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Ecrire, hurler sans bruit

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 1 jour
  • 7 min de lecture

En plein bouchon autoroutier, alors que mes essuie-glaces bataillent avec une timide giboulée (forcément de mars) et que ma radio régurgite les fractures du monde, j’entends Alice on the Roof dire, dans sa dernière chanson, que pour se sentir mieux, elle met un peu de sucre sur la douleur –une proposition plutôt séduisante à 15 jours d’une invasion de chocolat… pour cause d’œufs de Pâques, avec, en passant, une bascule à l’heure d’été.


En tout cas, cette fois, ça y est, on est à printemps - 3, c’est le réveil du jardin, l’orgie dans les fleurs, aussi chez les oiseaux et… les lapins, et c’est la période privilégiée des mots qui se délient, avec le 20 mars, la Journée déverrouillant la langue française, et le 21 mars, celle célébrant la poésie, et c’est tant mieux parce que ce qui ne peut danser au bord des lèvres s’en va crier au fond de l’âme (Christian Bobin).



Et ce n’est pas tout, dans l’intervalle, il y a les Bünendeeg, soit, toute une semaine – du 20 au 27 mars – dédiée au théâtre et à la danse dans toute leur vitalité, diversité et capacité à rassembler. Initiée à Luxembourg par la Theater Federatioun, l’opération comprend certes des spectacles pour tous les publics (cirque inclus) mais aussi des rencontres avec artistes, des ateliers, des répétitions ouvertes, des tables rondes, des conférences – infos sur www.theater.lu.

 

La conférence du mardi 24 mars, à 18.30h, à la Banannefabrik (rue du Puits à Bonnevoie) est assurée par Raoul Precht qui scrute –  dans son denier essai L’immedicabile disparità – les nombreux thèmes incarnés par Pasolini dans les années 60, dont celui, le plus controversé, du conflit entre la génération des pères et celle de leurs enfants, comme dans les oeuvres Affabulazione  pour chaque père, le fils n‘est pas une énigme, mais un mystère  et Calderón. Conférence en français, avec lecture de certains extraits en italien et français. Entrée libre, réservation souhaitée: info@theater.lu  


Préalablement, en pré-ouverture des «Bünendeeg», ce 19 mars, à 19.00h, à neimënster, notez «Le Théâtre en mots», une soirée de lectures de textes dramatiques (visuel ci-dessus) en compagnie de Mandy Thiery, Anja Di Bartolomeo et Luc Spada – idem, entrée libre mais réservation souhaitée: info@theater.lu 


Sinon, dans la même dévotion textuelle, la Kufa (Kulturfabrik d’Esch), lieu expert en résidences d’artistes plasticiens et dramaturges, cochez Force Bleus de la Cie La Bande Passante, un projet de création – expérimentation du texte de Thomas Gourdy et musique composée par Alexandre du Closel – aujourd’hui dans sa phase finale, présentée donc ce 20 mars, à 14.00h, dans la salle grise de la Kufa. Qu’est ce que ça raconte? Un fait qui remonte en 1986, à une brigade de police qui prend en chasse Malik Oussekine et le tue. Dans le spectacle, micro est tendu à un juge, Charles Pasqua, une chamane, le grand-père de l’auteur, gradé de Préfecture, et la sœur du jeune homme agressé. Le théâtre ne s’intéresse pas à la loi, il s'intéresse à l’injustice. Comment pouvons-nous bâtir tout un système de justice sur l’habitude que nous avons de nous mentir à nous-mêmes? Réserv. sur inscriptions@kulturfabrik.lu 


Tant qu’à faire, restez dans le même lieu, même jour (20/03), mais à 18.30h, pour la sortie de résidence de Clio Van Aerde baptisée Dissident Brooms, une série sculpturale issue du projet de recherche Work It, qui explore les relations entre corps, outils et travail. En transformant des balais, symboles du travail invisible, en sculptures cinétiques et interactives, l’artiste détourne leur fonction par l’humour et l’absurde. Le projet révèle le potentiel poétique des outils du quotidien et questionne les notions d’utilité, de productivité et de travail qualifié (performance prévue à 19.00h). Entrée libre sur inscription.



De mot(s) en mot(s), des pages se composent qui s’orchestrent en livres. Et me voilà à monter en épingle la Foire du livre de Bruxelles qui se tient sur le site de Tours & Taxis du 25 au 29 mars. Pour découvrir les «Livres du Luxembourg», c’est sur le stand 229, Hall 2, que ça se passe, où le 27 mars, à 19.00h, le temps d’une rencontre intitulée Vivre, se déplacer, disparaître: récits pour défier le futur, débattent Jessica Lopes, Charl Vinz et Enrico Lunghi. Et si défier le futur commençait dans l’ordinaire ? Fiction, récits et dessins explorent comment nos trajets, gestes et voix du quotidien deviennent un espace d’invention, de lien et de transformation, où se dessinent déjà de nouveaux possibles.


Enrico Lunghi y présente Chroniques d’un monde avant, une dystopie publiée chez Hydre Editions. 2025). Il y est question de notre société effondrée, où dans un environnement absurde rempli d’objets inutiles, les survivants ou leurs descendants tentent de comprendre leur destin étrange… On tremble, lucides…


Enrico Lunghi que l’on retrouve au Casino Luxembourg le dimanche 22 mars, à 16.00h, pour un exercice de rétroviseur retraçant les 30 ans de ce forum d’art contemporain  qu’il dirigea de 1996 à 2008entre art, rencontres et désirs d’émancipation; il revient sur le passionnant contexte culturel de l’époque, en racontant ce qu'il a vécu et ressenti, en s'appuyant sur des faits documentés et des anecdotes parfois insignifiantes qui ont pourtant infléchi le cours des choses.


Belle est ainsi l’occasion de rebondir sur Fora, l’actuelle expo inaugurale et hybride du 30e anniversaire du «Casino», avec Notes on Weathering de Bianca Bondi - je m’y attarde ci-dessous et Screentime/s, une forêt de dispositifs numériques (de 17 artistes) où se rejouent des structures mythiques anciennes, dont figures de métamorphoses, états liminaux et récits d’origine, à l’exemple du magnifique-phénoménal Héliocene de Natalia Stuyk (visuel ci-dessus), une visualisation en temps réel de données de satellites situés à des millions de kms de la terre, transformées en faisceaux de couleurs et de sons, une expression audiovisuelle de la météorologie solaire dont l’objectif est de communiquer la puissance colossale du soleil, notre étoile la plus proche, source inépuisable de beauté et de vie. Jusqu’au 7 juin.


Et c’est autour du soleil, que, pour rappel, tourne Here Comes the Sun: Art, énergie et intelligence naturelle, l’expo à ne pas se lasser de revoir au Cercle Cité, initiée par Elektron, une plateforme-association (pilotée par Françoise Poos) qui, par ailleurs, pour l’équinoxe, le 21 mars, propose Track Tracy à Esch/Alzette, une oeuvre interactive de Daems van Remoortere installée sur la corniche de l’Hôtel de Ville, une expérience artistique surprenante pour les passants dans la mesure où, guidés par un système d’intelligence artificielle, deux faisceaux lumineux parcourent la place, repèrent des silhouettes et choisissent aléatoirement qui sera «mis en lumière» œuvre visible tous les jours à la tombée de la nuit, du 19 au 31 mars.


Sinon, dans l’idée d’une balade dans le cosmos, et les mythes, je tiens à vous rendre attentifs/tives à la prochaine et imminente eh oui, ça se passe ce 19 mars! conférence de Monique Voz, personnage aussi attachant qu’inclassable, plasticienne aussi mathématicienne, orfèvre, philosophe et théologienne qui, ce 19 mars donc, à 19.30h, à Beckerich, dans la salle Scheier du moulin, conte l’épopée «Apolo 22», soit, une présentation des concepts mythologiques sur le sujet ou comment les humains ont voyagé dans l’espace à travers des trous de vers. En réalité, dit Monique Voz, cette soirée propose également des prototypes de trous noirs et trous de vers comme moyen de se déplacer dans le cosmos, autrement dit, outre la conférence-conte, des objets preuves sont au programme. Entrée gratuite mais inscription sur info@kulturmillen.lu


Du reste, parlant d’objets, Monique Voz anime également dans le même lieu mais le 21 mars, de 10.00 à 16.00h, un atelier de luminaires inspirés de la nature, plus précisément un atelier où l'électronique et les objets glanés dans la nature se complètent harmonieusement. 75 euros/personne, matériel compris. Inscription sur info@kulturmillen.lu 



Retour au Casino Luxembourg. A Bianca Bondi et à son processus d’altérations d’objets. Une pratique particulière en l’occurrence activée dans un espace particulier, la cave.


Non sans déjà vous dire qu’il se prépare du beau au National um Fëschmaart, avec Vu Lilien a Linnen, Jugendstil, Handwierk a Konscht zu Lëtzebuerg, une expo qui explore pour la première fois en profondeur la période Art Nouveau au Grand-Duché au travers d’oeuvres issues du domaine des arts appliqués, des dessins préparatoires jamais exposés au public et des photographies historiques à l’affiche dès ce 20 mars, et jusqu’au 18 octobre. 


Et du beau également au Mudam, avec A Whole New World, une expo retraçant près de 20 ans de la création de l’artiste britanno-japonais Simon Fujiwara  aussi à partir du 20 mars. Et tout est à suivre dans mon prochain post.


Mais dans l’instant, donc, zoom sur Bianca Bondi (née en 1986 à Johannesburg, vivant/travaillant à Paris), dont le projet est conçu pour les espaces souterrains du «Casino», ses sous-sols généralement inaccessibles, un environnement obscur et humide qui entre en résonance avec la pratique de l’artiste, en appui sur des matériaux précisément sensibles à l’humidité, et qui donc se dégradent, se transforment, une métamorphose discrète mais irréversible qui induit un autre rapport au temps du reste, intrinsèquement évolutif, le projet s’étend sur une année, histoire de profiter du passage des saisons dans ce cul-de-sac traversé par le froid et par des remontées de pluie.


Et donc, dans ce cul-de-sac où l’on avance à tâtons, Bianca met en scène non des plantes comme à son habitude mais des meubles, des armoires à pharmacie, toute une domesticité dès lors projetée dans un univers onirique, fictionnel (visuel ci-dessus, photo ©Marc Domage).


Dans le titre du projet, le mot Notes renvoie à l’idée de documenter quelque chose… de parfois totalement imperceptible c’est invisible mais on ressent , ce qui n’empêche pas la narration.


Le geste de Bianca Bondi est moins «figique» que dans le protocole d’une institution, surtout, il s’agit de laisser le geste, qui n’est pas immuable, se déplacer dans le temps. En clair, circulez, il n’y a pas de produit fini à voir, mais un processus de création uniquement soluble dans la transformation.


Et donc, toute une année à se demander «mais le sel, comment se dilue-t-il? Et le papier, comment réagit-il?»

 
 
 

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