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Histoires partagées

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

Alors que j’observais les premiers émois du magnolia de mon voisin, j’ai capté cette phrase amère: «Pendant que la planète s’embrase partout, le quidam se met la tête dans le sable», entendez par là qu’il se borne à parader en cortèges carnavalesques toujours nombreux un peu partout, tout comme les grands bûchers censés chasser l’hiver.


Eh quoi? C’est tout de même faire injure à la liesse populaire que le folklore peut générer. Certes, j’avoue craindre les bains de confettis noyés dans la beuverie, mais dans cette liesse, outre qu’elle offre une pause, de quoi effectivement distraire temporairement l’anxiété généralisée (avec Emil Cioran comme sous-texte, «Ne nous suicidons pas tout de suiteil y a encore quelqu'un à décevoir»), cette liesse, donc, est, quoiqu’on en dise, un outil social, un puissant ressort émotionnel.


Du coup, qu’en est-il de cette liesse transposée dans le «a» majuscule de l’Art? Eh bien, postulons (à juste titre et avec conviction) que «l’art ne sert pas qu’à créer de la beauté» déjà qu’il n’est pas juste là pour faire joli, sachant qu’entre le joli et la beauté, il y a un abîme d’intensité, de profondeur et de portée , mais «à susciter en nous des états intérieurs», dont l’empathie, et qu’elle est là, la liesse.  


Privilégier un art d’humanité voilà la belle idée. De préférence à un art politique. A moins que ce ne soit la même chose…



Et dans cette gamme, gardez à l’oeil Humains, un spectacle de Narcisse accompagné d’un guitariste et d’une vingtaine d’artistes en hologramme, un texte nourri d’écrits scientifiques humanistes, une fresque vivante et poétique pourquoi sommes-nous la seule espèce animale qui écrit, compose de la musique marche sur la lune? , qui navigue entre prose, slam, chanson, poème et rap. Déjà ce mercredi 11 mars, à 19.30h, à neimënster (on se dépêche… au galop!).


Ce petit trésor scénique inaugure GEM, la série de perles rares du théâtre que neimënster monte en épingle du 11 mars au 7 mai (infos: neimënster.lu), et s’inscrit dans le programme du Mois de la Francophonie initié par l’Institut français du Luxembourg. Lequel programme croise Screentime/s, entre mythes antiques revisités et technologies immersives, la nouvelle expo du Casino-Forum d’art contemporain  j’y reviens plus vite qui fête son 30e anniversaire avec Fora, un projet hétéroclite où cohabitent aussi Bianca Bondi, avec ses matériaux altérés, métamorphosés par l’humidité du lieu, en l’occurrence la cave, et Post qui se penche sur ce qui s’est joué au Casino Display, l’espace de recherche et de résidence du «Casino».


Autre pépite parents admis , L’échappée, un théâtre de papier qui raconte le voyage extraordinaire d’Annie Kopchovsky lancée seule et à vélo un matin de juin 1894, dans un tour du monde de 15 mois (visuel ci-dessus: ©Christophe Marand, Marta Pereira). Une vraie fausse histoire à prendre avec une pincée de sel aux Rotondes le dimanche 15 mars, à 11.00h apparemment, la représentation du 14/03 à 19.00h serait complète, se renseigner sur www.rotondes.lu


Sinon, le Mois de la Francophonie tout savoir sur le site institut-francais-luxembourg.lu , c’est aussi le violoniste Renaud Capuçon (le15/03 à la Philharmonie), le pianiste improvisateur Jean-François Zygel (le 21/03 à la Philharmonie), un colloque sur André Malraux (les 20 et 21/03 à la Bibliothèque nationale du Luxembourg) et c’est encore Adèle Hugo, trouver sa voix en exil, un temps d’échanges entre l’autrice Laura El Makki et Frank Wilhelm à propos du «Journal de l’Exil» on est en décembre 1851, Victor Hugo fuit la France, précipitant sa famille dans l’inconnu et la précarité, un exil provisoire qui va durer 20 ans , un document rédigé par Adèle et relu/amendé par tous les membres de la famille, mais aussi un journal intime écrit à l’abri des regards, où Adèle dit son envie de liberté et crie son étouffement - ça ne se rate pas le jeudi 26/03, à 19.00h, à neimënster.


Allez, hop, immersion en 3 temps et tout en ellipses dans cet art (plastique) qui n’est pas juste là pour faire joli mais qui déplisse les pensées et les yeux et qui puise dans des histoires partagées.  Alors, ça passe par la pratique collaborative d’Igshaan Adams au Mudam dont le goût pour le tissage est né d’une expérience aussi intime que familiale avec le textile c’est une expo sublime, je vous guide ci-dessous , et ça passe par la constellation solidaire All is one à Schifflange, aussi par le printemps graveur de l’Espace Beau Site d’Arlon.



Arrêt Schifflange, à la Schëfflenger Konschthaus. Mini zoom sur All is one, une expo réalisée à 48 mains, donc par 24 artistes  Pascale Behrens, Heather Carroll, Raymond Colombo, Laetitia de Luppé, Pit David, Charlize Felten, Anouk Flesch, Sophie Medawar, Patricia Lippert, Lis Prussen, Nadine Zangarini e.a. , à la généreuse invitation de Florence Hoffmann.

Par la peinture, le dessin, le textile, la sculpture, l’installation, cette proposition collective tend la main à  la solidarité, à l’interdépendance (avec la nature incluse), aux responsabilités partagées, à la bienveillance, aussi à la sororité (visuel ci-dessus). Ce qui irrigue All is one encore visible jusqu’au 14 mars, du mercredi au dimanche de 14.00 à 18.00h , c’est une réflexion sur les alternatives possibles au repli, aux discriminations, aux ségrégations, aussi au conformisme aveugle. 



Le printemps arrive, et avec lui, le temps de la gravure, à Arlon  eh oui, mon parcours n’en fait qu’à sa tête ,  dans l’Espace Beau Site qui promeut cet art graphique depuis sa création.


Gravure? Enfin, pas que. Aussi de la collagraphie et de l’embossage, comme une sorte de détournement de l’habituel arsenal technique lié à l’univers de l’image imprimée. Et ce n’est pas la seule surprise de cette expo qui échappe au standard du genre.


Rien de pléthorique. Juste six graveurs. D’abord un tandem, Marie-France Bonmariage et Roby Comblain, avec des compositions en suspension où les artistes expérimentent la superposition de leurs images, des impressions sur papier sensible (papier de soie), et de leurs procédés respectifs lithographie ou encrage d‘une pierre pour elle et xylogravure ou taille d’un support bois pour lui , exacerbant ainsi le jeu des transparences et le dialogue des couleurs, le bleu et le rouge bordeaux pour elle, le noir pour lui.


Du noir aussi avec Pol Authom, qui, sur un matériau particulier, le linoléum, grave puis encre des volutes de suie ou de fumée.


Du noir encore, souvent profond, avec Hugues Przysiuda, magnifique disciple de la collagraphie, une technique additive qui consiste à créer une matrice, une surface de carton peinte comme une nuit épaisse, en y collant/pressant un matériau, en l’occurrence une bande de métal argenté ou cuivré, en le griffant, le striant, de sorte que lignes et textures plongent l’ensemble marouflé sur bois dans une dimension quasi cosmique.


Et toujours du noir, et sa présence/absence par le blanc, en compagnie de Marina Boucheï et de… ses balles de golf. Que tantôt elle projette/fait circuler sur la surface enduite d’encre, ce qui produit une giclée de petits points, une neige binaire. Ou que tantôt elle applique/presse sur un matériau déformable, un film métallisé découpé en bande ou en carré c’est ce que l’on appelle l’embossage , faisant ainsi naître des reliefs, une inventivité formelle infinie.

Et l’insatiable créativité de Marina ne s’arrête pas là, qui, avec son ballet de balles sur papier, crée de sensibles livres, parfois ronds alignés comme des fleurs éclatées, visuel ci-dessus , parfois en accordéons dont le leporello (livre d’artiste) intitulé Mes amis mes absences.


Enfin, débarque la couleur. Grâce à Pierre Guérin, très influencé par l’Asie, au point de décliner une série de kakemonos, ces images/estampes réalisées en xylographie imprimées sur du papier rouleau, où, dans un ton miel prédominant teinture due aux bourgeons du Sophora japonica, un arbre ornemental , prolifère une sorte de substrat végétal. Parfaitement vibratoire.


Temps suspendu… jusqu’au 29 mars, du mardi au vendredi de 10.00 à 12.00 et de 14.00 à 18.00h. Le samedi jusqu’à 17.00h. Et les dimanches 22 et 29 mars de 15.00 à 18.00h.


Infos: Espace Beau Site, galerie mezzanine (en surplomb du garage du même nom), au 321 Avenue de Longwy, Arlon, www.espacebeausite.be



Mudam (Luxembourg-Kirchberg), terminus. Rencontre avec Igshaan Adams, né au Cap en 1982, qui transforme des objets ordinaires - des perles, breloques et bimbeloteries avant tout en une réflexion aussi vertigineuse que sensible sur l’identité et l’appartenance, aussi sur le soin, au corps et à l’autre.


Between Then and Now (Entre alors et maintenant), c’est le titre de l’expo déployée au 1er étage de l’institution , la plus importante à ce jour de cet artiste sud-africain… à la fois peintre et jardinier, fasciné par le tissage - un héritage artisanal familial , l’incarnation d’un métissage ethnique, géographique, religieux et de genre (il est queer) et dont l’oeuvre, la tapisserie, est à lire comme la transposition d’un trauma, en l’occurrence de l’apartheid, dans une forme qui ne tue pas l’âme.


Igshaan Adams, c’est aussi le créateur de nuages-sculptures inouïs, autant d’aériennes structures composées de fils de fer enchevêtrés, toutes en suspension… comme la poussière, faisant précisément écho à un rituel de séduction, la «Rieldans» traditionnelle, une danse d’influence soufie, au fait qu’un nuage de poussière s’échappe quand on frappe le sol.


Ces impressions dansées sont par ailleurs exposées sous la forme de monumentales toiles abstraites pour la première fois présentées dans un musée , les danseurs ayant été invités à déposer leurs pieds et leurs mains dans la peinture. Au final, avec cette chorégraphie silencieuse, raccord avec la trace et la mémoire, le mouvement devient langage de libération.


En fait, ce par quoi tout commence, c’est par un couloir environnement, où s’alignent tous les travaux de tissage d’Igshaan, comme un récapitulatif de tout son processus de création et de réflexion, en même temps, il s’agit d’un hommage au «Studio», au groupe d’artisan.e.s qui travaillent à ses côtés. Au travers de ces tissages, souvent fragiles, tous magnifiques (visuel ci-dessus), des ébauches ou études préparatoires à de futurs travaux, des substituts de cartographies, intérieures ou non, des incarnations de l’ordre du journal intime, où il est question de réparation, aussi d’amour.


Igshaan Adams ou la matérialisation par l’objet de la mémoire, à découvrir d’urgence… et jusqu’au 23 août.


Parallèlement, ou par ailleurs c’est du reste une tout autre belle histoire , dans Seven Paintings – Seven Encounters, ce cycle qui invite les publics à une expérience, découvrir au ralenti sept œuvres majeures de la collection du Mudam (qui souffle ses 20 bougies), je vous invite à vous attarder devant La Maison bleue (The Blue House, 2000) de l’artiste peintre albanaise Edi Hila, qui réalise ainsi le portrait d’un ancien bunker transformé en un hôtel jamais achevé, jamais ouvert, une ruine moderniste, un paquebot oublié entre ciel et végétation d’où suinte la nostalgie cette toile succède à La Marche des femmes (2017-2019), la gigantesque fresque de Berthe Lutgen…


Infos: Mudam - Musée d’art moderne Grand-Duc Jean, Luxembourg-Kirchberg, www.mudam.com

 
 
 

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