Encore heureux !
Vous avez vu/lu? Des orchestres spontanés, partout dans les rues, dans de nombreuses villes… nos politiques et polices auront-ils l’audace (et l’oreille à ce point bouchée) de brutaliser des violons… et tout ce que la musique anime?
Sinon…
Ça y est, les arbres ont prix un sérieux coup de roux.
Avec l’hiver – en tous cas, avec les jours plus courts, la lumière tombant de sommeil à l’heure du goûter –, on a davantage faim, ou plutôt, on a une envie soudaine de manger, du coup, dans nos maisons, on mijote…
Et on remise les accoutrements de zombies et autre monstres censés surgir d’entre les pierres tombales – en même temps, les cimetières aujourd’hui fleuris pour dire à ses défunts chers qu’on ne les oublie pas, sont devenus d’éphémères jardins où le silence s’est mis à battre comme un coeur (et ça, j’espère que ma maman l’entend…)…
C’est dans ce décor que l’artiste inclassable Daniel Daniel propose Satanyc, une installation conçue comme une attraction foraine, un train fantôme truffé d’objets cinétiques et de sculptures fluo, qui fait peur pour rire, ce, à la Maison de la Culture d’Arlon. Je vous explique plus bas…
Sinon, dans ce décor de cinéma muet, hormis le verdict du Goncourt qui échoit à Philippe Jaenada revisitant une affaire criminelle dans L’inconnue du quai de Javel – suivi par le prix Renaudot attribué à François-Henri Désérable qui fait chanter la langue et le vin dans Le Palais, sachant que le Médicis récompense Philippe Vasset pour une histoire de lignes de réseau haute tension alimentant Paris et que le Femina est remporté par Yannick Haenel pour La solitude des professeurs est infinie –, hormis donc le traditionnel podium littéraire de novembre, c’est de l’«autorisateur» que je vous parle, cet artiste qui se montre libre pour que nous le soyons aussi, et de ces oeuvres fascinantes de poésie, de beauté et de pensée qui ont ce pouvoir rare de nous rendre moins cons (dixit la dessinatrice Catherine Meurisse).

Et donc, dans ce décor où l’art n’est pas là pour sauver le monde mais pour nous permettre, peut-être, de le supporter, je vous cause de reflets collectifs (à l’Espace Beau Site), de l’alter ego selon Elina Brotherus (chez Arendt & Medernach), des giclées abstraites d’Eric Mangen (qui jette de grands seaux d’eau et de couleurs sur la toile et qui aussi, change de peau, avec une céramique sensible au paysage, ce, dans Where Questions Outnumber Answers à la BIL, jusqu’au 22 janvier), aussi de Kaihō, cette fantastique expo consacrée aux artistes femmes japonaises d’après 1945 (120 œuvres de 39 artistes, ça demande de prendre son temps au Mudam Luxembourg), tout en ouvrant une brève parenthèse sur l’Edward Steichen Award Luxembourg 2026, prix qui (tous les 2 ans) perpétue l'héritage du photographe luxembourgeois-américain Edward Steichen en soutenant la jeune création contemporaine par une résidence à New York, en l’occurrence de 4 mois en ce qui concerne la lauréate Alexandra Uppmann, d’origine finlandaise.
Alexandra mêle dessin au fusain gras, sculpture et installation où le paysage et le foyer sont des questions non de décor mais d’origine, où elle explore donc les atmosphères, le folklore, l'écologie et les liens émotionnels entre la nature, l’identité et l’appartenance, ces questions d’urgence auxquelles elle entend nous sensibiliser (visuel ci-dessus extrait d’Anvil Dust, un langage visuel singulier, mâtiné d’inspiration musicale metal, un travail entre l’intime et l’immersif, une expo encore à découvrir dans la galerie d’art du Théâtre d’Esch jusqu’ au 14 novembre).
Le jury du Steichen Award a aussi primé l’artiste iranienne Nazanin Hafez (qui bénéficie ainsi d’une résidence de 6 mois à New York), dont le travail – de la photographie au collage en passant par la vidéo et les installations – se focalise sur la violence, les structures de pouvoir, la censure, l’injustice sociale et politique, en particulier celles pratiquées par le régime répressif iranien.
Ah oui, j’en oublie de vous dire que le très couru Salon du CAL (Cercle Artistique de Luxembourg) se tient du 7 au 22 novembre au Tramsschapp (Luxembourg-Limpertsberg). Vernissage ce 6 novembre à 18.00h … avec la remise d’une distinction convoitée, le Prix Pierre Werner.

Et donc, première étape: Arlon.
Rendez-vous à la Maison de la Culture, avec Daniel Daniel – Daniel Lannoy de son vrai nom –, un créateur d’images, surtout un bricoleur surréaliste, fou d’univers forain, inspiré à jamais par les Macralles de son enfance, ces sorcières ensorceleuses fabriquées par ses grands-parents, à Vielsalm.
Il y a pile 50 ans, dans le jardin familial, Daniel construit avec son frère une sorte de baraque de guingois baptisée Satanyc (visuel ci-dessus: funhouse, 1975), conçue comme un train fantôme, lequel devient son rêve absolu, rêve qu’il espère enfin concrétiser aujourd’hui avec ce déploiement renouvelé d’un Satanyc aussi fantasque que virtuose – d’ailleurs, réellement virtuoses sont ses objets animés, ses étranges et ingénieuses petites sculptures mobiles, perfusées par une magique lumière et ses ombres projetées comme des frissons.
A Daniel Daniel, adepte de scénarios ambigus perpétrés dans des sapinières à la tombée de la nuit, on doit un court métrage, The Sapinière of Love, autour d’une intrigue d’amours tragiques évoluant dans un décor intégralement peint à la main. On lui doit aussi, et notamment, son autodérision par la mise en scène de son portrait en une grosse tête de poupée, parfaitement carnavalesque. L’artiste qui bouillonne de projets, jongle avec les jeux visuels, les idées lumineuses, les peintures, les curiosités hantées, et passe de l’hilare au morbide.
Ambiance kermesse à Arlon, avec Satanyc For Ever, une installation à l’allure de forêt inquiétante plongée dans l’obscurité, tout un circuit labyrinthique balisé par un manège d’arbres fluo, autant de sculptures topiaires en carton et bois, habitées par des créatures saugrenues, sinon diaboliques, et toutes flanquées d’un insolite (parfois monstrueux) petit objet cinétique. On déambule en souriant ou s’effrayant, un humour vital incorporant notre destin de macchabées.
Daniel Daniel ne s’est jamais dit un beau jour qu’il allait «faire de l’art», depuis la construction de son Satanyc dans les années ’70 il crée comme il vit, juste pour faire rêver quelques enfants qui comme lui ne deviendront jamais vieux (dixit François Liénard).
Et ça vaut le détour jusqu’au 27 novembre, entrée libre du lundi au samedi 14.00 à 17.30h, et 1 heure avant les spectacles – Satanyc For Ever, une expo initiée par le CACLB (Centre d’art contemporain du Luxembourg belge) en partenariat avec la Maison de la Culture d’Arlon (Parc des Expositions).

On reste donc à Arlon, on file dans l’Espace Beau Site (galerie-mezzanine installée en suspension dans le garage du même nom, au 321 Avenue de Longwy – ne me dite pas que vous l’ignorez encore!). Et là, 17 artistes réunis qui, chacun dans sa discipline – le dessin, la photographie, la gravure, la peinture – se frottent… au reflet.
En fait, à la base de cette expo collective, intitulée Réflexions, un paysage de bord de Meuse que Dominique Collignon ne représente pas mais dont elle capte l’atmosphère à la manière d’une impressionniste. Peinture que les différents artistes convoqués sont amenés à interpréter librement. Et s’ouvre alors un petit exercice lexical, les uns rompus à la magie du reflet (comme sujet et technique), les autres incités à… une réflexion, soit sur l’appropriation d’une autre œuvre, soit sur les effets et nuances participant du reflet.
Quoi qu’il en soit, cette expo est un sensible voyage dans le vert, des arbres jusqu’aux rivières – et ça, c’est tout le talent de l’accrochage conçu par le sensible «galeriste» Pierre François –, et ce qui prévaut, c’est l’émotion du regard.
Alors, je circule entre quelques coups de coeur.
J’épingle la photo-mosaïque de Philippe Malaise, un vertige visuel autant qu’un travail de mémoire composé de milliers de micro photos. Mémoire aussi avec Etang du Moulin de Beckerich, où Malaise transpose dans l’aujourd’hui la photo d’une barque datant des années 20.
Du reste, cette réflexion sur le temps, cette confrontation entre le passé et le présent, c’est aussi ce qui inspire à Martine Castagne une scène sur papier kraft où une femme âgée penchée sur un plan d’eau y voit son visage de jeunesse. Cet effet miroir est aussi prisé par le photographe Jean Janssis, réputé pour ses tirages pigmentaires à la gomme bichromatée, et ce, de deux façons, par une mise en abyme – un miroir dans un miroir – et par le motif du double, 2 visages placés côte à côté nous regardant fixement.
De quoi rebondir sur le fait que l’enjeu n’est pas exclusivement paysager, il est ainsi parfois question d’un intérieur intimiste – du moins, dans la mélancolique peinture de Mireille Gérard –, ou d’arrêts sur images urbaines -– selon que Jean Moulu promène son oeil photographe rue de Verdun ou le long du canal Saint-Martin.
En tout cas, s’agissant du paysage, les miroitements et autres épiphanies contaminent autant la peinture – ou l’aquarelle ou la xylogravure – que la photo. Et là, on retrouve Philippe Malaise avec La forêt des flaques, une série où les arbres sont capturés à l’envers, comme si la caméra était plongée dans la mare et inversait la perspective. Et c’est pas loin que l’on croise le subtil itinéraire photographique de Pascal Pierret, que l’on suit étape par étape de feuillus indéterminés vers un lieu qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère picturale de Dominique Collignon.
S’agissant de traduire les nuances dans le reflet, ou dans le vert, certains artistes se sont noyés dans les transparences, sublimement, de sorte que les compositions confinent à l’abstraction; en tout cas, celles de Marianne Grooteclaes – autre photographe, et fille d’Hubert Grooteclaes, ami et portraitiste de Léo Ferré –, ont la bouleversante beauté d’un poème (visuel ci-dessus).
Ultime coup de cœur, non pas pour le vert dans tous ses états, mais pour le noir & blanc, avec le crayon graphite de Marylène Daussin qui fait émerger un paysage d’un vocabulaire tout en valeurs de gris.
A vous de vous laisser surprendre par les autres pépites signées Giselle Bianchi, Janine Descamps, Valérie Dion, Sophie Gibon, Christiane Gillardin, Philippe Kesseler, Anne-Marie Lanin, Colette Leroy et Laurence Meyer, jusqu’au 15 novembre – du mardi au vendredi de 10.00 à 12.00h et de 14.00 à 18.00h (sauf mercredi 11 novembre). Le samedi jusqu’à 17.00h. Ainsi que les dimanches 8 et 15 novembre, de 15.00 à 18.00h. Infos: www.espacebeausite.be

Je m’en voudrais de vous quitter sans évoquer Elina Brotherus (née en 1972 à Helsinki), dans la sélection photographique choisie par les curateurs Paul & Claire di Felice, et exposée chez Arendt House (Kirchberg).
Juste en quelques mots puisque l’expo, The Artist and Her Double, reste accessible jusqu’au 18 avril 2027, et que j’ai donc le temps de revenir sur l’univers tout en grâce et en délicatesse de cette photographe qui se met en scène dans des instants intimes, au bord d’un vécu qui vacille.
Sinon, Elina confronte la photographie aux codes classiques de la représentation picturale, à l’exemple du Voyageur contemplant une mer de nuages (1818) de Caspar David Friedrich, où Elina incarne ledit voyageur aussi solitaire que contemplatif (visuel ci-dessus).
C’est donc à travers le paysage que la photographe saisit les grandes émotions humaines universelles… tout en s'interrogeant, et nous à sa suite, sur les relations entre l'être humain et la nature, et sur la place de celui-ci dans celle-là. Ce qui n’empêche pas une joie spirituelle promue universelle, en convoquant notamment Joseph Beuys – et son anthroposophie –- dans une mise en abyme, ou le poète visuel Baldessari en ce qu’il met en adéquation la transience, l’éphémère beauté du vivant et la fragilité des êtres.
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