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  • Marie-Anne Lorgé

Joyeuse apocalypse

Au cas où ça vous aurait échappé, la tête que le Nobel de littérature 2023 couronne, c’est celle de Jon Foss, un écrivain norvégien et surtout un dramaturge… qui donne une voix à l’indicible. «Soit l’eau-de-vie, soit l’art».


Alors, ce sera l’art…


Le temps d’évoquer la nouvelle pièce de Ian De Toffoli, Léa et la théorie des systèmes complexes, actuellement à l’affiche du Grand Théâtre: une fantastique aventure textuelle et dramaturgique mise en forme à Limoges – au festival Les Zébrures –, un théâtre d’actualité, documentaire mais aussi narratif, monté en sauce «conte poétique exubérant» et mis en scène par Renelde Pierlot. Qui nous confirme – d’épique façon – que les mécanismes économiques ne sont en rien solubles dans le sauvetage de la planète.


Dans l’arène, une véritable saga familiale, celle d’un vilain écologique, à savoir: le clan Koch, multinationale américaine aussi pétrolière que sulfureuse, et une colère, fabriquée de toutes pièces mais pour autant probable, celle de Léa, jeune Luxembourgeoise ulcérée par l’implantation à Luxembourg de Koch Industries pour des motifs fiscaux. Spectacle-fleuve (2h30), avec e.a. Jil Devresse, Nancy Nkusi, Luc Schiltz, Pitt Simon, encore les 18 et 21/10, 20.00h, ainsi que les 15 & 22/10, à 17.00h.


Sinon, nous sommes à «Nuit des musées» J-2.


Avec dans le barnum, After Laughter Comes Tears au Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean), une exposition expérimentale déployée en quatre actes, qui considère le film et l’installation, mais aussi l’exposition et sa scénographie, comme objets performatifs et qui «prend pour point de départ le sentiment ambivalent d’inertie et de colère qui caractérise le modèle du capitalisme tardif adopté par nos sociétés» (34 artistes internationaux s’y collent) – vernissage ce 12 octobre (l’expo change d’ambiance… toutes les 27 minutes !).


Avec également le novateur red bridge project, cet événement qui jette des ponts entre trois institutions situées de part et d’autre du «pont rouge», le Mudam, le Grand Théâtre et la Philharmonie, et dont l’édition 2023 invite l’immense Lemi Ponifasio, artiste samoan et néo-zélandais.



Précisément, c’est la production Jerusalem de Lemi Ponifasio, portée sa compagnie MAU, qui inaugure ce 3e red bridge project, ce, au Grand Théâtre, les 13 et 14/10, à 20.00h. «Une utopie entre idéal et réalité, vie et mort, beauté et noirceur, liberté et contrainte, amour et haine, éternellement maintenue sous le joug d’archétypes divins inhérents à la vie humaine sur terre. Minimaliste et rituel, Jerusalem est amplifié par la poésie des chants māoris et l’épopée arabe Concerto Al Quds du poète syrien Adonis».


red bridge project, c’est un projet au long cours, jusqu’en novembre 2024, ce qui ne doit pas vous empêcher de déjà bloquer votre agenda de février, pour Love to Death (visuel ci-dessus ©MAU) qui «aborde la réalité quotidienne du peuple mapuche (Chili), la relation entre l’homme et la nature et entre les sexes, ou encore les questions d’identité et de destin» – avec la musicienne et compositrice mapuche Elisa Avendaño Curaqueo et la danseuse de flamenco Natalia García-Huidobro – les 2 et 3 février, au Grand Théâtre.


Mais aussi, mais encore, mais avant…



Une méthode antistress cartonne, naturelle et gratuite, qui consiste simplement à... observer les oiseaux: une étude publiée dans BioScience prouve le lien entre nos émotions et le chant des piafs, même en milieu urbain, notre anxiété se dissolvant dans les trilles de ces quelques grammes à plumes, qui incarnent en prime une symbolique liberté.


Evidemment, c’est encore mieux en pleine nature, sourde aux études mais prodigue en parfums, ces autres indubitables sources de relaxation… et d’images. A l’exemple de la lavande, idéale madeleine de Proust olfactive, quelques graines suffisant à vous transporter dans un Sud fantasmé.


Et c’est ce qui arrive au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain. Où une salle du rez-de-chaussée exhale une odeur enivrante, voire entêtante: ça peut étourdir par saturation. Laquelle saturation va en l’occurrence de pair avec celle des couleurs de l’artiste peintre américaine Tessa Perutz (née en 1988 à Chicago, vivant à New York), qui nous plonge dans un monde quasi fantastique, fait de champs et vallées que l’on croit reconnaître – l’artiste a désiré partir sur les traces de l’impressionniste Monet, envoûté par la lumière méditerranéenne – sauf que ce n’est pas le but, qu’il s’agit d’une composition non pas imagée mais colorée, et que ce monde gorgé de couleurs évocatrices – une sorte de revisitation des pratiques des fauves du début du XXe siècle – a la stupéfiante particularité de gommer les repères.


En vrai, How to Map the Infinite est une expo magique à sa façon et pour le moins «thérapeutique»: suspension du temps il y a et immersion dans un paysage sensoriel et psychologique. D’ailleurs, non contente d’intégrer sable, lavande ou autres «plantes connues pour leurs vertus curatives et transformatrices dans ses tableaux», Tessa Perutz, qui brûle de la sauge quand elle travaille, vise une approche mystique, concevant la salle d’expo «comme un aquarium où l’on respire l’œuvre», au propre comme au figuré, explorant en passant la valeur émotionnelle des couleurs. Ainsi, qu’évoque en nous le vert, par exemple? La réponse tient à la fois de l’expérience commune à tous ceux qui traversent l’expo et du ressenti personnel de chacun, élevant How to Map the Infinite bien au-delà d’une douceur naïve (visuel ci-dessus: vue de l'exposition Tessa Perutz. © Casino Luxembourg – Forum d'art contemporain, 2023).


Toujours est-il que le «Casino» nous parle (de) peinture, et que ça fait du bien. Et qu’il a l’excellente idée d’aussi consacrer tout son premier étage au… dessin: un médium assez unique dans la trajectoire du «Casino», un univers noir & blanc qui joue sur les nuances du fusain et du graphite, qui investit tout l’espace, couvre tous les murs, du sol et plafond et qui, du coup, «permet de développer une expo de façon immersive et radicale».



Le dessin en question, c’est celui, fabuleux et tentaculaire, que pratique Jérôme Zonder, dessinateur français (né en 1974 à Paris), qui, dans Joyeuse Apocalypse, dresse un portrait insensé, celui d’un personnage imaginaire, appelé Pierre François, comme le poète anarchisant et truand qui forme avec Garance et Baptiste le trio infernal de Les enfants du paradis de Marcel Carné – sachant que le paradis désigne le dernier étage d’un théâtre, la partie la moins chère car très éloignée de la scène.


Pour Jérôme Zonder, Pierre François est une allégorie du siècle… qu’il embarque dans une tragi-comique fête devenue une sorte de danse, mise en scène (construction/déconstruction) autour de stations qui se renvoient les unes aux autres, avec répétition et découpes de motifs, alternance sol-espace, pour au final former une boucle. Et le tout est absolument prodigieux. Vertigineux.


D’abord, c’est une réinvention du genre du portrait. Et façonner celui de Pierre François, c’est une accumulation dans un temps long d’images glanées dans différentes sources iconographiques – dont éléments populaires, cinéphiliques, de l’histoire de l’art, etc – susceptibles de modeler «l’entièreté» du personnage. Images converties en dessins organiques (visuel ci-dessus: vue de l’exposition Jérôme Zonder ©Casino Luxembourg – Forum d'art contemporain, 2023).


Ensuite, et surtout, c’est l’exploitation de toutes les possibilités du dessin, dans la technicité, dans le support – dont le mur travaillé comme des empreintes pointillistes, histoire «d’être dans la peau» de l’antihéros François –, dans l’enjeu et la finalité.


C’est un dessin mis en espace, scénographié, et permanent est le va-et-vient entre le graphisme et le narratif – du reste, il y a du texte, des mots hirsutes/explosés écrits à la poudre de fusain censés matérialiser le bruit quand on entre dans une fête, comme une «présence physique du son», en tout cas, «ça participe à une sensation de vibration».


Drôle de fête que cette Joyeuse Apocalypse, où dans sa tentative d’exister – il lui arrive même d’être amoureux –, Pierre François ressemble au hamster dans sa roue: «Je suis un hamster, dormir, nager, faire la roue, courir, évacuer, faire le beau, pas mourir, dans mes rêves je suis le pire», dit-il en fin de parcours. Un final à forcément découvrir dans une dernière salle, quadrillée comme un jeu de l’oie, ou comme des cases de bédé, chaque case suggérant à la fois l’écran – dispositif de projection mentale – et la cage. D’ailleurs, au beau milieu de cette ultime salle qui combine le jeu, la narration et le délire graphique, c’est bien dans une cage que Pierre François s’échoue, affalé – seul, désoeuvré et chevelu – devant son ordinateur, le phare dérisoire/illusoire de sa nuit existentielle.


Tessa Perutz et Jérôme Zonder, au Casino Luxembourg – Forum d'art contemporain, deux univers à (re)voir sans modération jusqu’au 7 janvier 2024 – www.casino-luxembourg.lu


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Impensable pour moi de terminer ce post sans brièvement vous parler de Cicatrice urbaine, la manifestation organisée ce 14 octobre au VeWa, cet espace de création né de la métamorphose, à coups de chantiers participatifs, du bâtiment vestiaires-wagonnages de l’ancienne usine de Dudelange, ce, grâce à l’engagement obstiné du DKollektiv.


De quoi s’agit-il? D’une journée de découverte des oeuvres artistiques réalisées suite à un appel à projets lancé il y a 1 an sur le thème précisément de la cicatrice urbaine.


Et le 14 octobre, en clôture de saison, c’est l’occasion unique de découvrir, de 17.00 à 22.00h, les 9 œuvres et installations conçues par 14 artistes interprétant donc librement «l’idée d’une cicatrice qui s’est formée dans la vallée où se trouve le site post-industriel d’aujourd’hui».


Parmi les œuvres, de la poésie (de Fabienne Faust), de la performance musicale (the injured valley selon Nicolas Graf, Camille & Erwin Reiter, Benjamin Renz & Mathis Krier), une structure textile (par Diane Jodes), de la photo (Marie Capesius), de la métamorphose façon Serge Ecker, hormis les créations d’Anne-Sophie Betz & Sophie Kaiffer, Robert Hall, Bernard Mathey et Viktoria Vanyi.


Ou? Au VeWa, 4 place Thierry van Werveke à Dudelange. Pour tout savoir de ce convivial programme, assorti d’un bar & soupe, surfez sur www.vewa.lu

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