• Marie-Anne Lorgé

Grandeur nature

Mis à jour : mars 25

Les mots, les phrases, le poème, la langue et la littérature s’arrachent des racines à l’équinoxe de printemps. Quand aussi poussent les bourgeons (dont ceux-là recouverts d’un duvet si doux qu’on les appelle des chatons) et les couleurs promises par des fleurs encore timides, par des jardins qui ne sont encore que «des graines cousues sur du papier à semences» (dixit Mustafa Kör, intronisé poète national belge, succédant ainsi à Carl Norac, tous deux partageant un rêve, «celui de sortir la poésie de son repaire élitiste»).


En même temps, «tout ce que nous semons ne doit pas devenir une fleur», précise Mustafa, «certains silences resteront sous terre». Alors, dit, Carl, les «mots vont rejoindre la terre, l’encre va fondre. De ces lignes souterraines s’échappera sans doute un insecte surpris».


Et donc, comme un inventaire à la Prévert, le texte qui suit embarque des «insectes» autrement surpris, et surprenants, ces artistes (plasticiens et visuels), d’ici et d’ailleurs, qui font voler des pages comme des papillons, qui écoutent les feuillages, qui portraiturent des animaux en disgrâce et qui, aussi, éveillent (à) une conscience environnementale. En compagnie de Florence, Nuno, Ilda, Frauke & Uwe.



Tout commence à Dudelange, au Pomhouse, l’ancienne station de pompage (jouxtant le château d’eau et le CNA, Centre national de l’audiovisuel) vouée à l’actualité photographique.


Avec LandRush (Ruée vers les terres), je m’attendais à voir une déferlante de catastrophes – certes, il y en a: sécheresse, incendie de forêt, pesticides pulvérisés, écosystèmes saccagés, monocultures intensives et autres effets conjugués du dérèglement aussi climatique qu’agricole –- et je découvre des images de toute beauté, en tous cas, perfusées par un souci esthétique, parce «c’est le meilleur moyen d’attirer l’attention et d’ainsi susciter une prise de conscience».


Ces images (vidéos et photos panoramiques) capturées en immersion au Brésil, au Kazakhstan, au Texas, au Burkina Faso, en Inde, en Ethiopie, dans le Colorado et en Californie (photo ci-dessus: LR_California ©HuberMartin), jumelées au son (bruits naturels mêlés à des témoignages d’éleveurs, de pêcheurs, d’agriculteurs (conventionnels ou organiques), de responsables politiques aussi, d’activistes et de scientifiques), ces «images», donc, installées au Pomhouse, sont le fruit d’une recherche menée 15 ans durant par Frauke Huber & Uwe H. Martin, originaires de Hambourg, qui ne sont en fait pas des lanceurs d’alerte, mais des documentaristes-baroudeurs aussi indépendants qu’engagés, investis par conviction d’une mission qu’ils entreprennent avec patience et science, Frauke se chargeant plutôt des nécessaires documentations en amont, Uwe se trouvant davantage sur le terrain, objectif en bandoulière.


Ce qui singularise cet immense travail – qui n’est pas présenté de façon linéaire –, c’est qu’il s'abstient de donner des leçons, tout n’est certes pas blanc, loin s’en faut, mais tout n’est pas forcément noir. A l’exemple de la Squaw Valley, station de sports d’hiver de Californie, dont on accuse Alexander Cushing, président de Ski Corporation, de confisquer l’eau alors qu’il s’agirait d’une tentative de stockage.


Mais l’eau, manque vital qui interroge particulièrement les deux adeptes d’un «journalisme lent», est aussi le fleuve du Colorado détourné à des fins d’irrigation privée, de transformation de prairies en terres cultivables. Et quand Uwe zoome sur une zone saumâtre, si la lecture n’est pas celle d’une pollution au cuivre, elle n’en dit pas moins les remous des sédiments et des algues quand l’eau se retire… inexorablement. Ailleurs, ce sont les conséquences sociales qui se ramassent sous les tonnes de boule de coton.


Alors, soit on déambule et on se noie en tentant d’embrasser les tenants et aboutissants de ce vaste projet – aussi environnemental qu’humaniste –, soit on s’assied, munis d’écouteurs, sur les petits poufs placés devant les vidéos, et lentement (mais sûrement) naît, comme une urgence, une envie solution. Ce à quoi, Frauke & Uwe vont (prochainement) s’atteler du fin fond d’un désert américain, où ils ont une maison, où réunir des experts. En attendant, ils jettent des ponts… par le bais de publications dans des revues ou autres supports, et par la mise en espace de leur expérience de vie dans les institutions culturelles. Et sous angle, LandRush au Pomhouse est une première.

Ça ne se rate pas jusqu’au 29 août 2021. Du mercredi au dimanche de 12.00 à 18.00h. Entrée gratuite. Infos: www.cna.lu



A Luxembourg, ça plane à la galerie Nosbaum Reding. Par la grâce du Sphinx, ce grand papillon migrateur observé en famille comme en une vaste planche entomologique. Par l’envergure aussi d’un majestueux rapace, l’aigle (royal ou impérial), saisi en plein vol, ailes déployées dans une parfaite – et mystique – symétrie, serres aux puissants doigts recroquevillés, prêts à fondre sur une proie.


Celui qui lève les yeux, c’est Nuno Lorena, artiste portugais né en 1966 à Lisbonne, souvent à l’affût d’animaux de mauvaise réputation, du moins, selon les mythes, la croyance populaire ou les symboles – à l’exemple de la hyène et de la chauve-souris – et qui, cette fois, navette entre la fragilité et la puissance, la prédation et la candeur – en même temps, ne dit-on pas de «l’effet papillon» que c’est une métaphore… de la théorie du chaos?


Toujours est-il que Nuno porte principalement son dévolu sur l’aigle à tête blanche, qu’il en traduit la magnificence au fusain, obtenant ainsi des traits d’une extrême précision et surtout, des noirs profonds. De cette approche naturalise, en grands formats, l’artiste se distancie parallèlement à coups de portraits, modifiant alors les proportions et donnant ainsi vie à une autre dimension, à la fois plus théâtrale (de l’ordre du costume ou du masque) et plus humanisante.


Sachant que l’aigle a une vue huit fois plus perçante que celle de l’humain, Nuno s’attarde sur l’œil comme s’il descendait dans l’abyme qu’est le «miroir de l’âme» philosophico-poétique. Aussi, pour se reposer de la concentration qu’exige son travail son fusain, Nuno propose une galerie de pupilles (à l’huile), laissant à chacun le soin d’imaginer ce qu’il y a tout autour, dans le blanc… du papier.


Laissez-vous apprivoiser, l’aigle de Nuno Lorena ne mérite pas le mauvais procès que d’aucuns tenteraient en évoquant Trump qui, en 2019, détournait l’oiseau emblématique américain en un aigle à deux têtes (une référence au drapeau russe) tenant des clubs de golf…

Photo: Eagle 7, 2020-2021, Fusain sur papier, 150 x 160 cm © Nuno Lorena


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, rue Wiltheim, Luxembourg: Nuno Lorena, fusains, jusqu’au 17 avril. A voir aussi: Peter Zimmermann qui, dans layer on layer, une nouvelle série de peintures en résine époxy sur toile, «poursuit sa recherche picturale sur les relations entre original et reproduction et sur les possibilités de la peinture à l’ère du numérique. Ses tableaux prennent souvent pour point de départ des modèles photographiques, trouvés sur Internet ou provenant de ses propres archives, qu’il retravaille par ordinateur jusqu’à ce que le motif original ne soit plus identifiable». Les chevauchements abstraits de résine et de couleur «produisent des effets de transparence et de profondeur de champ surprenants». Jusqu’au 24 avril. Du mercredi au dimanche, de 11.00à à 18.009h. Tél.: 28.11.25-1, www.nosbaumreding.lu



Autre artiste portugais, Ilda David, né en 1955, vivant à Lisbonne, qui herborise… au Centre culturel portugais - Camões Luxembourg. Intitulée Une lumière de printemps, l’expo tient de la rêverie du promeneur solitaire, donc, point de leçon botanique, mais une méditation qui a l’odeur de la terre qui macère et les couleurs des ruisseaux qui s’égarent (photo: tableau Aguas estreitas) ou des feuillages improbables.


Infos:

CCP – Camões, 4 Place Joseph Thorn, Luxembourg: expo Ilda David, peintures, jusqu’au 14 mai (dans le cadre présidence portugaise du Conseil de l'Union européenne 2021), du lundi au vendredi, de 09.00 à 17.30h, tél.: 46.33.71.



Et le parcours se clôt à Schifflange, dans la galerie municipale, toute nouvelle, toute blanche – sise au 2 avenue de la Libération (juste derrière l’église) –, là où Florence Hoffmann, sculpteure, mais pas que, expose Breathe, un projet né en 2019 – donc hors contexte pandémique – mais qui aujourd’hui emboîte des dimensions inattendues – d’où Unexpected, le titre de l’expo (qui, attention, expire déjà le 27 mars!).


Tout l’univers de Florence participe du livre. Tranché, compressé, enroulé tantôt comme un logogramme (dont l’esperluète, que désigne le &), tantôt comme une infinie déclinaison de formes de construction massive d’imaginaire (ça va du petit canon à la brochette gourmande).


Le livre fait s’évader. S’évader pour mieux respirer. Partant de là, Breathe a surgi, comme un petit dispositif aussi familier qu’étrange composé de reliures (les deux couvertures d’un livre) dotées de mini bouches de ventilation, dont il convient de se masquer – eh oui, le projet est participatif – , histoire ainsi de s’immerger dans une lecture inspirante.


De fil en aiguille, rattrapé par l’actualité, virale et politique (avec l’asphyxie de George Floyd), le livre qui inspire a muté, viré en masque contraignant. Des quidams et des artistes, par réseaux sociaux interposés (c’est dire si le projet s’est internationalisé) ont été invités à le porter; Florence en a tiré des photographies (180 clichés en tout), regroupées en mosaïques (du noir et blanc sur Dibond), où l’humour – parfois kafkaïen (avec les petites grilles d’entrée d’air en guise de gros yeux de mouche), parfois magritien («Ceci n’est pas un masque») – reprend sa respiration.

Retour aux pages. Aux deux pages d’un livre ouvert, que Florence duplique numériquement sur toile, comme s’il s’agissait de petites ailes, qui circulent en nuées ou colonies sur des fonds de couleurs (le bleu de l’azur provençal, le rouge Matisse, le brun de Sienne, cfr photo). Avec cette chorégraphie de «digiraphies» (c’est comme ça que l’artiste baptise son nouveau travail, son unexpected passage de l’objet aux deux dimensions), Florence Hoffmann convoque le voyage. «C’est immobile que tu voyages le plus», et le livre est mer et terre tout à la fois.


Exposition ouverte du mardi au samedi (10.00-13.00h et 14.00-18.00h), jusqu’au 27 mars.

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