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LANGUE VERTE

Mis à jour : juin 2

Au réveil, ni alarme de téléphone, ni klaxon, ni avion, mais des cloches – ma maison crèche à deux pas de l’église.



Et puis, une sorte de densité de l’air devenue perméable à l’infime, aux bruissements du vent et des insectes, aux frôlements de ces riens qui, imperceptibles il y a peu, suggèrent qu’un rideau s’ouvre, qu’un pas s’éloigne ou que, derrière la porte, un silence se déshabille. Voilà, c’est lui, il est là, le silence, tu ne peux plus faire comme s’il n’existait pas, il a débarqué comme un vague pote que tu avais oublié : la surprise est équivoque, coincée entre deux chaises, celle du plaisir et celle du doute. C’est que ce n’est pas juste un silence de dimanche, pas juste une absence de décor sonore comme parfois le repli des vacances le permet. Non, c’est autre chose. Une présence. Qui t’aiguise l’oreille comme un chat. Qui, aussi, a un goût d’enfance, de tarte aux pommes, de goûter-confiture, quand les genoux accroupis dans les ombelles, tu mimais les coccinelles.


La coccinelle, c’est du vivant en 4D. Et par les temps qui courent, c’est inestimable. D’ailleurs, je n’en peux plus du virtuel, de voir des gens plats… et masqués – ce qui rend le sourire invisible, et le tube de rouge à lèvres dépressif !


Et pourtant, il faut tenir, comme lors d’un marathon. Mon viatique ? La chlorophylle ! Un bol de 50 nuances de vert pris chaque jour, à l’heure chère à Saint-Exupéry, celle des allumeurs de réverbères. Ou de préférence au moment où le soleil devient aussi pâle qu’un condamné, tout mou mais d’une singulière élégance : prendre congé afin de mieux rendre au silence (encore lui !) toute sa mémoire.


Le printemps, à force de revenir chaque année, on finit par ne plus y perdre son temps – c’est quand notre espace rétrécit que l’on mesure l’épaisseur de l’éphémère et du manque. En tout cas, cette fois, on n’est pas prêts de l’oublier. C’est un printemps magnifique, exceptionnel, opulent, qui mange nos fenêtres, qui cogne à notre porte. Or, la porte (encore elle !), c’est notre nouvelle frontière. D’un côté, il y a le canapé, le frigo et toute la panoplie rassurante (ou consommante, réconfortante, ronronnante : biffer la mention inutile) ; de l’autre, il y a la rue, une sorte de Méditerranée de proximité, où le naufragé que tu es s’en remet à un bout de tissu, un canot de sauvetage textile parfaitement rikiki qui te bâillonne la bouche et le nez. Le plus pénible, c’est la culpabilité charriée par le slogan humanitaro-sanitaire : si tu fermes ta porte, tu sauves des vies…


Du coup, je regarde pousser le printemps, je le regarde battre la campagne. Il n’y a aucune victime.

©2020 Marie-Anne Lorge

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