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Itinérances

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 2 heures
  • 8 min de lecture

C’était l’heure du vol plané des hirondelles. Le soleil pas encore vraiment couché et la lune pas encore vraiment levée. Elles valsaient comme des virgules dans le rose d’un ciel exténué par la chaleur, mais pacifié, détendu… comme après l’amour.


J’étais assise sur le vieux banc rescapé de la maison de famille. Assise face au jardin, vue sur l’herbe non encore fauchée, au point de monter jusqu’à mes genoux. Avec une sensation de vivant sauvage qui me troublait. Un trouble déjà ressenti au creux du jour en marchant dans les blés encore verts.


Donc, assise, en compagnie d’un petit opus poétique qu’un vers de Gaspard Hons ouvre, à savoir: la seule rose qu’aucun mot ne porte (extrait de roses improbables). Instant délicieux, installé par enchantement dans l’agitation et le bruit du monde qui ne laissent plus de place au retrait nécessaire à la lecture.


L’opus compte 6 pages, sur papier artisanal, fait main, entre feutrine et coton, en blanc cassé, bords de pages non rognés, un format qui s’emporte dans une poche pour nous rappeler d’aimer s’attarder. Et cet opus – publié par Estuaires – parle de rose encore, selon Paul Mathieu: Créer sa propre rose/ oui mettons une rose/ même si chardon ou géranium/ feraient tout aussi bien l’affaire/ Alors va pour rose/ rose.  C’est simple… comme une fulgurance.


Redonc, l’instant était délicieux. Je le laissais glisser comme un sable. Avec, en écho, un extrait de L’horizon, roman de Patrick Modiano, auteur convoqué avec sensibilité par Pierre François, pilier-fondateur de l’Espace Beau Site (Arlon), pour escorter les Itinérances de 9 artistes.


Depuis tout ce temps, il s’était laissé porter par les événements quotidiens d’une vie, ceux qui ne vous distinguent pas de la plupart de vos semblables et se cofondent au fur et à mesure dans une sorte de brouillard, un flot monotone, ce qu’on appelle le cours des choses (Patrick Modiano, L’horizon).



J’ai toujours cru que certains endroits sont des aimants et que vous êtes attirés vers eux si vous marchez dans leurs parages. Et cela de manière imperceptible, sans même vous en douter. Il suffit d’une rue en pente, d’un trottoir ensoleillé ou bien d’un trottoir à l’ombre. Ou bien d’une averse. Et cela vous mène là, au point précis où vous deviez échouer (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue).


Donc, voilà Modiano rameuté, cité à chaque vagabondage, métaphorique ou pas, de chacun des plasticiens composant Atelier 321. Puisque c’est lui le coupable exquis d’Itinérances. Et Atelier 321,  c’est quoi? C’est un collectif créé depuis plus de 10 ans, afin de convertir d’artistique façon les coulisses d’un garage, métiers et matières, puisque Beau Site, c’est d’abord… un garage (précisément sis au 321… de l’Avenue de Longwy à Arlon), où, en vertu d’un partenariat exemplaire, et profitant d’un volume transformé en mezzanine, est né un espace à la fois d’exposition et de création. Et chaque année, c’est un projet d’Atelier 321 – désormais distancié du propos mécanique – qui clôt la saison de la «galerie», lieu unique en son genre.


Et donc, aujourd’hui, le projet baptisé Itinérances croise des itinéraires de création – gravure, dessin, papier, céramique, installation… – et des échappées physiques ou imaginaires, des réminiscences, des souvenirs revisités. Itinérances, c’est donc une déambulation du «je» au «nous», et c’est une déambulation tant dans l’espace d’expo que dans l’instant où le réel vacille.


A l’exemple de Yolande Greisch, la tête dans les nuages (visuel ci-dessus). Eh quoi, peindre un nuage, quoi de plus banal? Sauf qu’il s’agit de faire «voir» ce qui n’est de l’ordre ni d’une représentation ni même de formes à répertorier, mais d’une émotion. Ce qui fait raccord avec la sublime révélation du photographe américain Alfred Stieglitz, qui a commencé à «capturer» des nuages dès 1922, en séries d’abord appelées Songs of the Sky pour, plus tard, les nommer Equivalents pour signifier qu’ils étaient équivalents à ses états intérieurs. Et Bachelard ne disait pas autre chose, qui qualifiait de «rêverie» le nuage, cette puissance formelle de l’amorphe en permanente action et déformation.


Parallèlement à ses huiles, Yolande commet un délicat leporello, un livre-accordéon où, par analogie à cet éternel migrant qu’est le nuage, elle parle du voyageur par l’exil, le déracinement.


Partant du leoprello, mini parenthèse impromptue pour vous rappeler que le Cercle Cité (Luxembourg) consacre son actuelle expo ΙΣΤΟΣ | WEB - Contemporary Artists' Books aux livres d’artistes et que, dans ce cadre, se tient une table ronde, le 4 juin, à 18.00h, qui explore comment le livre d'artiste a évolué des pages imprimées et des objets faits main aux œuvres hybrides qui circulent entre papier et écran.

Intitulée Scrolling Pages, la table ronde dans l’auditorium Henri Beck (2 rue Genistre) ouvre également sur des réflexions sur la façon dont les bibliothèques et les institutions collectent, conservent et présentent des livres qui existent entre l'objet, l'œuvre d'art et le fichier numérique, et sur la manière dont ces pratiques expérimentales font écho aux façons dont nous lisons, faisons défiler et interagissons avec les images aujourd'hui. Entrée libre, inscription requise.


Retour dans l’Espace Beau Site. Petit voyage en quelques pauses, en bord ou en cours de route.



La route, c’est le territoire de Marie-Françoise Poncelet qui lacère des cartes routières, au point d’en faire de la dentelle de papier, quand elle ne les hache pas en microscopiques rouleaux, tous compilés en carrés, comme des diapositives – une subliminale manière de dire que la destination importe moins que le chemin.


Sinon, il y a le poétique voyage de fragiles plumes qu’un vent aurait dispersées – sensible pointe sèche de Françoise Bande. Et le voyage suspendu de graines, le temps pour Françoise Deflandre de tailler le portrait stylisé d’un pissenlit ou d’une violette.


Aussi il y a l’anamnésie de la mer, ce qu’elle retient et emporte au gré de chaque marée que Sonja Scheitler résume en quelques flaques, des souvenances de grand large – en grès et verre résine – où, dans un turquoise brouillé, flottent des coraux  fantômes.


Et de même, il y a la trace des choses, leur empreinte, celle-là qui ancre la mémoire, matérialise le passage du temps, en porcelaine et plâtre selon Anne Loriers qui, par ailleurs, «linograve» des silhouettes, leurs ombres en partance ou retour (visuel ci-dessus) … Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu’elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s’éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d’enfant? (Patrick Modiano, Rue des Boutiques obscures).


Pérégrination(s) à l’Espace Beau Site jusqu’au 14 juin, du mardi au vendredi de 10.00 à 12.00h et de 14 .00 à 18.00h, le samedi jusqu’à 17.00h. Infos: www.espacebeausite.be ou tél.: +32.(0)478.52.43.58.



Dans mon précédent post, j’avais évoqué l’événement Edward Steichen aux Rencontres photographiques d’Arles, cet été (dès le 6 juillet), ce, à l’initiative de Lët’z Arles. J’y reviens donc. Enfin, bien vite… mais pas tout de suite. Non sans d’abord vous rendre attentifs au festival d’Avignon, qui sort ses tréteaux du 4 au 25 juillet, et où, entre autres spectacles luxembourgeois du Off, il y a lieu de cocher Les glaces, un texte de Rebecca Déraspe mis en scène par Sophie Langevin, du 4 au 23/07 à 22.30h, au Théâtre Le 11 (11 blvrd Raspail), et Les jours de la lune, une création de Renelde Pierlot, du 4 au 25/07  à 12.00h, au Théâtre Transversal.


Et non sans aussi préalablement vous proposer un «plan cult» ici ou pas (trop) loin en 7 étapes. 


Lors donc, le mercure monte (jusqu’aux prochains orages) et juin déjà frétille. Je dirais même que ce week-end a l’allure d’un entre-monde. Alors, plein des sens garanti là-bas, à Paris, Place Saint-Sulpice, théâtre de l’incomparable Marché de la poésie, 43e édition, du 3 au 7 juin, et pas loin, à Chiny, où, ce dimanche 31 mai, souffle aussi un vent de poésie baptisé Paroles en Gaume, une journée où s’entremêlent balades théâtralisées (de 11.30h à 14.30h / 4 départs), spectacles en salle (dont L’eau de vie surabonde à 16.30h et le concert de Josef Out à 19.00h), hormis un marché littéraire et musical accessible gratuitement tout l’après-midi. Infos & réserv.: www.ccbeaucanton.be ou tél.: +32 (0)473.28.08.17. 


Sinon, pour battre des vers, des pieds ou se régaler, notez:


La Block Party ça, c’est pour les fondus de culture hip-hop , une 4e édition du genre organisée aux Rotondes (à Bonnevoie) ce samedi 30 mai, histoire pour les rappeur·euse·s, DJ, danseur·euse·s, graffeur·euse·s et beatboxers de repousser les limites de la créativité et offrir une expérience unique


Ensuite, pour les amateurs de moment festif gourmand et autres curieux d’acte de cuisiner comme médium culturel, relationnel et écologique, rendez-vous à Sanem, ce samedi 30 mai, de 12.00 à 15.00h, au Gäert Matgesfeld (1 Matgeswee), pour célébrer Cuisine Banale, un projet artistique pluridisciplinaire de Breanne Johnson, Eléonore Grignon, Quentin Gaudry et Sarah Hornung. Au cœur du projet se trouve une cuisine mobile réalisée principalement à partir de matériaux de réemploi (…).  Plus qu’un simple objet fonctionnel, elle a été imaginée comme une plateforme de transmission et d’archive vivante de récits, recettes et mémoires liés à la nourriture. Ouvert à toutes/tous avec  mises en bouche et buvette artistiques préparées par l’équipe à partir d’ingrédients locaux. 


Et puis, pour ceux qui avalent des kilomètres, voici Transitus Immobilis, le projet conçu par Serge Ecker, Catherine Lorent, Claudia Passeri et Trixi Weis, trio plasticien luxembourgeois, qui migre vers Bruxelles (au 10 Rue du chapeau), avec une nouvelle expo accessible du 31 mai au 2 juin, vernissage assorti de performances ce samedi 30 mai, de 15.00 à 18.00h. 


Du reste, on retrouve Transitus Immobilis dans le cadre de Dodeka, cette façon pour le Mudam, à l’occasion de son 20e anniversaire, de mettre en lumière 12 œuvres de sa collection en les faisant voyager chacun des 12 cantons du Luxembourg. En l’occurrence, sHe is future, oeuvre collective de Transitus Immobilis (visuel ci-dessus, photo © Serge Ecker), sera installée au Biodiversum de Remerschen, où le 8 août, à 15.00h, elle servira de support à la performance de l’écrivaine Luce van den Bossche présentant des lectures d’Elsa von Freytag-Loringhoven, artiste et poétesse d'avant-garde pionnière, dont la vie et l'art radicaux et anticonformistes ont considérablement influencé le mouvement Dada et l'histoire de l'art féministe. 


Et pour terminer, retour en ville (Luxembourg), pour réagir au Bruit du monde par la littérature en vertu d’une soirée qui réunit Antoine Pohu et Tullio Forgiarini le mardi 2 juin à 18.30h à la Lëtzebuerg City Bibliothèque (3 rue Genistre), les auteurs y feront entendre des voix profondément ancrées dans le présent, attentives aux lignes de friction de leur temps (discussion organisée par l’IPW et modérée par Tonia Raus (Université du Luxembourg) et par les arts vivants, ce, par/au TROIS C-L | Maison pour la danse qui, le 3 juin, met les petits plats dans les grands pour une édition spéciale TalentLAB en partenariat avec les Théâtres de la Ville et le Théâtre du Centaure.


Concrètement, le 3 juin donc, à la Banannefabrik (12 rue du Puits à Bonnevoie), les artistes sélectionnés dudit TalentLAB présenteront leurs projets à 17.00h (c’est gratuit sur réservation par mail à contact@danse.lu). Une présentation suivie à 19.00h par 3 works un progress, dont Le monde moderne en abstrait, une expo qui met en lumière l’univers de Zavie une expo conçue dans le cadre du Fundamental Monodrama Festival qui prendra ses quartiers du 12 au 21 juin, où? A la Banannefabrik, of course. Boucle bouclée…

 
 
 

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