format» d’art contemporain –, a été contrainte de fermer ses portes, lockdown rebelote oblige. Comme la culture est le seul antidote contre la peur, j’embraie avec Me, Family, l’inouïe plateforme digitale initiée par le Mudam et je slalome parmi d’autres rendez-vous plastiques (dont la visite désormais virtuelle de la 6e Luxembourg Art Week et le Prix Werner du CAL), mais aussi littéraires (si le Goncourt est en veilleuse, connaissez-vous le Prix Paris-Liège?). Et tout ça juste pour vous recentrer sur un quotidien moins effrayant. En même temps, j’apprends que le spéculoos, spécialité belge, inimitable biscuit complice de la pause-café, s’appellera «biscoff» dès l’an prochain. Saint-Nicolas en tremble déjà.



Mike Bourscheid – né à Esch-sur-Alzette en 1984, vivant à Vancouver – est ce plasticien & performeur qui avait investi le Pavillon luxembourgeois à la 57e Biennale de Venise (2017) avec Thank you so much for the flowers, que l’on a revu à Luxembourg en 2018 avec no lemon, no melon, ce, à la galerie Nosbaum Reding, là où, en ce moment – et jusqu’au 28 novembre –, il remet le couvert avec Filled with Fluff and Emotions (photo ci-dessus).


Belle occasion de se frotter au singulier travail de ce fantasque mais fragile artiste qui fait tout lui-même – il monte, démonte, dessine et surtout, il coud – tout obsédé qu’il est par l’incidence du conservatisme ordinaire et des conventions sociales sur l’image du corps. C’est pour suggérer d’autres manières de vivre, pour désinhiber ou déjà tromper l’angoisse, que, de façon théâtrale, il propose des images corporelles déphasées – tantôt audacieuses, tantôt impuissantes – à coups de performances (documentées en vidéos ou photos) et de costumes-sculptures parfaitement décalés.


En même temps, Alex Reding, le directeur de la galerie éponyme, est celui par qui la désormais incontournable Luxembourg Art Week (LAW), foire d’art, a vu le jour il y a six ans. L’édition 2020 devait avoir lieu dans la halle Victor Hugo (Limperstberg) du 20 au 22 novembre, sauf que les nouvelles règles sanitaires limitant les événements à un maximum de 100 personnes, font obstacle à sa tenue physique. Pour autant, la LAW n’est pas morte. L’équipe organisatrice a travaillé à une optimisation digitale, permettant dès le 9 novembre (et jusqu’au 22/11) une visite virtuelle en 3D de l’événement.


«Une équipe de spécialistes a recréé une simulation des deux espaces d’exposition de la Halle Victor Hugo ainsi que le parcours des galeries. Des accrochages comme si vous y étiez permettent la rencontre interactive du public avec les œuvres, la consultation des informations complètes sur les artistes et leurs créations, ainsi que la prise de contact avec les galeries».

Une présence physique existe toutefois, et d’envergure, puisque Carlota, une sculpture monumentale de plus de 4 mètres en fonte de fer réalisée par l’artiste espagnol de renommée mondiale Jaume Plensa, a été installée au Rond-point Robert Schuman (Limpertsberg) elle y restera jusqu’au 15 décembre , sachant que cette installation à ciel ouvert est le fuit d’une collaboration entre LAW et la (parisienne) galerie Lelong, en partenariat avec la Ville de Luxembourg.

Infos: www.luxembourgartweek.lu


On reste au Limpertsberg, le temps de signaler que le Salon du CAL (Cercle artistique de Luxembourg) – événement parallèle à la LAW – est, lui, maintenu, dans les locaux du Tramsschapp, jusqu’au 22 novembre. Avec mesures sanitaires strictes (gel, masque, compteur de visiteurs, parcours fléché).

Et au cas où vous l’ignoriez encore, c’est à deux artistes, à Lisa Kohl – pour sa série photographique Sleepers – et à Filip Markiewicz – pour Antigone, une huile sur toile de 120 x 140 cms –, que le jury du Salon a attribué à l’unanimité le Prix Werner 2020 – prix décerné tous les 2 ans et doté de 2.500 euros.

Si vous avez raté ou si vous voulez «revivre» Celebration Factory, l’expo «monde comme il ne va pas» de Filip Markiewicz déployée au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain en automne 2018, un bon plan: la publication monographique (parue chez Hatje Cantz, 224 pages avec contributions d’experts, vues de l’expo et des oeuvres) où l’artiste Luxembourgeois «invite à s’immerger dans un univers de signes et d’images qui représentent le vide de nos discours actuels». En vente 40 euros, chez l’éditeur, à savoir: le Casino Luxembourg, 41 rue Notre-Dame.

En attendant, voici les horaires d’ouverture du CAL: Du lundi 2 au jeudi 19 novembre de 14.00 à 19.00h, les samedis et dimanches de 10.00 à 19.00h, les mercredis 4 et 11 novembre, de 10.00 à 19.00h. Lors des 3 derniers jours, correspondant au week-end LAW: vendredi 20 de 14.00 à 20.00h, samedi 21 de 10.00 à 20.00h et dimanche 22/11, de 10.00 à 18.00h. Visites guidées sur inscription. Infos: www.cal.lu


Au rayon littérature, que retenir? Que par solidarité avec les librairies, tenant compte du reconfinement et de l’inquiétude pesant sur leur réouverture, le Goncourt, ce cadeau privilégié de fin d’année – lequel, dès lors, ne profiterait qu’à Amazon – ne sera PAS proclamé le 10 novembre. Report il y a «jusqu’au jour où les librairies seront autorisées à reprendre leurs activités». L’Académie française (avec son grand prix du roman), le Renaudot et l’Interallié emboîtent le pas. Au contraire du Femina, qui non seulement remet son prix mais avance son annonce: c’est ainsi, ce jour, lundi 2 novembre, que Serge Joncour se voit couronné pour son livre Nature humaine (Flammarion).


Me reste à évoquer le Prix Paris-Liège. Doté de 10.000 euros, ce prix organisé par la Ville de Liège et la Ville de Paris «récompense annuellement le meilleur essai original portant sur les sciences humaines, écrit en langue française et publié au cours de l’année qui précède celle de la remise du prix». A l’issue des délibérations, clôturées le 22 octobre – donc, avant remise sous cloche généralisée –, le Prix 2020 a été attribué à Frédéric Joly (voir photo) pour son ouvrage La langue confisquée - Lire Victor Klemperer aujourd’hui (ed. Premier Parallèle): un «essai précieux à l’heure de la post-vérité».


Par la force des choses, la remise du prix au lauréat, en présentiel, est postposée – sans doute en mars (si tout va bien!).


Ecrivain et philologue allemand, né en 1881 à Landsberg, mort à Dresde en 1960, Victor Klemperer, fils d’un rabbin réformé, spécialiste des Lumières françaises, est un témoin majeur du nazisme: prenant des notes dans son Journal des «graves distorsions infligées à la langue allemande tout au long du règne d’Hitler», il analysa donc la LTI – ou langue du IIIe Reich – dans un ouvrage qui, à sa sortie, ne suscita aucune réaction. Pour rompre l‘amnésie, en retraçant la vie et la réflexion de Victor Klemperer, Frédéric Joly, essayiste et traducteur – déjà auteur de Robert Musil. Tout réinventer (Seuil, 2015), un essai biographique salué par la critique – , «alerte sur la persistance des mécanismes de la langue du IIIe Reich en nous».


Dans le même ordre d’idée, mais en version graphique, notez qu’à Luxembourg, une expo s’empare de la représentation de l’indicible, la Shoah, à travers la bande dessinée: en 200 planches, des comics américains à la bande dessinée classique franco-belge, des romans graphiques aux mangas, ce parcours historique et artistique qui apporte un éclairage différent sur l’holocauste est à découvrir à neimënster jusqu’au 9 décembre.



Et pour terminer, voici Me, Family. Portrait of a Young Planet, un projet pionnier pour le Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean), un projet d’envergure autour du concept de «la famille», inspiré de l’exposition iconique The Family of Man conçue par Edward Steichen pour le MoMa de New York en 1955, et conservée au château de Clervaux au Luxembourg depuis 1994.


Initialement, l’expo devait être inaugurée en mai 2020 au Mudam, mais c’était sans compter la pandémie Covid-19, laquelle a poussé le musée dans ses retranchements, qui, du coup, s’est engagé sur une autre voie: la conception d’un projet digital. Sauf que le résultat n’a rien à voir avec une «simple» expo mise en ligne, loin s’en faut. En vrai, c’est une plateforme interactive… parfaitement sidérante: «ça n’a jamais été fait».


«C’est donc bien plus qu’une expo et c’est autre chose que se balader en 3D entre des œuvres». Disons plutôt que «c’est un show singulier», dit Suzanne Cotter, la directrice du Mudam: «on a créé un espace virtuel où on connecte les artistes, les œuvres – ici présentées ici dans un format inédit –et les personnes qui visite. Celles-ci s’immergent donc en live dans un espace virtuel, comme dans un jeu vidéo, mais via un avatar. Chaque visiteur, ainsi invité à devenir un avatar, et circulant dans des images toujours en mouvement, peut interagir avec les autres visiteurs en temps réel, converser, laisser un commentaire, voire écrire un graffiti.»


«L’exploit technologique est inouï», et l’expérience aussi – le mieux, d’ailleurs, c’est d’explorer soi-même la plateforme (@MudamLux #MudamLux #OpenMuseum #MeFamily mefamily.mudam.com), ce, jusqu’au 21 mars 2021. Et Suzanne Cotter de préciser que la durée limitée de la plateforme à six mois, correspond à «une réflexion écologique». Ce qui n’empêche pas le Mudam de déjà réfléchir «à comment archiver le projet dans le futur».


Comme toute la planète artistique, le Mudam a dû «repenser sa façon de travailler». Repenser surtout «son interaction avec ses publics». Sachant toutefois que si «la plateforme est un prototype, elle ne substitue ni à la réalité, ni au rôle du musée».


La technologique, c’est bien joli, mais qu’en est-il du contenu? «Censée être un portrait aux multiples facettes de l’humanité en ce début du XXIe siècle», Me, Family. Portrait of a Young Planet interroge ce qui se passe autour nous, se confronte à des sujets tels que l’innovation numérique, le plaisir, le divertissement et l’individu, mais aussi l’aliénation, les inégalités sociales, les guerres ou les crises identitaires. «Si on ne répond pas à toutes ces questions avec des solutions concrètes», dit Suzanne Cotter, «au moins, ces questions, on les pose!». Qui s’y collent? Les 24 artistes originaires de 14 pays réunis au sein de cette plateforme dont Clément Cogitore, Cindy Sherman ou Harun Farocki; pour le Luxembourg, le tandem Karolina Markiewicz & Pascal Piron présente To not be destroyed by powder to the powder and the fist, une vidéo réalisée à Taïwan en 2018 sur l’ancienne base militaire japonaise, avec le performeur Moling Wang et un groupe d’enfants. 


Une publication inédite, des événements publics et une nouvelle présentation (physique) de la collection du Mudam (dans une aile du musée) font partie du programme qui escorte la plateforme, qui devient ainsi «un espace propice au débat».


Infos: Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean 3, Park Dräi Eechelen, Luxembourg-Kirchberg, tél.: 45.37.85 1, mudam.com

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