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  • Marie-Anne Lorgé

Là où il/elle se terre

L’été est arrivé, c’est officiel. Avec les apéros de saison – et tant mieux si vous dénichez une ginguette au bord de l’eau. Le temps est enclin à faire le beau. Les valises sortent petit à petit du placard. Objectif plage? Mais pas si vite, minute papillon, on reste encore (un peu) à quai, c’est le début du voyage…



C’est le moment de proposer à vos baskets d’avoir des yeux et de les frotter aux «vérités troublantes» de Lorentzweiler, et, parallèlement, de prendre le vert avec l’expédition photographique de Patrick Galbats entré dans la peau d’un voyageur extraterrestre (je vous guide ci-en bas).


Et c’est plus que jamais le moment de vous proposer d’écouter/voir La poupée barbue, 60 intenses minutes restituant la force fragile d’une enfant broyée par un conflit armé ethnique (visuel ci-dessus) – spectacle présenté en ouverture du récent Fundamental Monodrama Festival et qui débarque au Théâtre du Centaure («am Dierfgen», Luxembourg) – âme sensible ne pas s’abstenir ci-dessous.


Et tant qu’à parler théâtre, version humour noir, je vous signale que 1h22 avant la fin, de Matthieu Delaporte, est encore à découvrir au TOL (Théâtre Ouvert Luxembourg, 143 route de Thionville, Luxembourg-Bonnevoie) les 28, 29 et 30 juin, 20.00h.


Le pitch? Alors que Bertrand a tout organisé pour que son suicide réussisse (enfin), quelqu’un vient frapper à sa porte. Pistolet à la main, moustache au visage, cet homme mystère lui annonce qu’il est venu pour le tuer. «Et puis arrêtez de vous excuser tout le temps. C'est insupportable! Comment voulez-vous qu'on ait envie de tuer quelqu'un qui s'excuse tout le temps?». Cocasse? Pour autant, ça pose la question de la solitude et du doute existentiel.

Avec Aude-Laurence Biver, Raoul Schlechter et Hervé Sogne, dans une mise en scène de Pauline Collet.

Réserv. en ligne ou tél.: (352) 49.31.66.



Enfin, sur la route, quelques détours plastiques pour aérer le verbe, au loin (de Nantes au Gard en passant par Paris) et tout près, dont au Parc de Merl et au château de Larochette – je tiens du reste à vous conseiller de faire un crochet par les Rotondes (à Bonnevoie), pour ajouter vos (souvent drôles, parfois impertinents) graffitis sur la Voie 15, une installation affolante, aussi bavarde qu’illustrée, avec sa tranche de quai grandeur nature (visuel ci-dessus); un quai tout équipé (haut-parleur, horloge, poubelle, panneau d’affichage inclus) bordé par ces rails prêts à accueillir ce week-end… une locomotive, autre structure, nouvelle surface où chacun, passant, peut s’exprimer librement…


Ah oui, me faut aussi compléter l’info concernant la campagne de crowdfunding lancée par le MNAHA (Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art) en vue de l’acquisition du tableau Le champion (1932) de Joseph Kutter, représentant Nicolas Frantz, le double vainqueur du Tour de France en 1927 et 1928, eh bien, sachez que cette campagne – soutenue par les trois cyclistes vedettes Christine Majerus, Andy Schleck et Fränk Schleck – s’étend jusqu’au 31 décembre 2023 (la mise fixée est de 100.000 euros) et que le tableau de Joseph Kutter est actuellement exposé – escorté du vélo de 1927 de Nicolas Frantz (1899-1985) – à l’étage supérieur de l’Aile Wiltheim… où se trouve une urne à dons.

Infos sur la campagne et les modalités de souscription sur le site: www.eisechampion.lu



En 2019, la commune de Lorentzweiler lançait un projet artistique dans l’espace public, à savoir: l’exposition Störende Wahrheiten ou «Vérités troublantes». Expo biennale où cinq artistes sont invités «à mesurer leur art à une thématique sociétale d’actualité». En l’occurrence, cette année est placée sous le thème de la Propriété et accueille Jérémy Palluce, Marc Pierrard, Elisabeth Schilling, Keong-A Song et le duo toitoi formé par Christian Frantzen et Roland qui se consacrent entre autres «aux concepts de propriété privée, consommation (dont d’illusions et de faux besoins), pauvreté, injustice, ou encore de capitalisme et de communisme».


En chemin, vous croiserez … une longue queue. C’est celle «d’un monstre inconnu, anonyme, non identifiable, qui voyage» et dont Keong-A Song nous conte l’histoire, du moins son étape de repos, là, à Lorentzweiler, dans une petite maison abandonnée, haute et étroite comme une tour.


Keong-A Song écrit des histoires qui sont, comme elle le dit, «vivantes dans son imaginaire». Et son écriture, c’est le dessin. Mais cette fois, pour son premier projet dans l’espace public, voici donc Sleeping Stranger, une géante créature installatoire dont on ne voit que la gigantesque queue (pelage textile) qui pend, grise, sur la façade jaune (visuel ci-dessus).

C’est que le monstre était fatigué, que, voulant se reposer, il s’est approprié une maison à l’évidence trop petite pour y loger tout son corps. Eh quoi, le monstre voyageur serait donc un squatteur, qu’une méfiance, sinon une terreur injustifiée, pousserait à chasser? Mais ce monstre squatteur est d’abord un voyageur, un migrant… qui a juste besoin de dormir. D’ailleurs, s’approchant dudit monstre, dont on ignore tout, on entend son ronflement, ce qui le désarme, l’humanise et modifie notre perception, pour le coup mâtinée de dérision et de tendresse, ce qui est somme toute propre au conte.

Mais la vie n’est pas un conte… Mais Keong-A Song de nous donner une clé de la porte d’entrée.



Et il y a aussi de ça dans le travail déambulatoire photographique de Patrick Galbats, qui, invité à contribuer à Regard sur la commune de Lorentzweiler – une expo de photos plein air, déployée (en 30 tirages grand format) sur la piste cyclable, assortie d’un album-catalogue (50 images sur papier glacé) –, Patrick, dis-je, 3e artiste (après Jean-Luc Koenig et Véronique Kolber) à répondre à cette invitation spécifique, revient pour la cause sur sa commune d’origine. Qu’il a quittée il y a 20 ans. Constatant que beaucoup de choses ont changé. Et qui décide, à pied et à vélo, six mois durant, de se transformer en explorateur… tombé «dans quelque planète lointaine», interprétant dans le paysage des manifestations étranges, «croyant assister (…) à des phénomènes dont sa nature «terrestrielle» n’avait pas conscience». L’imagination infuse, la science-fiction frétille. Pour autant, les lieux (Blaschette, Bofferdange, Helmdange, Hunsdorf et autres lieux-dits) restent identifiables.


Patrick, inspiré par Jules Verne et son Voyage au centre de la Terre, entreprend une déambulation à l’allure d’aventure souterraine, en tout cas qui commence dans les buissons, broussailles et marais, réservoirs d’objets que l’œil (surréaliste) du photographe rend insolites.


Sachant que l’insolite se trouve aussi au coin de la rue. La preuve par un arrêt… sur une taque d’égout (visuel ci-dessus), dispositif d’accès… à une potentielle activité aussi clandestine que parallèle: certes, Patrick ne se hasarde pas dans le boyau, mais observe l’herbe sauvage surgie de nulle part triompher du béton et de la fonte – au demeurant, la taque est coiffée par un petit carré de palettes ceinturé par trois barrières Nadar, une signalétique en prévision de travaux mais comme détournée en protection de la nature résiliente. Pour Patrick, c’est une façon de donner une autre visibilité au prosaïque, de porter le regard sur une vie possible là où on ne l’attend pas. Et dans le portrait à tirer d’une commune, voilà qui est singulier ou, pour le moins, inattendu.



Là où le hasard fait aussi bien les choses, c’est dans les rencontres. De gens que parfois Patrick a connus. Autre source de regard décalé, histoire de masquer la nostalgie, ce qui n’empêche pas la bienveillance de suinter. Alors, plutôt que des portraits, des mises en scène à hauteur de petites humanités sans calcul. A l’exemple du personnage de couverture (visuel ci-dessus), une femme posant fièrement à côté de son thuya géant – donnant son titre au livre, Planet thuya – et tenant précieusement son petit chien dans les bras – le chien, émissaire social, agent de liaisons, traverse d’ailleurs fréquemment l’album.


A l’exemple aussi de Père Fouettard – «l’homme a postulé sur Facebook pour obtenir ce rôle, en fait, il est le roi de son monde à part» –, et à l’exemple corrélé de Saint-Nicolas, saisi de dos, qui ajuste sa mitre, une pointe rouge et or que Patrick associe, dans une autre image, au triangle de lumière venu soudainement irradier la cime d’arbres avoisinants.


Grosso modo, la lumière est celle de l’hiver, avec des ciels bas, leurs reflets inversés dans le miroir de l’eau – eh oui, la poésie résiste…

Alors, de maisons, certes, il en est question, de loin, fondues dans le panorama, ou de près, camouflées ou non, avec ou sans l’irruption de fougères et branchages ou d’un quidam atypique, mais c’est plutôt d’habitat qu’il s’agit – un florilège de tout acabit, cabanon enguirlandé, salle des fêtes, centre équestre, halle soufflante pour le tennis, tunnel de l’autoroute vers le Findel dont l’issue de secours, la porte, suggère un laboratoire secret – et de l’habitant, donc de seuil franchi. Patrick a été invité à entrer. A laisser l’humour infuser dans la sympathie, sans perdre de vue son objectif d’aventurier… confronté à l’étrangeté, réelle ou fantasmée. A l’exemple de ce petit garçon qui, tel un super-héros volant, saute de son lit superposé dans un bac rempli de boules en plastique colorées.


Ailleurs, dans un bistrot, Patrick capte la suspension du temps: entre trois fidèles clients perdus dans leurs pensées, assis devant une drëpp-bière, l’inamovible patron au comptoir et un antique poste de radio (où s’alignent un trophée sportif, une lampe de chevet et la photo du chien), on peut entendre les mouches voler…


Sinon, dehors, la végétation s’embroussaille, dissout les repères. Théâtre de mirages: «(…) et nous allons devenir le jouet des phénomènes de la terre». Galbats-Verne trouve au final un passage oublié, une sortie «vers le présent qui brûle»… à en juger par l’incandescence du soleil couchant, non sans s’être mesuré tant aux chardons qu’à un monumental ouvrage, noir, à savoir: le viaduc, lequel, capturé en contre-plongée, évoque une mystérieuse rampe de lancement.


Il paraît que la contre-plongée est la prise de vue du retour en enfance. Alors, quand le photographe croise un petit sapin encore vert et en pot (rouge), solitaire, oublié comme un nain de jardin au milieu du cimetière des arbres de Noël, on se dit que Patrick, brouilleur de lignes temporelles, parle de lui, et d’un temps disparu, à bord d’une poésie du presque rien.


«L’image trahit l’histoire que je me raconte, en tout cas, j’ai redécouvert la nature, l’hiver, la photographie au flash, les paysages de nuit «peints» par l’éclairage public…»


Planet thuya, le regard de Patrick Galbats sur la commune de Lorentzweiller, reste sur place, sur la piste cyclable entre «Nei Aarbecht» et Hunsdorf, jusque fin mai 2024.



Direction «am Dierfgen». Lever de rideau.


Sur le plateau (visuel ci-dessus), un abri de fortune fait de vieux tissus, de coussins, couvertures, vêtements et d’objets entassés, un chaos textile, aussi minable que dérisoire, qui évoque d’emblée le camp de réfugiés. Et c’est le cas.


Au milieu, il y a Bénédicta, une fillette devenue adolescente, qui garde le langage de l’enfance. Seule, attachante, souvent émouvante, elle habite l’histoire. Seule? Pas vraiment. Il y a Boy Killer, du moins son avatar en poupée bricolée de bric et de broc… à défaut de retrouver en chair et en os celui-là qui l’a sauvée. Sauvée de l’enrôlement dans un groupe rebelle. En fait, Boy Killer est un enfant-soldat, et Bénédicta a été victime d’un viol collectif, avant de devenir le jouet sexuel du chef du groupe rival, le «gros barbu».


Bénédicta s’est enfuie du camp où elle a été recueillie, désespérément, elle cherche à rejoindre Boy Killer. Une présence à jamais muette – est-il endormi ou mort? –, ce qui fait du texte confession un long monologue.


Bénédicta qui se fait appeler Beretta, comme l’arme éponyme, qui rêve d’utiliser une kalach’, que les filles se battent comme des garçons, déboule d’entrée du jeu du campement pour raconter chronologiquement les sévices qu’elle a subis, en mots simples et expressifs, parfois poétiques – et ça ébranle comme un ascenseur fou: ça passe par la recherche de Chatoux, le chat, par le miaulement qu’elle imite naïvement quand les violeurs lui demandent de montrer sa chatte, par la poupée de chiffon de départ devenue la «poupée barbue», ce bébé né du viol du «gros barbu», qu’après avoir accouché en cachette, elle a essayé de tuer «avec son lacet lasso» – mais elle ignore qui meurt de la guerre ou d’elle et ça la tourmente – et ça passe aussi par sa tentative de revoir sa famille, sauf qu’elle est traitée comme une paria, qu’elle se heurte à l’hostilité de sa tante.


Et la voilà donc qui livre son parcours, sa colère, ses angoisses et ses doutes – le corps de Bénédicta incarne avec conviction mais fluidité la convulsion des troubles et de la révolte, ça trébuche sans tomber. Et c’est Juliette Moro, avec son allure de moineau, qui porte sur ses épaules le poids de cette histoire terrible… et pourtant lumineuse eu égard à son amour naissant avec Boy Killer. Ce qui ne l’empêche pas de lui dire que «s’il répète ce qu’elle vient de lui confier, elle le tuera». Et d’ajouter au final, «maintenant qu’on est seuls au monde on fait quoi?» Sauf que Boy Killer n’en finit pas de ne pas se réveiller...


Emotion submersion. Sur fond d’innocence, de résilience et de vision véritablement lucide sur le monde.


La poupée barbue d’Edouard Elvis Bvouma, dans la première mise d’Anne Brionne, un décor d’Anouk Schiltz et Antoine Colla à la création lumières, avec Juliette Moro, d’une sensibilité vibratoire, d’une grande justesse de ton (pas de trémolos mais un débit peut-être une peu rapide), à voir sans modération au Théâtre du Centaure («am Dierfgen», 4 Grand-Rue Luxembourg) les 28 et 30 juin à 20.00h, ainsi que le jeudi 29 juin à 18.30h.



Ecole buissonnière.


Dans le Parc de Merl, exposition photographique Rethinking Identity mise en œuvre dans le cadre du Mois européen de la photographie.

Les photographes luxembourgeois Manon Diederich, Pit Reding et Pol Trierweiler examinent sur 16 panneaux grand-format l’identité humaine et remettent en question la société d’aujourd’hui à travers leurs approches artistiques respectives. L’exposition investit trois endroits distincts du parc de Merl, chacun dédié au travail d’un artiste – le travail de Pol Trierweiler est largement animé par l’ambition de créer des souvenirs, avec Bouchée à la reine, une série de collage d’anciens portraits de femmes, un ruban adhésif collé sur la bouche, Manon Diederich interroge les structures de pouvoir patriarcales, quant à Pit Reding, avec Human, il invite les visiteurs à explorer la notion de vulnérabilité. Entrée libre jusqu’en octobre 2023. Infos sur parcmerlart.vdl.lu


Au château de Larochette, Open Art: 26 exposants, dont Rol Backendorf, Pascale Behrens, Josiane Ginter, Fabienne Goerens et Patricia Lippert. Vernissage le 24 juin, à 15.00h – ouvert tous les jours de 10.00 à 18.00h. Finissage le 16 juillet, avec une performance de Patricia Lippert, et un dialogue musique & poésie en compagnie de Marc Theis et Serge Koch.

Plus loin (sélection).


A Paris, au Palais de Tokyo, La morsure des termites, une expo qui réunit une cinquantaine d’artistes reconnus, dont la Luxembourgeoise Aline Bouvy. Jusqu’au 7 janvier 2024.

«Pensée structurellement comme une ville invisible, en référence à l’ouvrage d’Italo Calvino dont l’expo emprunte le titre, on pénètre dans "La morsure des termites" comme dans la ville de Tamara: par «des rues hérissées d’enseignes qui sortent des murs», où «l’œil ne voit pas des choses mais des figures de choses qui signifient d’autres choses».


A Nantes (Quai des Antilles), à l’HAB Galerie, expo Habiter la terre de Barthélémy Toguo, artiste camerounais (poulain de la galerie Nosbaum Reding Luxembourg-Bruxelles), jusqu’au 17 septembre.

Passant librement d’une technique à une autre – dessin, peinture, encre, aquarelle, gravure, sculpture, installation, vidéo et performance –, Barthélémy Toguo, voyageur insatiable et attentif à l’actualité sans limite culturelle et géographique, se préoccupe des inégalités et crises qui partagent le monde. Dans Habiter la terre, véritable traversée dans l’oeuvre de l’artiste, mise en dialogue il y a d'œuvres monumentales et emblématiques.


Au château de Bosc, à Domazan, dans le parc, expo de créations de 25 sculpteurs, dont la céramiste luxembourgeoise Doris Becker (visuel ci-dessus). Comment faire cohabiter les singularités de chaque artiste dans une exposition collective? C’est la question posée. Réponse avec Singulier – Singuliers, cette expo estivale qui a la particularité de mettre en avant les singularités de chacun au lieu de vouloir trouver les ressemblances, les points de rapprochement entre les artistes.

Jusqu’au 20 novembre. Infos: artbosc.fr

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