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  • Marie-Anne Lorgé

Et vient le silence

Dernière mise à jour : 22 déc. 2022

Quinze jours durant, le regard gobé par une sublime meringue: le givre. Et un paysage beau à faire rêver. Du coup, je n’ai pas résisté, j’ai avalé la carte postale à chaque virée dans la campagne.


D’autant, selon moult écrivains, et professionnels de santé aussi, que le paysage serait la panacée qui vous console de tout. Sauf qu’un rapide coup d’œil sur le monde comme il va, atteste, à l’évidence, que le monde apprécie de (se) faire (du) mal…


Toujours est-il qu’une expo photographique, gouachée et sculpturale nous parle merveilleusement du pouvoir magnétique et magique, voire quasi rédempteur, de la nature, en même temps qu’en sous-texte, des questions profondément humaines et sociales.



Cette expo, proposée par/au musée national d’Histoire et d’Art (MNHA Luxembourg) est du genre à vous submerger, esthétiquement, émotionnellement (photo ci-dessus © MNHA Tom Lucas). C’est le résultat d’une initiative particulièrement inspirée, soit: une invitation lancée conjointement au photographe (néerlandais) Erwin Olaf et au plasticien (belge) Hans Op de Beeck, deux artistes qui n’ont jamais travaillé ensemble mais qui, ici, au MNHA, mis en perspective avec certaines oeuvres du mondialement célèbre photographe humaniste (d’origine luxembourgeoise) Edward Steichen, mettent en lumière de vibratoires (et poétiques) correspondances, déployant un univers noir et blanc grand format où le sublime cohabite avec l’absurdité de notre existence, où il est question du temps, de l’espace et des autres.


C’est une expo magnifique, à voir/revoir sans modération – je vous en parle de suite (lire ci-bas) –en cette période en mal… de miracle de Noël!


Du reste, aux adeptes des marchés du genre, je pose la question: la boule à neige – objet apparu en 1855, à l’Expo universelle de Paris, décrit comme «un presse-papier qui suscite une tempête de neige quand on l’agite» – a-t-elle encore la cote? Est-elle ringarde – ou cheugy, mot figurant dans la liste briguant le titre de nouveau mot de l’année 2022 – ou non?


Réponse: apparemment, oui! Attachement il y a toujours pour cet objet à valeur strictement affective, imaginaire, et qui est la reconstitution d’un monde sous cloche ou de petits mondes rêvés d’autant plus rassurants qu’ils se manifestent grâce à un enfantin plaisir, renouvelé à chaque fois qu’on le retourne.


Il paraît que des philosophes se sont penchés sur la boule à neige, comme «une recréation d’un monde en miniature» qui raconte aussi, ou d’abord, une histoire de famille. Et c’est pourquoi, dans mon grenier, la boîte qui abrite toute une généalogie de boules à neige est devenue inestimable, tout comme le récit qui repose dans les albums photos, les anges en argile et les bougies de verre.


Mais voilà, la neige a disparu. Ou plutôt, le blanc. Retour à la case grisailleuse.


Ne pas se laisser abattre. Comme le dit un proverbe chinois, «mieux vaut allumer une petite chandelle que maudire l’obscurité».


Et pour y voir clair, le livre est bonne mèche.


La preuve avec Michel Pastoureau, auteur de la série Histoire d’une couleur, qui, cette fois, s’attaque au blanc, l’explorant par l’image et le texte dans les arts, la religion, la politique, la mode et ce, à travers toutes les époques de la culture occidentale.


Et puisqu’il est de saison de déposer un cadeau livresque sous le sapin, voyons ce que le résineux a dans le tripes, comme d’ailleurs tous les autres «compagnons silencieux» que sont les arbres, auscultés des racines aux feuilles par Paul Smith, un botaniste bardé de photos, dessins ou schémas évoquant l’énorme influence du végétal sur l’art, la mode, le design, l’architecture, la spiritualité aussi.


Dans le même rayon, Joanne Anton commet Sexus Botanicus, un très beau livre qui déflore la sexualité végétale, dressant en couverture le portrait de la Psychotria elata, surnommée la «plante à bisous» en raison de ses lèvres rouges et pulpeuses promptes à piéger les pollinisateurs.

Des fleurs, il en est aussi question dans une expo qui les décline par le pinceau, le textile, le collage, le fer à souder, la céramique ou la sculpture, soit: une hybridation d’art et d’artisanat impliquant une vingtaine d’artistes d’hier et d’aujourd’hui, tous originaires de la luxembourgeoise province. Ce florilège au capital sympathie, encore accessible jusqu’au 22 décembre à la salle «La Harpaille», au Domaine de Clémarais, à Aubange, élargit sa palette avec une conférence d’Emmanuel Grégoire intitulée Ils ont aussi peint des fleurs... Delacroix, Van Gogh, Magritte… – ça se passe ce soir, mardi 20/12, à 20.00h, donc, on se dépêche de réserver au tél.: +32 (0)63.38 95 73. Sinon, rendez-vous au dévernissage, tout musical, dédié à Chopin, Liszt, Ravel…. célébrés par les pianistes Hadrien Everard et Félix Dubru – donc, on réserve derechef pour le jeudi 22 décembre, à 18.30h.



Avant de vous immerger dans l’errance silencieuse qui hante le MNHA par la grâce d’Erwin Olaf et d’Hans Op de Beeck, juste une dernière parenthèse encore, le temps de vous signaler qu’Esch 2022, capitale européenne de la culture, c’est fini ou presque. En tous cas, le jeudi 22 décembre, festive soirée de clôture il y a, à la Rockhal à Esch-Belval – rétrospective à partir de 17.00h, suivie de concerts & spectacles conçus par plus de 100 artistes – ainsi qu'au nouveau pôle culturel «L'Arche» à Villerupt, histoire de terminer la nuit à coups de DJ sets à partir de 23.00h.


Sinon, il y a Pure Europe. La dernière expo accueillie par la Möllerei, lieu singulier – qui gagnerait à devenir pérenne – qui fait partie du site patrimonial des hauts-fourneaux de Belval.


Je vous livre le «pitch». Cette expo – conçue par le studio néerlandais tinker imagineers – «vise à permettre une meilleure compréhension de ce qu'est l'Europe aujourd'hui et cela de manière interactive. "Pure Europe" remet en question les stéréotypes sur le continent en l'examinant sous des angles nouveaux et différents. L'Europe est-elle un projet politique, une civilisation, un espace économique? Existe-t-il des aspects "purement" européens, ou est-ce sa diversité qui fait sa particularité?».


Avec ses passerelles, ses images et objets suspendus, ses alcôves, ses écrans tactiles (photo ci-dessus © Léa Cheymol/Esch2022), l’exposition, qui reste accessible jusqu’au 26 février 2023, «explore la question à travers six attributs – cultivé, blanc, riche, chrétien, vieux, national – qui ont traditionnellement été utilisés pour définir le continent, tout en remettant en question l'étendue de leur validité. Toutefois, plutôt que d'offrir des réponses définitives, l'exposition vise à susciter la réflexion. En changeant régulièrement de perspective – du nord au sud, de l'est à l'ouest, du centre de l'Europe à ses périphéries – elle invite les visiteurs à confronter leurs préjugés et à se forger leur propre opinion».


Visite guidée à suivre – attention, chaudement se vêtir!



Au MNHA, terminus… irrésistible. Atmosphère de nuit. Ou, pour le moins, de jour pâle, brouillardeux, parfois neigeux, sans lumière. En tout cas, siège d’une réalité parallèle, selon l’œuvre d’Hans Op de Beeck, ses aquarelles monumentales et ses sculptures installatoires tout aussi monumentales.


Dans les aquarelles, une forêt liquide, des mers tantôt minimalistes, tantôt en colère.


Dans les sculptures, en polyester moulé dans le gris (à droite dans photo ci-dessus © Tom Lucas), une réminiscence de l’enfance, un vécu projeté, qui percole dans une dimension onirique, proche du conte, celui, notamment, de la Belle au bois dormant ou, plutôt, d’une belle endormie dans un lit bordé de mûres et de papillons, lit posé sur un radeau flottant au milieu d’un étang d’eau noire. De la fiction, construction imaginaire mais identifiable, la mélancolie suinte, soluble dans une notion d’absence, d’impuissance, d’incomplétude aussi. Ce qui est à l’oeuvre dans la mise en scène, c’est la faille entre réalité et représentation, c’est l’illusion, l’innocence ou l’authenticité perdue, et c’est moins le temps que l’accélération qui ruine l’individu et son environnement.


Le bois et, en lisière, la rivière, la forêt et, dans sa superbe densité, la noyade de l’humain minuscule, voilà le territoire privilégié par le photographe Erwin Olaf dans sa série Im Wald (2020), aussi bouleversante que spectaculaire, immergée dans une perspective à la fois surréelle – sauf que (quasi) toutes les compositions, d’une abyssale précision, sont ancrées en Bavière – et de sérénité… toute apparente. Flotte ainsi une sorte de romantisme doux-amer, dont la nature se fait l’écho.


Dans le somptueux décor naturel, propice à la contemplation, et à une prise de conscience de sa vulnérabilité, des personnages, non pas vraiment des voyageurs mais des touristes, venus parfois du bout du monde, comme incarnant l’abolition de l’espace-temps. De leur observation sont ainsi nées de surprenantes compositions impliquant notamment une silhouette féminine, en abaya noire, debout dans une barque (à gauche photo ci-dessus) ou dans un pédalo en forme de cygne géant blanc, tenant en l’occurrence un parapluie tout aussi blanc.


Dans le même somptueux décor, devant une mer de nuages, un jeune homme le regard tourné… vers un brouillard aussi épais qu’une finitude – vision qui fait étrangement référence à la toile Hüterbub auf einem Grashügel (Jeune berger sur une colline herbeuse,1859) de Franz von Lenbach, voire à l’emblématique tableau Der Wanderer über dem Nebelmeer (1817) de Casper David Friederich.


Et c’est un poème, celui intitulé Im Abendrot (Au Crépuscule,1841) de Joseph von Eichendorff qui a inspiré à Erwin de se photographier avec son mari Kevin errant dans la forêt, noués par une sourde peur, raccord inéluctable avec la disparition. Avec aussi cette interrogation quant aux politiques de genre, quant à la normalité, qui s’entête à travers toute l’œuvre d’Olaf


Ailleurs, des portraits individuels, «afin de montrer la diversité au sein de l’uniformité de la société contemporaine et les choix que chacun peut faire pour lui-même».


Et toujours le noir et blanc qui ramène les images à leur essence, à savoir: à la silencieuse force brute de la nature et à la vanité de l’humanité.


Et toujours, cette infinie beauté appelée émotion.


Infos:

Musée national d’Histoire et d’Art (MNHA), Marché-aux-Poissons, Luxembourg: Erwin Olaf & Hans Op de Beeck: Inspired by Steichen, jusqu’au 11 juin 2023. Programme cadre – www.mnha.lu


Pour parfaire votre découverte du travail Im Wald d'Erwin Olaf, surfez sur le lien https://youtu.be/CwvaIhf6zHA. Quant à The Cliff de Hans Op de Beeck, naviguez sur https://vimeo.com/362044212/88482a64cf


Sinon, Olaf et Op de Beeck présenteront également une sélection d'images de Steichen issues de la vaste collection du MNHA dans le cabinet Steichen du musée, du 7 mars au 4 juin 2023. Catalogue raisonné Edward Steichen. The Luxembourg Bequest.




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