• Marie-Anne Lorgé

La vie est un théâtre

Dernière mise à jour : 2 mars

Nouveau temple d’art contemporain eschois, la Konschthal Esch emboîte bien sûr le pas à la capitale européenne de la culture. Et donc, une poignée d'heures avant le coup d’envoi de REMIX Opening – si vous en ignorez tout, c’est que vous vivez sur une autre planète –, elle inaugure Instant Comedy de Filip Markiewicz, une expo «jeu de piste» à l’allure de regard sur notre monde comme il va trop vite, développée sur 3 étages.



Parachevant sa mue, le lieu émerge désormais de sa sombre chrysalide pour devenir une structure extrêmement lumineuse. Ce qui valorise d’autant l’oeuvre, très colorée, léchée, multiforme et multidisciplinaire, avec peintures (huiles sur toile) et dessins, mais aussi animation et digitalisation, histoire de bouturer histoire de l’art et environnements virtuels.


Il y a même de la sculpture. En bronze (matériau éminemment classique), parfaitement poli, rutilant: une oeuvre produite pour l‘expo, une sorte d’évocation de L’Homme en mouvement de 1913 du sculpteur futuriste italien Umberto Boccioni, à ceci près que la «figure humaine» de Markiewicz se disloque en une forme … informe.


Par ailleurs, le mélange des genres règne. On croise des icônes de la culture pop (musicales y comprises), du monde politique, des portraits people, issus du cinéma – dont Laura Palmer de la série Twin Peaks, le Joker (balafré de l’inscription Impeach), Robert De Niro – et de la littérature: ça va du déprimé/déprimant Michel Houellebecq – Filip ne se reconnaît pas dans son pessimisme, avouant être davantage raccord avec la posture «rentre dedans» du De Niro de Taxi Driver, l’insomniaque solitaire coiffé d’une crête iroquoise, le même qui «a manifesté contre Trump» –, donc, de Houellebecq, dis-je, au dandy provocateur et esthète Oscar Wilde, ce, à travers l’une de ses citations The world is a stage but the play is badly cast, transposée en écriture au néon: Le monde est une scène mais la pièce est mal distribuée.


Citation d’ailleurs empruntée à Shakespeare, qui hante toute l’installation comme «un prisme qui permet de dire les choses les plus violentes» – je vais y revenir.


Alors voilà, du théâtre, il y en a au hit-parade. D’ailleurs, Instant Comedy, c’est ça, un spectacle. Une somme d’indices aussi, un itinéraire brouillé, une narration non linéaire composite, faite d’objets et d’images. Qui nous parle des rôles que nous jouons, de notre société qui fait spectacle et de la place de l’art dans la société, de sa perception de l’actualité, des événements de notre époque.


Ça vous intrigue? Vous avez raison. C’est passionnant. Aussi exigeant. Je vous guide (photo ci-dessus: Impeach, 2019, huile sur toile, 210x180 © Filip Markiewicz - courtesy Aeroplastics, Brussels).


Notez d’emblée, comme une pierre à l’édifice d’Esch2022, que l’expo – vernissage prévu ce vendredi 25 février – est librement accessible ce samedi 26/02 de 11.00 à 23.00h, et le dimanche 27/02 de 11.00 à 18.00h.


Je commence par le début.



«Pour moi l’art visuel, la musique, le théâtre ne font qu’un»: telle est la «marque de fabrique» de l’inclassable créateur polono-luxembourgeois Filip Markiewicz, plasticien, performeur, installateur, musicien (Raftside), vidéaste. Il touche à tout et tout lui réussit (il additionne les prix, a représenté le Luxembourg à la 56e édition de la Biennale de Venise en 2015 avec Paradiso Lussemburgo), et dans ce tout, les médias ou médiums s’interpénètrent, les thèmes ou motifs se dispersent comme des leurres, s’enchevêtrent, se répètent, se répondent – la fluidité est du reste fondamentale, aux niveaux formel, esthétique et conceptuel. Dans ce tout, aussi, prévaut une idée d’effondrement, d’instabilité.

En fait, ce qui obsède Filip Markiewicz, c’est la vitesse – de l’information, des relations humaines (la «société liquide» des réseaux sociaux), des événements –, c’est le flux, cela qui fait que tout peut nous échapper à tout instant, que tout flotte, coule, tout se transforme. Tout change, rien ne subsiste, si ce n’est l’illusion, le mensonge.


En gros, la vie (ou la société) est un théâtre, la politique tout autant, et l’artiste d’en faire donc une démonstration magistrale dans Instant Comedy, où il mouline tout ce qui l’électrise depuis ses débuts, à commencer par l’Europe – migrations et religion incluses.

D’où son idée, aboutie en 2021, accueillie au Lausitz Festival, de confronter l’histoire de l’Europe avec… Shakespeare (nous y voilà) et son Hamlet, qui est à la fois un personnage – une incarnation de grands thèmes existentiels – et un texte «sans doute le plus universel de l’Histoire» (…), «chaque acte, chaque passage, chaque ligne peut faire écho à notre monde contemporain». Une tragédie, en tout cas, sauf que Filip Markiewicz considère davantage son Euro Hamlet comme «une déclaration d’amour».


La preuve en projections, au rez-de-chaussée. Il ne s’agit pas de la pièce de théâtre filmée, mais d’une vidéo performance axée sur la préparation de la mise en scène, sur des moments de détente et de répétition des comédiens/diennes (dont Marie Jung et Luc Feit) habitant ce «tableau contemporain» qui défrise «les codes établis du théâtre classique» (photo ci-dessus: © Rémi Villaggi).



Instant Comedy, c’est un pont entre différents mondes, et différents modes. Et la scénographie donne un sens à ce pont... en zigzag, truffé d’allers-retours entre peintures/objets et créations digitales, entre figures familières et sortes d’ectoplasmes mutants. Aussi entre des lectures possibles, complexes et codifiées. Avec, pour exemple, au rayon peintures, l’huile Volk. Terme tagué en rose bonbon sur le portrait de De Niro, antihéros mais néanmoins fou furieux, qui, arborant le badge «We are the people», «se présente comme le peuple», or, Volk en allemand dit autre chose: telle est l’une «des stratégies de détournement» de Filip Markiewicz, fondu de polysémie, de jeu entre signes et signifiants (photo ci-dessus: Volk, 2022, huile sur toile, 140 x 120 cm © Filip Markiewicz).


Le vocabulaire sculptural n’est pas en reste. Avec l’ersatz d’Homme en mouvement qui peut aussi faire allusion à la statuette des Oscars ou au fait que «tout le monde se met en scène». Avec également la récurrence du crâne: représentation allégorique de la vacuité humaine (agitée par moult créateurs contemporains, dont Damien Hirst), mais aussi énième référence à Hamlet… méditant sur le crâne de Yorick, proférant alors la fameuse réplique «To be or not to be».


En résumé, comme une charade, Instant Comedy, c’est fluide – les éléments, leurs paradoxes et contradictions, s’associent, se contaminent pour disparaître, puis ressurgir autrement, par analogie à la fluidité moderne –, surtout, c’est ouvert (aux interprétations et influences), et c’est évolutif. Et mon tout est un univers artistique en totale et constante expansion. Vertige.


Ah oui, Instant Comedy, c’est le titre de l’une des chansons de Filip. Dans la foulée, notez donc que l’expo présente une sélection de vinyles, une occasion donnée au public de découvrir les influences musicales de l’artiste.

Infos:

Konschthal Esch, 29-33 du boulevard Prince Henri: Instant Comedy de Filip Markiewicz, expo installatoire monographique, jusqu’au 22 mai. Assortie d’un riche programme-cadre (rencontres musicales, projections, ateliers, conférences, visites guidées tous les samedis à 15.00h, et en compagnie de Filip Markiewicz les 26 et 27 mars). Entrée libre, jeudi de 11.00 à 20.00h, vendredi, samedi et dimanche de 11.00 à 18.00h. Tout savoir sur konschthal.lu

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