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Juste ralentir

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 1 jour
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 11 heures

Avec son gris têtu, février a l’allure d’un ciel inconsolable – une eau de là-haut où les nuits sont si longues, mais où le temps n’oublie rien (à toi, ma soeur, mon âme sœur, quelque part dans l’eau de l’au-delà…).


Le gris est donc têtu. Mais dans ce ciel si bas –- à tel point, selon Brel, qu’un canal s’y perd –,  en quelques clochettes blanches muettes, les perce-neige font de la résistance.


Et elles ne sont pas les seules, puisque ce qui nous change la vie dans ce post, c’est le … soleil (visuel ci-dessous). Ce, en vertu d’une édifiante expo, Here Comes the Sun, au Cercle Cité, dont la radicale leçon est de battre en brèche l’idée que la technologique est la panacée à tous nos maux, tant écologiques que sociétaux, et qu’en vrai, l’intelligence dont nous avons besoin non seulement n’est pas artificielle du tout mais qu’elle est antédiluvienne, qu’elle est déjà là, dans le rayonnement du soleil, dans les micro-organismes. Tant pis pour les fondus d’écrans qui se substituent à la vie.



En clair, ce que l’expo met en lumière, c’est l’intelligence naturelle – tout en apprendre implique d’écouter ce qui nous entoure. Et aussi l’intelligence humaine en ce qu’elle est collective. En bref, ralentir et coopérer, deux mots à réhabiliter d’urgence dans l’arrogance logicielle et l’appétit algorithmique qui dévorent notre monde.


Here Comes the Sun est une proposition scientifico-artistique aussi magnifique que salutaire, initiée par Françoise Poos et Vincent Crapon, fondateurs d’Elektron, une association née lors d’Esch2022 (Capitale européenne de la culture), précisément basée à Esch/Alzette, en passe d’ailleurs d’y ouvrir un espace d’échanges et de réflexions critiques sur les technologies émergentes. C’est que, oui, selon F. Poos, les artistes numériques sont des artistes engagés qui posent des questions quant aux défis numériques et qui travaillent sur l’immersion et sur les codes du cinéma, le pouvoir de l’image en mouvement, la narration, à l’exemple de Staring at the Sun, le documentaire de science-fiction d’Alice Bucknell explorant la face cachée de la géo-ingénierie: c’est fabuleux et de toute beauté, et je vous raconte ci-dessous.


Au Cercle Cité, l’expo, soutenue par le Luxembourg City Film Festival, fait un tantinet écho au manque de nature qui percolait précédemment dans La Forêt. Solitudes et solidarités. En tout cas, elle débarque au même moment que le sublime Le chant des forêts de Vincent Munier, qui nous tend un affût dans l’humus, les brumes, les sons…



Toujours est-il qu’actuellement, à Luxembourg, la création numérique s’invite partout. Aux Rotondes (Bonnevoie), avec l’événement Multiplica Lab les 21 et 22 février – où l’on retrouve Françoise Poos et Vincent Capron le temps d’une conversation avec le collectif SPIME.IM à propos de leur performance  Grey Line –, au Casino Display (rue de la Loge, Luxembourg), où, le 20 février, donc en avant-programme du Multiplica Lab, il est question du son en tant que médium à part entière, et puis à l’Université de Luxembourg (Esch/Belval) où se lance TASTE (Transforming through Art, science an Technology), un cycle de conférences co-développé par Anouk Wies et Nathalie Kerschen où discuter de l’impact des développements technologiques sur le créatif tout en déconstruisant le mythe du «nouvel artificiel» – au programme, encore 2 conférences, l’une sur Bodies and practices le 25/02 et la seconde sur Data and (dis)information le 04/05.


Et bien sûr au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain. Avec Screentime/s, une expo attendue pour le 11 mars qui s’inscrit dans Fora, titre choisi pour désigner la programmation constellaire de l’institution célébrant cette année son 30e anniversaire, constellation pensée comme le pluriel de forum, où les collaborations et les expérimentations, les esthétiques, les réflexions sont au coeur des enjeux de cet espace d’art vivant.


Un week-end inaugural est prévu du 19 au 22 mars, poncturé de performances, de concerts, de conférences aussi, dont celle d’Enrico Lunghi, le 22 mars, à 16.00h, célébrant une histoire, un désir d’émancipation,  qui s’écrit depuis trois décennies.


En fait, l’expo de lancement de Fora, c’est Notes on Weathering, un projet évolutif de Bianca Bondi, conçu par l’artiste pour les sous-sols du «Casino», une temporalité souterraine. Le travail s’appuie sur des objets, des matériaux sensibles à l’humidité ambiante, donc une œuvre organique explorant les processus de transformations progressifs de la matière, les altérations aussi inévitables qu’irréversibles (visuel ci-dessus). A découvrir à partir du 1er mars – tout sera alors expliqué de long en large. Sachant que, parallèlement, le rez-de-chaussée du «Casino» va accueillir Post, un projet concocté comme une impulsion vers le futur par le Casino Display, qui, lui, fête ses 5 ans.



Avant de vous promener au travers de quelques émois plastiques – dont les expos de Sandra Lieners (Liquid memory under a skin of concrete à la galerie Reuter Bausch à Luxembourg), de Christian Aschman (Catalogue of Fragments, photos, au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange), de Jim Peiffer (Gare la Minn au Centre d’art Dominique Lang aussi à Dudelange), sans oublier l’univers de fusain de Marc Soisson à Oberkorn (Espace H20) –, m’importe de m’attarder sur les mots qui font tout voir autrement. 


Il y a ceux qui nous parlent précisément du monde autrement, ce, lors d’un cycle d’animations littéraires mis sur orbite à/par la galerie Simoncini  au 6 rue Notre-Dame, Luxembourg , en écho à Les lieux nous parlent, l’œuvre de Bert Mertens (visuel ci-dessus), actuellement visible dans la galerie (jusqu’ au 29 mars). Alors, pour la beauté que l’art, poétique, pictural, musical, nous invite à ne pas perdre de vue, cochez: Un monde à élargir en compagnie des poètes luxembourgeois et belge Paul Mathieu & Thierry-Pierre Clément le 26/02 (18.30h), Un monde à exalter selon la poète et performeuse belge Laurence Vielle le 5 mars (18.30h), Un monde à réenchanter le 12 mars (18.30h), et Un monde inouï à faire entendre, avec le compositeur Jean-Pierre Deleuze et le violoncelliste Jean-Paul Dessy le 22 mars à 11.00h – entrée libre.


Musicalement parlant, notez que le cycle Passions baroques, traditionnellement organisé autour du Carême par l’ensemble cantoLX qui fête ses 15 ans entraîne le public, en l’église Saint-Jean du Grund et dans le cloître de neimënster, sur les traces de la musique sacrée, mettant à l’honneur une collection inépuisable de compositeurs du répertoire religieux. En clôture de festival, qui en est à sa 16e édition, ne ratez pas L’Italie à Versailles le 24 mars (20.00h), un programme qui explore un répertoire de compositeurs italiens à la Cour de Louis XIV pour trois voix de femmes, celles des sopranos Véronique Nosbaum, Isabelle Poulenard et Lilith Verhelst. Infos et billetterie: neimenster.lu 


Sinon, au royaume des mots, il y a ceux qui voyagent vers la scène. Et le lieu qui choie singulièrement les écritures destinées au théâtre, c’est la Kulturfabrik d’Esch. Avec son concept de résidence baptisée La Maisonnette. Dont la première édition, autour des jeunes écrivain.e.s Antoine Pohu (Luxembourg) et Suzie Colin (France), s’ouvre au public par 3 fois. A savoir: ce 17/02, à 18.00h, le temps pour Antoine Pohu d’animer un atelier autour des notions de ridicule et de moquerie, afin de nourrir son projet scénique intitulé Tous les pigeons n’ont pas d’ailes, et puis, le 20 février, à 19.00h, avec une conférence de Jean Boillot sur les enjeux du numérique sur de nouvelles écritures dramatiques, et enfin, le 21/02, à 17.00h, avec, en guise de sortie de résidence, une lecture des textes en cours de création suivie d’une discussion avec le public. C’est gratuit mais faut s’inscrire. Infos: kulturfabrik.lu


Me tient encore à coeur de vous signaler qu’Elsa Rauchs a décroché la Bourse Edmond-Dune 2025 pour son projet théâtral Les choses durent, salué pour la place essentielle accordée au partage. En fait, le monologue d’Elsa Rauchs, qui sera porté sur scène par la comédienne Sophie Langevin, s’attache à une figure féminine en quête de repères et interroge la manière dont l’intime s’inscrit dans des héritages générationnels. Cette nouvelle création, dont la scénographie sera signée par Clio Van Aerde, sera en production au Théâtre d’Esch au début de la saison 2027-28.  


Et la cerise sur le gâteau textuel reste à venir. Avec le Mois de la Francophonie 2026. Eh oui, en ouverture, l’Institut français du Luxembourg organise une dictée géante participative animée par l’écrivain Rachid Santaki alias ‘Monsieur Dictée’ ,  la première du genre. L’événement se tiendra le 4 mars, au Cercle Cité à suivre…



Et puisqu’on y est, au Cercle Cité, restons-y pour rencontrer le soleil…

Non sans d’abord slalomer… dans l’anthracite, cette tonalité qui sied au H20, ce réservoir d’eau d’Oberkorn transformé en espace d’expos. C’est là que Marc Soisson accroche ses travaux de papier et de fusain, des œuvres travaillées comme du crépi, qui brouillent la frontière entre art et nature, permanent et éphémère.


Utilisé depuis la préhistoire pour les esquisses et les études, le fusain fabriqué par carbonisation de branches tendres (principalement du saule, du peuplier) – offre une gamme de noirs profonds et de gris veloutés. Et c’est ce «charbon» que Marc privilégie pour son narratif développé en séries ou non, de 2008 à aujourd’hui où il est question de bois originel, de métamorphoses et d’évolutions de la matière, d’accidents historiques, de finitude.


Tout commence par de la manipulation photographique avec Insect Wall, un champ de bataille de mouches, une kafkaïenne bouillie de mouches mortes, assortie d’un cimetière drosophile fabriqué en lignite, et tout se termine par un rosaire, un charbonneux chapelet aux boules façonnées par les factures et autres créances accumulées par l’artiste durant des années, et qu’il trimballe comme une expiation.


Entre les deux, le motif répété/renouvelé de la spirale, inspirée de l’emblématique Spiral Jetty, l’installation de land art, composée de roche basaltique noire, réalisée par le sculpteur américain  Robert Smithson en 1970. Et puis, pièce spectaculaire de l’ensemble, un dessin en format géant relatant le dernier voyage du Dugay-Trouin, un navire de guerre français de 74 canons qui avait combattu à Trafalgar en 1805, capturé par la Royal Navy, alors renommé HMS Implacable, et qui, après la Seconde Guerre mondiale, trop coûteux à restaurer, fut remorqué pour être sabordé le 2 décembre 1949 dans la Manche (visuel ci-dessus).


L’art de Marc Soisson, son dessin, sa confrontation avec le fusain, son va-et-vient entre abstraction et figuration, se lit comme une pratique ancrée dans les cycles de l’existence, dans les processus transformatifs propres à la chaîne du vivant. C’est à la fois puissant et étrange.

A découvrir jusqu’au 1er mars, entrée libre du vendredi au dimanche de 14.00 à 18.00h.



Terminus Cercle Cité. Avec Here Comes the Sun, un titre qui chante comme George Harrison (Beatles) en 1969, exploitant avant la lettre le thème météorologique.


Dans l’expo, 3 œuvres se rangent du côté du vivant, en tout cas, ce n’est pas un art qui fait partie du marché. Et si l’on y croise un panneau solaire, faisant ainsi accroire à un dispositif fonctionnel, il s’agit en vrai d’une inouïe rencontre visuelle imaginée par James Bridle, qui nous révèle l’existence de micro-organismes invisibles à l’oeil nu, les radiolaires, des créatures microscopiques aux allures de flocons fonctionnant à l’énergie solaire, des architectes naturels du fond des mers aux squelettes de silice une adaptation lumineuse au milieu, une intelligence à s’adapter façonnée au cours du temps profond que l’artiste superpose… à des panneaux solaires, ces récents objets d’ingénierie humaine censés résoudre des problèmes que nous commençons à peine à comprendre.


En appui, deux citations encadrent l’expo, à savoir: La vérité est toujours plus grande que ce que l’on peut calculer; laquelle fait écho à une phrase d’Hamlet: Il y a plus de choses sur la terre et le ciel, Horatio, qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie.


En réponse, les oeuvres qui nous emmènent autour de la planète, du macro au micro, activent notre imaginaire en rendant donc visibles les intelligences qui soutiennent la vie sur cette planète. Ce à quoi s’attache Solar Protocol, un collectif qui donne les commandes à l’environnement, donc au soleil une intelligence naturelle , en concevant un système d’internet solaire sous forme de boîtiers très légers, des serveurs ainsi situés dans des endroits où le soleil brille, un système certes fragile mais seulement rendu possible grâce… à l’intelligence collective, c’est-à-dire à un réseau mondial de bénévoles, donc, grâce à la coopération.


Enfin, pièce maîtresse de l’expo, voilà Staring at the Sun, la stupéfiante odyssée d’Alice Bucknell dans un futur proche dévasté par la géo-ingénierie, cet ensemble de technologies visant délibérément à manipuler et modifier le climat dans la lignée de certaines vanités scientifiques et des élucubrations délirantes d’un Elon Musk. Concrètement, l’œuvre, un film de  40 minutes découpé en 4 chapitres reliés par le cycle solaire, du lever au coucher film présenté sur deux écrans qui se font face fait intervenir des «jumeaux virtuels» avatars, arbres en acier, vaches carrées... (visuel ci-dessus) au milieu de moult simulations et ambitions inspirées de réels entretiens menés par l’artiste aussi écrivaine, basée à Los Angeles auprès de scientifiques spécialisés en télédétection de la NASA.


Dans ce montage de science-fiction, point d’images réelles, mais toutes transposées dans l’univers du jeu vidéo, qui est le mode d’expression de l’artiste, et un ton parfois humoristique, ce qui n’empêche pas la mise en lumière d’aspects ambigus et surtout, une sorte d’option finale foncièrement humaniste au demeurant empruntée à une autrice des années 70 qui nous ramène à cela qui élargit notre compréhension du monde, notre empathie, notre humaine créativité, nos liens sensoriels au vivant, aux soins que l’on se doit de lui prodiguer.


A l’heure des pluies de confettis et autres carnavals, prenez un coup de soleil… jusqu’au 5 avril.


Visite guidée gratuite tous les samedis à 15.00h. Et dans le programme cadre, ne loupez pas Le soleil dans l’imaginaire cinématographique de l’heure dorée à l’œil cosmique en passant par l’astre mourant, de l’illumination spirituelle à la menace existentielle , une conférence d’Yves Steichen, le 26/02, à 18.00h, dans l’auditorium Henri Beck (entrée 2 rue Genistre).  Entrée libre, inscription (et infos) sur cerclecite.lu

 
 
 

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