Intranquillité
- Marie-Anne Lorgé
- 18 janv.
- 8 min de lecture
Avant-hier, j’ai entendu les «kroos» d’un premier peloton de grues cendrées… et appris que le mimosa était déjà en fleurs. Une précocité qui suscite un ressenti mitigé, une bouffée d’optimisme mâtinée d’une dose d’inquiétude, dopée par le possible sursaut d’un froid polaire.
Tous/toutes, nous sommes ainsi faits, entre deux chaises, comme des héros intranquilles du quotidien.
Ah, l’intranquillité ! Un mot que je trouve joli, alors même qu’il colle à la paranoïa du monde comme il ne va pas bien, au sentiment de désenchantement ou de doute existentiel profond… qui tétanise le quidam qui a perdu la lecture des étoiles…
En fait, l’intranquillité a été popularisée par Fernando Pessoa, génie littéraire portugais mort en 1935, il y a donc 90 ans et dont on en finit pas de relire le chef-d’œuvre, précisément intitulé Le Livre de l'intranquillité, le journal intime que ce poète de l’évanescence des choses et des êtres flottant dans le temps qui passe a tenu toute sa vie en l'attribuant à un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares, qui, cultivant systématiquement le pouvoir de son imagination, se construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel.
En clair, avec Pessoa, l’intranquillité est un moteur créatif.
Et si je vous en parle, c’est parce qu’un autre génie, Robert (Bob) Wilson, metteur en scène, dramaturge, scénographe, architecte, dessinateur, plasticien, créateur de lumière américain décédé en juillet 2025, rend hommage à la grande aventure libre de la poésie de Pessoa, à son univers surréaliste, sinon baroque, à sa vie imaginaire déléguée à plus de 70 hétéronymes ou avatars fictionnels.

En vrai, Wilson a trouvé dans Pessoa une forme de double, il le confesse en 2024 – on se demande d’ailleurs comment ces deux-là ne se sont pas rencontrés plus tôt – dans une création théâtrale, PESSOA – Since I’ve Been Me (Depuis que je suis moi), qui était à l’affiche du Grand Théâtre (Luxembourg), les 9 et 10 janvier. Et qui, en ce moment – et jusqu’au 21 févier – se trouve transposée/déclinée de graphique façon, dans la galerie Nosbaum Reding (2-4 rue Wiltheim), à la faveur d’une expo de près de 40 œuvres sur papier aussi minimalistes qu’émouvantes – je dirais à la fois affectueuses et facétieuses – qui, en un jeu de miroirs, parlent à la fois du personnage Pessoa – où en l’occurrence se répètent, stylisées, des lunettes, des chaises, des tables – et du voyage, celui du rêve, celui de la finitude.
Les lunettes sont celles du créateur multiple, qui tantôt voit double, tantôt est aveuglé, égaré selon les heures du jour, en tout cas illustrant la célèbre la phrase «pessoalienne», nombreux sont ceux qui vivent en nous. La chaise vide, celle de solitude et de l’attente, fait allusion à une anecdote intime, liée à un cadeau, celui de l’oncle de Pessoa lui offrant le peu du rien qu’il possédait, son unique chaise. La table est un élément de la vie du poète, que Wilson utilise dans son spectacle, dans une succession de tableaux oniriques et silencieux où souvent Pessoa se tient donc assis à une table.
Quant au voyage, il s’incarne symboliquement dans un petit voilier, esquif fragile et gracile, qui navigue, tantôt en solitaire et pastellisé en bleu, tantôt fragmenté et coloré, à travers le blanc du papier (visuel ci-dessus).

Parallèlement, toujours jusqu’au 21 février, dans le contigu espace Projects de la galerie Nosbaum Reding, Nina Tomàs étale ses Arborescences, soit: des strates de figures, de motifs, de reprises chromatiques (à l’huile, à l’acrylique, aux crayons de couleur, à la feuille d’or) et de récits qui se contaminent mutuellement.
Par la diversité des formats, médiums, supports (bois, tissu, papier) et formes, les couches de lectures se brouillent en se bousculant, qui participent toutes d’un voyage – mental, spirituel, faisant écho à un souvenir ou à l’expérience d’une autre culture, indienne essentiellement, en tout cas de cette philosophie holistique qu’est le yoga (c’est du reste ce qu’évoque la Colonne, une superposition de sortes de billes plates en porcelaine, 33 comme les vertèbres du dos) – , sinon du rêve ou de cet état intermédiaire entre veille et sommeil (visuel ci-dessus: La lumière du soleil, huile, acrylique, graphite, photo Louis Weber).
Je l’avais déjà écrit, l’univers de Nina est un univers tourbillon, fragile et fort à la fois, aussi attachant que questionnant, méditatif aussi. Et c’est une pratique inédite, pas simple de «distinguer ce qui a été initialement peint de ce qui a été rajouté ensuite, le motif imprimé du geste de l’artiste», sans compter que ce geste implique aussi de broder sur du tissu. Des broderies de mots, comme le fil à tisser d’une histoire à la fois vraie et imaginaire.
Et dans l’histoire, on croise notamment un dormeur, un errant, des pleureuses, aussi des Coupables, en une série qui revisite les 7 péchés capitaux.
Info: www.nosbaumreding.com

Partant de la galerie Nosbaum Reding, petit saut à Bruxelles où se tiennent 3 grand-messes.
D’abord le PhotoBrussels Festival qui en est à sa 10e édition et réunit 52 expos en divers lieux de la capitale du 22 janvier au 22 février.
On y coche impérativement Zone de contact, cette proposition de l’antenne bruxelloise de Nosbaum Reding – la galerie se situe au 60A rue de la Concorde – est une sélection des lectures sociales, intimes et symboliques du monde qui caractérise le travail de neuf photographes basés au Luxembourg, à savoir: Eric Chenal, Rozafa Elshan, Lisa Kohl, Bruno Oliveira, Armand Quetsch, Daniel Reuter (visuel ci-dessus) et Daniel Wagener. Vernissage le 23 janvier à18.00h – expo accessible du mercredi au samedi de 11.00 à18.00h, du 22 janvier au 7 mars.
Et puis, Ceramic Brussels, première foire internationale dédiée (of course) à la céramique –- 70 exposants, 200 artistes et un focus sur l’Espagne – installée sur le site de Tour &Taxis du 21 au 25 janvier.
Enfin, la BRAFA - Art Fair, l'une des foires d'art les plus prestigieuses et anciennes d'Europe, qui se tient à Brussels Expo (Palais 3, 4 et 8) du 25 janvier au 1er février – œuvres éclectiques, allant de l'Antiquité au XXIe siècle, présentées par 140 galeries internationales, dont… Nosbaum Reding qui, sur son stand 141, rassemble Damien Deroubaix, Tina Gillen, Stefan Balkenhol, Stefaan De Croock, Ronny Delrue, Max Coulon, Melanie Loureiro, Liliane Vertessen, Peter Zimmermann.

Allez, hop, go home à Luxembourg pour un détour portraitiste et photographique, ce, en un grand écart temporel, du XVIIIe à aujourd’hui.
En vous rendant préalablement attentifs à quatre infos ou rendez-vous:
Que vient d’avoir lieu la cérémonie de remise des prix de la Biennale 2025 de De Mains De Maîtres, événement qui célèbre et a célébré en novembre dernier l’excellence des métiers d’art, embarquant en l’occurrence le thème Nature singulière, et que c’est Letizia Romanini qui décroche le Prix du jury, pour sa virtuosité à revisiter un art ancestral, la marqueterie de paille.
Qu’à neimënster (Centre culturel abbaye de Neumünster, Luxembourg-Grund), à l’invitation de l’Institut Pierre Werner, Plantu, illustrateur et ambassadeur de Cartooning for Peace, présentera Média Culpa (Editions Calmann-Lévy), un regard introspectif sur l'actualité – la laïcité, l’Europe, Donald Trump, l’Ukraine, l’écologie, la drogue, les réseaux sociaux – et l'art du dessin de presse. ça se passe le 21 janvier à 19.00h, et cet événement s’accompagne d’une exposition de dessins dans la verrière de la Gare de Luxembourg, inaugurée (aussi) le 21 janvier (mais déjà) à 10.45h.
Qu’à neimënster encore, le jazz remet le couvert avec la 9e édition de son festival RESET (du 25 au 31 janvier), réitérant son invitation au compositeur et vibraphoniste Pascal Schumacher à endosser le rôle de curateur musical. Que pour mener à bien ce projet, les étoiles montantes et les valeurs sûres du jazz de Belgique, de France, d’Allemagne, de Pologne, de Finlande, de Grèce et du Portugal ont été invitées à partager une résidence de plusieurs jours sur ledit site de neimënster, rejointes par le batteur luxembourgeois Jérôme Klein. Et que le résultat de ces expériences pourra s'apprécier lors d’un concert de clôture, le 31 janvier, à 20.00h.
Enfin, que la Kufa, Kulturfabrik Esch, invite six auteur·rice·s, quatre langues, trois genres littéraires lors de Lëtzebuerger Literatur(en), une soirée de lectures à ne pas rater le 28 janvier, à 19.30h (visuel ci-dessus) – en vous signalant tout de même que ça tombe le soir de la Première de Les voleurs d’amour, création théâtrale aussi violente que poignante à l’affiche du TNL, programmée aussi le 31 janvier et les 6, 7,13 février à 19.30h, ainsi que le 1er février à 17.00h.
En tout cas, de la fiction dystopique d’Enrico Lunghi aux histoires courtes de Nora Wagener, de la poésie bouleversante de Guy Helminger au premier roman de Cosimo Suglia, en passant par de nouvelles voix, telles que le lyrisme musical d’Emmanuel Bock ou encore l’écriture sociologique et narrative de Jessica Lopes, la Kulturfabrik, en collaboration avec le CNL, met donc en lumière la diversité de la production littéraire «made in Luxembourg» – soirée accompagnée en musique par la musicienne Blue-ish. Entrée libre et gratuite sur réserv.: inscriptions@kulturfabrik.lu

Arrêt portrait. Direction Nationalmusée, au Marché-aux-Poissons, dans la salle dédiée au genre, qui accueille un nouveau pensionnaire, ou, plutôt, une nouvelle oeuvre du Suédois Alexander Roslin (1718-1783), fameux portraitiste de l’aristocratie européenne du milieu du XVIIIe siècle, qui avait déjà trouvé sa place au sein de la collection du musée à la faveur d’un portrait d’une lady de la cour de Saint-Pétersbourg.
Cette fois, il s’agit du portrait d’un gentilhomme de l’entourage de Louis XV (visuel ci-dessus © Tom Lucas pour le MNAHA), on en ignore l’identité – c’est le passionnant objet d’une enquête historienne –, sachant que Roslin, né à Malmö, a principalement peint à Paris dans les années 1750 (où d’ailleurs il décède), non sans avoir pérégriné à travers l’Europe. Mais c’est donc à Paris qu’il a cherché et obtenu la consécration de sa renommée liée à sa maîtrise toute particulière du rendu soyeux des étoffes, de la carnation des visages ou des chairs, renommée aussi liée à l’humanité qu’il insufflait à ses modèles, loin de la pose protocolaire.
Un humanisme qui, par ailleurs ou autrement, caractérise la photographie picturale d’un autre portraitiste fabuleux, Edward Steichen, né en 1879, dont précisément le MNAHA commémorera les 150 ans de la naissance en 2029 en une expo croisant le photographe… et le peintre Alexander Roslin.
Pour la petite histoire, l’huile sur toile de Roslin dont il est ici question, le portrait du gentilhomme à l’habit de soie bleue, a été repérée chez un galeriste de Stockholm par Ruud Priem, conservateur des beaux-arts au MNAHA, et son acquisition conclue grâce au soutien des Amis des musées. L’art est donc un inégalé carnet de voyage(s) insoupçonné(s).
Une excellente raison aussi de visiter la salle des portraits du MNAHA, c’est que s’y expose une oeuvre d’Elisabeth Vigée Le Brun (née en 1755 à Paris où elle meurt en 1842), artiste française considérée comme l’une des grandes portraitistes de son temps – dont peintre officielle de la reine Marie-Antoinette.

Et pour terminer, me reste à signaler pour ceux qui n’ont pas encore eu l’heur de découvrir les expérimentations techniques et les mises en scène de natures mortes de Michel Medinger (1941-2025), comptant aujourd’hui parmi les plus importants photographes luxembourgeois, que le rendez-vous est actuellement possible à la galerie Reuter Bausch (14 rue Notre-Dame, Luxembourg).
Certes, il ne s’agit nullement d’une citation de L’ordre des choses, cette expo produite par Lët’z Arles avec le soutien actif du CNA, présentée aux Rencontres d’Arles en 2024 et réadaptée durant l’automne 2025 dans l’espace du Pomhouse à Dudelange, point donc de monumental cabinet de curiosités, il n’empêche, c’est un hommage – où figure notamment le polaroïd géant extrait d’une série consacrée aux poupées –, qui permet de prendre pied dans l’abécédaire ironique, parfois irrévérencieux du créateur Medinger, dans sa fabuleuse et fantasque collection d’objets accumulés/détournés, dans ses étranges et incongrues associations de fleurs fanées, jouets, outils ou légumes anthropomorphes (visuel ci-dessus: Le repos du guerrier, 1989, gelatin printing), autant d’'œuvres-allégories célébrant à la fois la précarité, la fragilité et la beauté de l’existence.
A ne pas bouder jusqu’au 31 janvier, infos: www.reuterbausch.com
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