• Marie-Anne Lorgé

Famille terrible

Ce qui a marqué l’année écoulée, c’est l’absence. De rues embouteillées, de bruits de cour de récré, de bistrots animés, de projets collés-serrés.


Ce qui a par contre remis certaines pendules à l’heure, c’est le temps. De lire. Et de rêver à cette lumière restée malgré tout allumée, celle des librairies, celle aussi d’une promesse de rencontre qu’est le spectacle vivant. Et ça y est, promesse tenue.


Certes, pas partout et pas en roue libre, prudence sanitaire oblige, mais, n’empêche, le théâtre se dresse comme un phare. Et dans le faisceau, il y a – selon un texte publié en 1603 – la tragique histoire du prince de Danemark, appelé Hamlet en abrégé, personnage imprévisible, paradoxal, vrai faux fou, surtout «un type bien» selon Myriam Muller qui revisite aujourd’hui la plus longue des pièces de Shakespeare, en privilégiant l’aspect familial.


To be or not to be et The time is out of joint, ces deux célèbres citations d’Hamlet, auxquelles on fait dire tout et parfois n’importe quoi, sont convoquées à tout-va ou, du moins, selon les préoccupations du temps – en tout cas, nos temps incertains sont précisément ceux qui inspirent la Kulturfabrik (Esch) qui, les 26 et 27 mars, propose un week-end cinéma «au cœur d’une dystopie d’un monde en perdition», soit: deux soirées baptisées «World Out of Joint», histoire ainsi de pasticher la phrase d’Hamlet, où plonger dans les visions apocalyptiques de quatre films, dont Snowpiercer et Mad Max (1 et 2). Infos: www.kulturfabrik.lu



La mission d’Hamlet, c’est de «réparer» son monde «désarticulé», lui, endeuillé – son père à été assassiné par son oncle, Claudius –, mal aimé par sa mère (Gertrude, remarié à Claudius, son beau-frère), lui, «un Hamlet empêché», «ne sachant pas où aller, ni quoi faire…», lui dont le comportement étrange touche à l’universelle question de la difficulté d’être. Et au «crime d'exister».


Toujours est-il que dans la vision de la metteure en scène Myriam Muller, Hamlet est une pièce «à portée philosophique», dont le rôle-titre, pour la cause généralement attribué à un acteur chevronné, est cette fois incarné par un très jeune comédien: Simon Espalieu. Même jeune âge pour Horatio, ami d’Hamlet, et pour Ophélie qui, à la fois éconduite par son amant Hamlet et affligée par la mort de son père Polonius, sombre dans la folie et… est retrouvée morte noyée. Accident ou suicide? Le mystère flotte entre deux eaux, tout comme est ambiguë la folie d’Hamlet.


Notez en passant que folie/ suicide, c’est le drame gémellaire qui aussi perfuse la vie de Charlotte Salomon restituée sur scène (celle des Capucins en l’occurrence) grâce à Muriel Coulin (voir mon texte Théâtre de (la) vie), comme une façon (détournée ou indirecte) d’évoquer les symptômes ou troubles affectant nos temps autrement incertains.


Mais donc, au milieu des intrigues gigognes et des jeux de dominos, c’est autour de «la famille dysfonctionnelle» que Myriam Muller recentre Hamlet – entouré «d’une distribution solide réduite à l’essentiel» (sept acteurs en tout) –, une option qui somme toute lui ressemble.


Sans compter que le spectacle était initialement prévu pour l’intime plateau du Théâtre du Centaure. Une perspective contrariée par la pandémie, mais sauvée du naufrage par la formule de «partage de plateau» initiée par le Grand Théâtre. Et c’est ainsi qu’Hamlet peut advenir, au Théâtre des Capucins. Dans une version évidemment contemporaine, servie par une scénographie abstraite, à savoir: «une grande vague blanche» (voir photo).


Rencontre avec Myriam Muller, qui doit d’être l’artiste qu’elle est devenue «à ses parents, à sa rencontre avec Marja-Leena Junker», qui a dirigé le Théâtre du Centaure de longues années – «c’est elle qui m’a retenue quand, mi-année, j’ai été auditionnée au Conservatoire, moi qui rêvais d’être danseuse» (du reste, il y a toujours, peu ou prou, une référence à la danse dans les pièces qu’elle travaille), à sa rencontre aussi avec Jules Werner, son mari. Dimensions perso et scénique croisées.


C’est quoi le meilleur souvenir de Myriam Muller? «Je préfère, de loin, mettre en scène qu’être comédienne. En même temps, les exaltations de comédienne sont fortes. Incarner Hedda Gabler (pièce d’Ibsen) est un beau souvenir, c’est le plus récent» (en octobre 2020, au Grand Théâtre): «Je n’avais plus joué depuis des années et j’avais peur. Jouer, c’est devenu douloureux».


Comment Myriam traverse-t-elle cette période de création contrainte, sous cloche? «Le seul bon côté, c’est que notre scène luxembourgeoise est sincèrement solidaire, qui plus est avec un ministère de la Culture dirigé par une chouette femme, tout en saluant Jo Kox, qui a réussi une vraie évolution du secteur avec le KEP.


Un secteur qui se tient donc les coudes, sinon, artistiquement, je ne vois rien de positif, ce provisoire qui dure va tuer le Centaure. On fait malgré tout, et ça, c’est un viol constant: il faut tout adapter tout le temps, on doit aller au-delà du désir simple de créer quelque chose. Certes, la contrainte ouvre l’imaginaire, mais là, c’est différent. Notre métier n’est pas celui du fonctionnaire et la précarité est plus contraignante que stimulante».


Et donc, aujourd’hui, encore un Hamlet? Un Hamlet de plus? «Je ne veux pas faire «mon» Hamlet. D’abord, je voulais le réduire aux relations familiales, plus conformes à la fois à mes aspirations et à l’intimité de l’espace du Centaure. Et réduire, c’est une façon d’amener ma patte dramaturgique. Aussi, ce en quoi l’adaptation est visible, c’est dans la jeunesse des personnages: à 26 ans, Simon Espalieu, qui incarne Hamlet, doit ainsi réussir à interpréter toutes les teintes de gris».


Et pourquoi Hamlet? «Parce que les sujets existentiels me fascinent depuis toujours» – et peut-être davantage maintenant à la veille des 50 ans (cap que Myriam franchira en avril)! –, «tout comme les personnages masculins, la fragilité des hommes m’intéresse» – plus encore que les destins de femmes.


Qu’est ce qui fait la richesse, l’actualité et la popularité d’Hamlet? Où, tout de même, surgit cet élément apparemment absurde, sinon grotesque, qu’est un fantôme, le spectre du roi, père assassiné d’Hamlet. «Sauf que le spectre est à lire comme le double de soi», dit Myriam, «c’est une projection de l’âme d’Hamlet, qui est bouffé par le mal-être; il ne faut pas attendre Freud pour lire qu’il y a un problème dysfonctionnel. Certains le voient, le spectre, d’autres non, et comment montrer ça?».


«C’est une pièce traite de la folie, jouée ou réelle, et l’ambiguïté doit rester. Qui est fou? Celui qui le dit? Il n’est pas possible de faire une lecture unilatérale de la folie et ça, c’est preuve d’une grande pièce.


D’ailleurs, c’est la première fois que, découvrant la pièce en profondeur, je trouve que c’est un chef-d’œuvre: elle fait remonter tant de questions existentielles.


C’est réellement une tragédie, pas seulement parce que tout le monde meurt à la fin mais parce qu’elle dit combien c’est si compliqué de vivre dans ce monde. Et combien c’est intergénérationnel: Claudius, Gertrude, Polonius sont des «baby boomers», une génération des «après moi, le déluge» et du pouvoir à vouloir garder. Mais Hamlet et ses amis n’arrivent pas à se reconnaître dans ce monde – le Danemark du XVIIe siècle – que les anciens leur imposent. Et l’actualité de la pièce, c’est l’héritage que l’on subit. En fait, il n’y a pas un sujet, dans la pièce, qui laisse indifférent».


Et Myriam d’ajouter: «J’ai zappé l’aspect politique».


Selon Myriam Muller, tout plaide en faveur d’Hamlet, «on le dit falot, mais il n’est pas fait pour être roi; il doit venger son père assassiné, tâche immense, et il a failli se suicider, et tuer n’est pas un acte conscient, ce qui prouve que c’est un homme bien». L’histoire n’est donc pas celle de la vengeance, laquelle «n’est qu’une étincelle…».


Infos:


Au Théâtre des Capucins, Hamlet de Shakespeare, adaptation et mise en scène de Myriam Muller – avec Anne Brionne, Amal Chtati, Simon Espalieu, Valéry Plancke, Justin Pleutin, Raoul Schlechter et Jules Werner – les 25, 26, 27, 29, 30 & 31 mars ainsi que le 1er avril 2021 à 20.00h au Théâtre des Capucins. Réserv. tél.: 47.08.95-1.


C’est complet? Aucune raison de désespérer, la pièce fait également halte au Kulturhaus Niederanven le 22 avril et au Kinneksbond, Centre culturel Mamer les 28, 29 et 30 avril 2021.

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