Entre chien et loup
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 53 minutes
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Elles sont encore passées en escadrons serrés, les grues cendrées, parfois confondues aux oies sauvages, en tout cas, architectes de V graphiques fascinants, signes avant-coureurs du printemps.
Ce sont aussi elles qui furent les sentinelles du dernier lever de jour de ma mère, ou de sa première nuit immortelle.
Et la fulgurance qui me déchire ce matin – faisant écho aux mots et à la lancinance du romancier poète Antoine Wauters –, c’est qu’il y a des manques dont on ne guérit jamais.
Toujours est-il que ce matin, par ma fenêtre ouverte sur une ronde de mésanges bleues, les bruines et brouillards se mêlent à la suavité olfactive de la pâte à crêpes, celles-là qui désormais débordent du seul fourneau familial – autre chose qu’un rituel populaire, la crêpe est devenue la nouvelle coqueluche du snacking – et celles-là qui tracent un chemin gourmand de la Chandeleur au carnaval. Du reste, celui de Venise vient d’inaugurer ses défilés et bals masqués.

Et puisqu’on est à Venise, je saisis la gondole pour rebondir sur ce dont tout le monde parle, à savoir: le projet d’Aline Bouvy, artiste belgo-luxembourgeoise (née en 1974) choisie pour investir le pavillon luxembourgeois à la Biennale 2026, l’une des plus prestigieuses manifestations d’art contemporain en Europe et dans le monde, dont la 61e édition se tiendra du 9 mai au 22 novembre, où, à l’Arsenale, précisément dans la sale d’Armi, Aline va développer… La merde.
Gageons que ça va faire jaser, sauf que l’artiste affirme ne jamais chercher à provoquer pour provoquer... ce qui n’empêche pas un aiguillon subversif. La renommée plasticienne Bouvy, aussi engagée et féministe que décalée, questionne ainsi le miroir social du tabou, ce qui nous semble inacceptable, à commencer par notre corps, ce qui en sort, ses fluides dénigrés, ses déjections. Eléments qu’Aline intègre de manière faussement nonchalante dans son processus créatif afin de se libérer de toute catégorisation.
A Venise, tablant sur un dispositif circulaire immersif, de vastes miroirs ondulatoires récupérés/rameutés de Hot Flashes, tout comme un E.T. grand format, fétiche figure de l’identité – Hot Flashes est l’expo qu’Aline a développée en 2025 au Casino Luxembourg, lieu dès lors promu commissaire vénitien –, La merde est un projet installatoire d’abord cinématographique où se mélangent vues réelles, images d’archives, animation, et où l’étron est incarné par une actrice professionnelle… encagoulée pour la cause dans un moule-crotte (visuel ci-dessus, still). On n’a pas fini d’en parler.

Sinon, la fenêtre, c’est mon hublot du jour, c’est surtout l’emblématique matériau façonneur de l’œuvre de Pierre Buraglio, plasticien français né en 1939, assimilé au mouvement Supports/ Surfaces dont toutefois il se singularise tant prévaut son intuition, tant ses assemblages, détournements, agrafages, recouvrements ou superpositions de matériaux composites font naître une abstraction où percolent la poésie, l’humour et l’engagement social – démonstration en une cinquantaine de formats, de 1980 à 2025, dont des embrasures, des gonds usagés, des paysages capturés dans un rétroviseur de 2 CV, des interprétations (sur carton) d’artistes de son panthéon, Degas, Dufy, Hélion, Manet, Matisse, Joseph Kutter, aussi Frantz Fanon, militant anticolonialiste (cfr son livre-manifeste Les Damnés de la Terre, publié en1961) et des petits collages sur papier ou tissu.
Et il se fait qu’actuellement, autour de Buraglio, partant de la fenêtre – l’objet, le matériau – et du temps et de l’espace qu’elle induit, la galerie Ceysson & Bénétière à Wandhaff/Koerich réunit 3 disciples d’une même grammaire, la lumière, chacun avec son médium, sa variation, son esthétique, son histoire, soit par la photo (Aurélie Pétrel), soit par la peinture (David Raffini), soit par le geste et la récup’ (Wilfrid Almendra). L’expo s’intitule Entrevue(s), et c’est une très belle surprise.
On s’immerge dans un bleu de ciel ou de mer avec David Raffini, natif de Corse. Aussi dans des brumes sublimes, une fugacité traitée à l’aérographe sur textile, du coton tendu ou froissé, un instant suspendu tout en frémissements et plis. Et surtout vibrations. Notre perception vacille, la méditation prend le relais.
A la «fenêtre-objet» de Buraglio répond la «fenêtre-image» d’Aurélie Pétrel (née à Lyon). C’est de photographie qu’il s’agit. De ce quadrilatère qui découpe le réel. Aurélie nous propose un arpentage tout en lenteur de lieux, une partition environnementale et architecturale où une chambre de Tokyo croise un monastère, une sorte d’enquête de terrain habitée par les pénombres et les éblouissements. Des tirages sur feutre, cuivre, verre, toile micro perforée, hêtre ou chêne, des supports divers, parfois fragmentés ou peints, qui confèrent aux espaces une singulière intériorité.
L’univers de Wilfrid Almendra est celui du geste, et oscille entre le jardin ouvrier, les orangers du Portugal et un idéal, posséder sa maison. Résultat? Des petites installations à l’allure de tabernacles bricolés avec des matériaux de récupération, du verre de cathédrale, de la tôle, des éclats de marbre, sachant que ces rêves d’habitat sont cadenassés… par des barreaux d’acier, un dispositif antieffraction. Ce hiatus entre le rêve et la réalité, Almendra le poursuit avec quelques oranges et figues de son Eden perso qu’il coule dans de la fonte d’aluminium comme une mémoire de fruit, aussi avec des graines de coquelicots qu’il emprisonne entre de grandes parois de verre, des fenêtres sur… nature morte (visuel ci-dessus).
Jusqu’au 14 mars, infos: www.ceyssonbenetiere.com

Entre chien et loup, le titre de mon post, emprunte en fait à l’actuelle expo de la Millegalerie à Beckerich, qui réactive cette ancienne expression du XIIIe siècle désignant ce moment où, la lumière déclinant, on confond tout, ne distingue plus le vrai du faux. Aux bords de cette frontière, entre nature et mythes, deux artistes invités, la céramiste Astrid Breuer et le peintre Philippe Kesseler. Conjonction de temps flottants, de tons – crayeux, argileux –- et d’imaginaires contraires (visuel ci-dessus).
Je vous le dis brièvement parce que l’expo expire déjà le 8 février, et qu’il serait dommage de zapper ce rendez-vous à la fois étrange et bienveillant – en prime, le lieu est magique…
Le monde d’Astrid Breuer, c’est celui de la fable et du bestiaire, avec lièvres, chèvres et boucs, aussi avec un éléphant confondant, flanqué de la bestiole qu’il craint, la souris, tous observés avec humanité et facétie, et auxquels, du coup, il ne manque souvent que la parole.
Avec sa peinture, épaisse comme une pierre, travaillée aux enduits, pigments et colles, la peinture de Philippe Kesseler entre dans la dimension de l’intime. Hantée par des scarifications et des collages, aussi par des croix, des figures spectrales, des paysages suggérés, des lignes d’horizons et autres herbes battues, autant de présences qui trahissent l’absence, chaque composition parle du temps, de l’usure qui ne cicatrice pas les blessures.
On se dépêche… du jeudi au dimanche de 14.00 à 18.00h. Infos: kulturmillen.lu, contact tél.: 621.25.29.79.
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