• Marie-Anne Lorgé

L’homme a mangé la Terre

La culture opère un redémarrage confiant. J’en épingle quelques pistes, le long d’une diagonale qui relie neimënster, les Rotondes, le Cercle Cité et la galerie Nosbaum Reding, là où, notamment, Grégory Durviaux déplie une fable picturale qui pioche savoureusement dans l’allégorie animalière.



Deux mots d’abord sur le Cercle Cité qui propose actuellement Mateneen (Ensemble), un projet photographique – initié par l’Oeuvre Nationale de Secours Grande-Duchesse Charlotte – qui rend compte de la situation des réfugiés au Luxembourg au travers du regard de Sébastien Cuvelier, de Patrick Galbats et d’Ann Sophie Lindström, trois photographes qui retracent les histoires, peurs et espoirs de ces hommes et femmes déracinés trop souvent anonymisés, relégués comme des formulaires administratifs. Fruit d’une immersion, Mateneen vibre d’empathie. C’est à voir inconditionnellement jusqu’au 25 octobre – je m’y attarderai demain.


Deux mots aussi sur neimënster (Centre culturel de rencontre abbaye de Neumünster) qui vient de donner son coup d’envoi à Transition Days, ce festival de l’écologie alternative qui, pendant 9 mois, développera 9 thèmes autour de nos habitudes de consommation à coups de conférences et autres événements publics dont 9 performances artistiques documentées en installations vidéos, intitulées Are we there yet?, abordant chacune un sujet spécifique (la résilience, la nourriture, le travail, la mobilité, le vêtement) et sélectionnées par l’artiste luxembourgeoise Nora Wagner – vidéos à découvrir jusqu’en mai 2021 à neimënster, puis disponibles sur le site www.transitiondays.lu


Sinon, neimënster, qui met sur pied une journée «portes ouvertes» le 17 octobre et qui opère une refonte totale de ses concerts de jazz, offre un plantureux programme de spectacles tous publics (théâtre, marionnettes, cirque, clown, danse contemporaine, dont le nouveau solo Dreamer d’Anne-Mareike Hess du 4 au 6 décembre), d’ateliers, d’expositions (à commencer par Shoah et bande dessinée, un inventaire de la relation entre narration graphique et holocauste en 200 planches: ouverture le 1er octobre, à 17.00h) et de résidences d’artistes: pour l’heure, c’est le quartet «Sur Ecoute» qui s’y colle pour revisiter l’univers de Musashi, le plus grand des samouraïs que le Japon ait connu au tournant du XVIe siècle – le spectacle de clôture de résidence, le 26/09, à 20.00h, livrera le portrait de Musashi en mêlant musique, danse et théâtre. Infos et réserv.: neimenster.lu


Deux mots enfin sur les Rotondes, où toute la diversité de la programmation sera dévoilée ce week-end (du 25 au 27/09), avec, entre autres, l’inauguration de deux nouvelles installations artistiques dans le cadre des cycles «loop» et «cube» – c’est dans ledit «cube» qu’Alexandra Uppman poursuivra son questionnement sur l’identité et la notion de Heimat avec son installation Home is where the forest is. Notez que les deux premiers spectacles de la saison, Cirque Piètre de la compagnie La Faux Populaire et Dans les jupes de ma mère du Toutito Teatro affichent déjà complet. Comme il se doit, les Rotondes (tout comme toutes les autres institutions culturelles) ont mis en place les mesures sanitaires nécessaires, soit: port du masque obligatoire en salle, jauges réduites, sens de circulation imposé. Toute la programmation du week-end sur https://www.rotondes.lu/fr/agenda. Tickets en ligne sur rotondes.lu ou tél.: 2662.2030.


Et puis, nous y voilà à la galerie Nosbaum Reding. A ses deux espaces d’exposition, rompus à l’histoire récente de la peinture. Dans la grande salle, la galerie a rassemblé un choix de positions importantes quant aux questions formelles et conceptuelles liées à l’abstraction. Le choix est muséal. August Clüsserath (1899-1966), Imi Knoebel (né en 1940), Jens Wolf (né en 1967) et Marcia Hafif (1929-2018) en sont les points cardinaux. Que retenir en raccourci (pour les amateurs du genre)? L’abstraction géométrique de Clüsserath et les recherches associées à la peinture minimaliste de Knoebel (qui explore les relations entre support (bois, alu), médium et espace), de Wolf (avec un lot de 6 nouvelles œuvres à l’acrylique sur contreplaqué, et leurs citations/ répétitions d’inspiration postmoderniste) et de Marcia Hafif, artiste californienne, seule femme en lice, avec une peinture monochrome, une gestuelle répétitive (marques verticales appliquées de haut en bas)… éminemment sensuelle.


Virage radicalement autre dans l’espace contigu qu’est la «Project Room», ouverte à la figuration, terrain de jeu, en l’occurrence, de Grégory Durviaux.


Au fil des planches – toutes les oeuvres sont en l’occurrence peintes sur bois (ça sent déjà l’intention environnementale, et ça évoque une démarche à la fois naturaliste et bédéiste) –, Grégory Durviaux peint comme un fabuliste, ses images mettant en scène un bestiaire pour élaborer une sorte de récit joyeusement oblique/hyperbolique qui, bien que formellement très plaisant, n’en charrie pas moins une leçon de vie. Mais plutôt inversée. Où, parfois, la loi du plus faible prévaut – comme dans le cas du tableau intitulé Plaie d’Egypte, où une pluie de fraises s’abat sur une voiture.


On y lit le sempiternel et irrésolu (voire insoluble) conflit entre nature et culture (technologie incluse), à l’exemple du tableau Partout, chez nous!, où la coiffe colorée du chef Raoni disparaît derrière un tas de bois, par analogie aux arbres sacrifiés de la forêt amazonienne, à l’exemple aussi de l’évolutionniste Ernst Haeckel de retour de Sainte-Lucie où d’exotiques oiseaux multicolores rapportent dans leurs nids un fil électrique, une boîte de converse ou un … masque buccal, à l’exemple encore de Dommage collatéral où les papillons bataillent, comme Don Quichotte, contre les ailes d’une éolienne, à l’exemple enfin de Santa Monica Bay, où un poisson-clown et un poisson- chirurgien bleu (les Nemo et Dory de Pixar) flottent dans un jerricane.

On y lit une résilience par l’humour, sinon par l’absurde, qui jamais, toutefois, ne parvient à raccommoder le vivant, hominidés (du reste bien présents à force d’être absents) et animaux restant chacun sur leur position. Et on y lit l’incidence virale, la puissance dévastatrice de l‘invisible qu’est la Covid-19, générant des replis comportementaux souvent ineptes – comme le mur de béton de Noé dans les villes, lequel mur piège ours, zèbre et lion, les prédateurs-rois, mais que la gracile girafe surplombe d’un coup de cils grâce à son long cou gracile, comme aussi le ballon de rugby de Eiris, prénom d’un hérisson qui, tout en faisant écho à l’organisme français de mesure de la performance socio-environnementale, illustre délicieusement le proverbe affirmant que les souris dansent quand le chat est parti – un proverbe devenu une vérité d’expérience, puisque les animaux se sont défoulés dès lors que les hommes se sont confinés.


Singulier travail que celui de Grégory Durviaux, né en 1975 à Bruxelles (vivant à Luxembourg et à Bruxelles) qui fait mine de passer la réalité au tamis de l’imaginaire – et vice versa –, qui surfe sur l’illustration en se régalant de métaphores, qui s’accroche aux branches de Jean de La Fontaine, qui lorgne du côté de la littérature – dont Queneau, ichtyologue patenté, dont Perec, adepte de l’infra-ordinaire – pour au final interroger l’existence humaine ou, grâce à l’art comme vecteur, fonder sa propre anthropologie, où percole un petit air inimitable fait de dérision, d’inquiétude et de poésie.


Me reste à signaler qu’entre ces deux salles d’expos Nosbaum Reding, existe un espace (ancienne Valerius Gallery, désormais installée Place du Théâtre) aujourd’hui piloté par Hans Fellner. «Fellner Louvigny» (sa librairie de la rue Louvigny tirera définitivement son rideau tout prochainement) est mort, vive «Fellner contemporary» qui, pour son expo inaugurale Cadavre exquis – Wir sind alle Wilde, a invité deux femmes artistes peintres, Pascale Behrens et Patricia Lippert (avec 14 nouveaux grands formats où la matière, voile ou gaze, et la transparence s’accordent pour dire les désordres du monde). Jusqu’au 17 octobre.


Photo: Vue de l'exposition de Grégory Durviaux


Infos:

Galerie Nosbaum (rue Wiltheim, Luxembourg): «Abstraction, surface et chevauchements» avec August Clüsserath, Marcia Hafif, Imi Knoebel, Jens Wolf, jusqu’au 7 novembre (c’est Mike Bourscheid qui prendra la relève dès le 10 novembre). Et «Je ne peindrai plus de fleurs vu que l’homme a mangé la Terre» par Grégory Durviaux, jusqu’au 24 octobre. Infos: www.nosbaumreding.lu, tél.: 28.11.25-1.

Et tout ça sans oublier «Luxembourg Art Week», foire d’art, du 20 au 22 novembre.

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