• Marie-Anne Lorgé

Drôle d’oiseau de nuit

Qui est Valérie Reding? Un OVNI avais-je écrit en juillet en découvrant HVNGRY au TROIS C-L, une mini expo photographique plantée de très décalée façon dans les identités de genre. De quoi me donner envie d’en savoir davantage sur les faims de l’artiste Reding, une Luxembourgeoise basée à Zurich, une touche-à-tout perfectionniste et obstinée au pedigree secoué, à l’image de son inclassable travail interdisciplinaire. Alors voilà, rendez-vous fut pris, par Skype. Chassé-croisé entre l’intime et des voies artistiques habitées par le travestissement et le corps.



Valérie Reding est jusqu’au-boutiste. Et dans le tout ou rien, c’est plutôt le tout: surtout ne pas choisir, (ré)concilier. Pas étonnant que les casquettes, elle les porte toutes – danse, maquillage, photo, costume, performance, draglesque et burlesque incluses – comme autant «d’espaces possibles pour toutes sortes d’expressions de soi». Parce que c’est bien de cela dont il s’agit, permettre à chacun/chacune de juste dire «je suis».


Elle court après l’authentique, Valérie, et dans cette quête, c’est d’elle-même dont elle parle, de ses émotions, sa pudeur, ses peurs, ses attentes. Qu’elle dévoile par l’instrumentalisation de son corps, jusqu’à sa transformation, jusqu’à la mascarade. C’est en se mettant en scène qu’elle se joue et déjoue au mieux les stéréotypes de genre – tout y passe des catégories/minorités qui échappent à l’hétéronormativité imposée par la société. C’est en recourant aux clichés qu’elle secoue les constructions sociales, celles-là qui affectent nos relations, sous-tendent moult rapports de force et conflits.


En tout cas, de l’énergie, il y en a, en vrac, et une bonne dose d’humour. «Je veux toucher, interpeller» – l’émotion percole – «mais je pense qu’il y a de l’autodérision dans mon travail» dit-elle. D’ailleurs, le mot «autodérision» est celui qu’elle préfère, à égalité toutefois avec cet autre mot, «intransigeance», plutôt en phase avec un trait de caractère battant, sinon indocile. En phase aussi avec un travail d’une sincérité désarmante: «mon travail naît dans le regard de l’autre».


Travail au demeurant autobiographique? Pas vraiment, ou pas directement. «Je veux d’abord faire des expériences et quand j’ai digéré, je les intègre dans mon travail, lequel n’est pas autobiographique dans un sens thérapeutique». En vrai, «mon travail n’est pas une réponse à une frustration précise, c’est au contraire lancer des discussions».


De quoi galvaniser ma décision: je tire le portrait de Valérie Reding.


Entre répétitions et résidences artistiques, à Bruxelles ou en Suisse, hormis les reports inhérents aux mesures sanitaires, pas simple de rencontrer Valérie afin de lui parler «entre quat’z’yeux». Alors quoi? Echanger questions et réponses par mail? Sauf que je préfère la conversation à bâtons rompus, méthode socratique qui permet en souplesse de slalomer dans un parcours artistique sans faire l’économie du parcours de vie, et vice versa.


Top là, on se parle, mais en ajoutant l’image, parce qu’un visage, c’est bavard. Ce sera donc Skype. Voyons l’agenda. Assez plein. Parce que le confinement a provoqué des manques et des ralentis à désormais combler. Or, m.a.d. - mutually affirmed deviance, le nouveau projet de Valérie, est en phase de création (on va bien sûr y revenir) – la première aura lieu le 3 novembre à la Tanzhaus Zürich, avant de débarquer au Théâtre d’Esch le 13 novembre, dans le contexte du Queer Little Lies, ce festival du collectif ILL qui, pendant trois jours, entend (ré)interroger les notions de corps, de sexualité et de désir au travers des arts queer. Et on croise fort les doigts pour que la situation virale ne contraigne pas à un nouveau report, voire à une annulation.


C’est l’heure, l’écran s’éclaire. Valérie est menue, deux prunelles noisette dans un visage aussi souriant que juvénile. Sauf à savoir qu’elle est née à Schrassig sous le signe de verseau, Valérie refuse de donner sa date de naissance: «Déjà que je dois lutter pour me faire entendre parce que j’ai un extérieur fragile et féminin».


Et qu’en est-il du «dedans»? «Je n’ai pas besoin d’être placée dans la catégorie "femme"; en même temps, je joue avec les codes de la féminité, tout en pouvant être androgyne. Je me vois comme un être humain, avec des caractéristiques féminines et masculines, ça toujours été comme ça. C’est la société qui m’a confrontée à la catégorie "femme" mais ça ne joue pas un rôle dans ma vie».


Il est donc là le déclic de ton engagement dans la voie queer? «Oui, c’est ma nature. J’ai grandi dans des rôles classiques et hétéronormatifs… alors que j’étais un ovni. C’est à Zurich que j’ai pu voir que je n’étais pas (la) seule. Du côté de ma famille, je n’ai pas tout à fait eu de soutien, la compréhension n’a pas toujours été de mise. Le queer est source de clash intergénérationnel.»


D’autant que tu aimes graviter dans le monde de la nuit... «J’y travaille beaucoup, je ne le cache jamais. Je déteste la séparation entre ce qui est académique, institutionnel et ce qui est populaire, la nuit en l’occurrence, car ce sont deux façons de se connecter les uns aux autres. Je veux sortir de la dichotomie.»


Ce qui explique ton addiction aux réseaux sociaux? «C’est un mode de comm’ et de diffusion incontournable, et c’est un lieu de contact. Mais il faut se méfier car c’est aussi un lieu de censure.»


Valérie qui a quitté Luxembourg parce qu’elle avait «besoin d’autres inputs», me parle de Zurich comme de «sa famille de cœur». Comme d’une «sorte de gros village» aussi, conforme à son naturel solitaire et introverti, lequel, du reste, la pousse souvent dans la cuisine, qu’elle assimile à «une partie importante de la vie de famille»; en tout cas, Valérie adore cuisiner, mijoter, sans plat préféré, mais «plutôt sucré en cas de stress, c’est ma drogue», sinon, «selon le mood, c’est plutôt salé».


Par analogie, la marmite traduit/trahit la difficulté qu’a Valérie de «sortir de sa zone de confort» – c’est assez paradoxal, sinon étonnant, mais c’est elle qui l’avoue –, son incapacité à choisir. Disons, plutôt, qu’elle y rechigne. Préférant raccorder. La preuve par l’exemple, celui du cinéma, qui l’a toujours fascinée – elle a d’ailleurs «fait quelques études avec Paul Lesch» – mais où, désormais, elle n’a plus trop le temps d’aller, sachant qu’elle n’est «pas romance, ni film d’action» et qu’elle oscille entre Michel Gondry et Tarantino, «deux réalisateurs opposés comme le sont les points de vue du monde».


Retour à Zurich, un paysage qui ne lui ressemble pas (elle est «plutôt mer» et même «côte nordique») mais qui a néanmoins l'allure d'un port d’attache, et pour cause, cette ville est «la bonne combinaison» entre le besoin de sentir la nature – Valérie a grandi dans la campagne, entourée de deux chiens – et celui de la stimulation citadine.


Mais Zurich, c’est aussi là où elle a concrétisé ses challenges, à défaut de son rêve d’enfance, qui était de devenir danseuse professionnelle. Sauf que Valérie, impuissante à se projeter dans une voie concrète – toujours cette fichue difficulté du choix – s’est intéressée très tôt à fois à la littérature, au journalisme, à la physique, aux sciences et qu’en raison d’un problème de dos, survenu dans sa jeunesse, le rêve de danse s’est effondré... au profit des sciences. Du coup, direction Zurich, où elle s’inscrit à l’Ecole polytechnique, «la plus réputée au monde pour l’architecture». Mais sans la combler, malheureuse au point de penser gâcher sa vie. Et c’est ainsi, malgré son légendaire entêtement, qu’elle se résout à abandonner architecture pour faire une école d’art(s)… tout en travaillant comme maquilleuse professionnelle pour financer ses études (et on va voir comment et combien le maquillage perfuse sa pratique artistique). Surgit alors une femme, Pauline Baudry: «elle est devenue mon mentor, c’est elle qui m’a fait rester à Zurich où j’ai décroché un Bachelor Arts et Médias».



Si Valérie voyage désormais beaucoup, de Vienne à San Francisco, elle n’oublie pas Luxembourg. «Car ce qui s’y crée en ce moment est excitant». Et surtout, parce que Valérie doit beaucoup au TROIS C-L (Centre de création chorégraphique luxembourgeois, sis à Bonnevoie dans la Banannefabrik) – «c’est là où, il y a environ 15 ans, j’ai fait mes premiers workshops en danse contemporaine» –, elle doit tout à son directeur artistique, Bernard Baumgarten. «C’est lui qui m’a fait confiance alors que je n’ai pas de formation professionnelle en danse (exception faite des workshops), qui a été curieux de tous les aspects de ma pratique pluridisciplinaire; c’est là, au TROIS C-L, que j’ai travaillé mon premier solo, "Wild Child", et c’est là que j’ai commencé à travailler "m.a.d.". C’est grâce au TROIS C-L que j’ai pu, il y a 12 ans, remettre les pieds sur la scène artistique au Luxembourg. Et j’ai de plus en plus envie d’avoir une pratique entre la Suisse et ce centre privilégié de la création chorégraphique au Luxembourg».


Alors, de la pratique Reding parlons-en? Qu’est-ce qui s’impose d’emblée, le mouvement ou l’image? «Je dois d’abord m’intéresser à un sujet qui me fascine ou me révolte, toujours en lien avec la société ou mon environnement, et selon, l’un ou l’autre médium s’impose. Parfois, tout se mélange et, en général, je fais tous les costumes. L’image, la photo, la vidéo, l’installation, la bande-son, ce sont différentes approches qui me permettent d’aborder un sujet et de toucher des publics. La virtuosité dans un seul médium m’importe peu, moi, ce qui m’intéresse, c’est le collage des médiums, les couches.»


Et au centre du tout, il y a le corps. Toujours. «C’est un moyen de rencontre avec autrui, un moyen d’expression et un code social, avec lequel je fais des expériences». C’est là que le maquillage entre en piste. «Ce peut être un rituel profond mais c’est avant tout une façon de transformer le corps. Et la transformation est essentielle dans la mesure où, pour moi, l’humain est quelque chose de fluide, par essence toujours en transformation et donc, le maquillage est un outil qui y participe. J’ai conscience qu’il y a une inscription liée au sexe, au genre, à la race, et mon travail est certes ancré dans la réalité sociétale, mais le maquillage est ma ludique façon de trouver d’autres définitions que celles, normées, qui nous sont imposées.»


Démonstration/vérification avec m.a.d.


Avant m.a.d., il y a eu Wild Child, en 2018, un solo où l’artiste Reding «se transformait d’un personnage à l’autre au fil des souvenirs de ses rencontres». Aujourd’hui, il y a donc m.a.d., qui implique le corps collectif de quatre performeurs.ses – «chacun est aussi auteur/autrice que moi» –et dont l’étincelle de départ a pris prend feu dans ce qui révolte Valérie au plus fort: l’injustice, ce, «dans tous les sens et sur tous les plans, sociétal, structurel, du rapport de classes, de sexe, partout dès lors qu’il y a abus de pouvoir».


«Les mécanismes d’oppression, de diabolisation, de pathologisation sont ceux qui aident à haïr les autres, à infliger de la violence. Et "m.a.d." veut explorer ces mécanismes et trouver dans le sentiment de rage le potentiel subversif et de solidarisation.»


Même si l’acronyme s’apparente à madness, la folie, c’est de rage dont il est question; d’ailleurs, m.a.d. («destruction mutuellement assurée») fait «référence à la guerre froide, à une stratégie militaire qui a abouti à une paix perverse et fragile que, moi, je veux transformer en "deviance mutuellement affirmée"». «Nous sommes différents», certes, mais m.a.d., par le mouvement et le son, propose une célébration ou «comment apprécier notre vulnérabilité et dépasser tout ensemble».


La révolte qui a accouché de m.a.d. est «ancrée dans l’expérience personnelle» de Valérie, et c’est le livre de Carolin Emcke, Notre désir (2018, au Seuil), qui l’a aidée «à y voir plus clair». Globalement, c’est pour nourrir ses recherches que l’artiste se plonge dans les «actuelles auteures philosophiques», dont Maggie Nelson, Donna Haraway ou Virginie Despentes. Des femmes fortes, sans être des maîtres à penser: «Mes recherches sont tellement éclectiques – de la pop à la nature, de la religion à la pub – qu’il y a beaucoup de personnes qui m’inspirent à différents moments. Des personnes que j’admire mais pas que je vénère.»


La première luxembourgeoise de m.a.d. a donc lieu au Théâtre d’Esch le 13/11 – non pas à la Banannefabrik qui est «un espace de création non pas de monstration» – mais sa gestation, entamée en février, interrompue par le lockdown, inspire une réflexion aussi désabusée qu’angoissée. «Le confinement fut pour moi une période pleine de défis, où, chargée de la partie administrative, ce qui inclut la gestion de l’équipe, des fonds, des indemnités – sachant qu’en Suisse, il n’y a pas de statut d’artiste indépendant, pas de chômage et que les indemnités consenties par l’Etat ne sont pas adaptées –, j’ai aussi dû réinventer, faire l’adaptation des créations de la scène sous forme digitale, soit: du travail non stop. Dans tous mes projets, performances ou arts visuels, j’ai toujours réussi à faire tout, mais là… » Trop c’est trop. «Je suis stressée depuis février… et plus jamais je ne cumulerai les jobs administratif et créatif.» Coup de gueule dérisoire, voire déplacé, en ces inquiétants temps de pandémie? En même temps, c’est la goutte qui déborde de la vaste mare de «la grande oubliée»: la culture.


Photos: HVNGRY (série photographique) et m.a.d. (spectacle). Copyright: Valérie Reding


Infos: www.theatre.esch.lu. Billetterie: par tél.: 27 54 - 5010 ou – 5020, par mail: reservation.theatre@villeesch.lu


En version musclée, notez aussi Cellule, un solo de l’artiste et chorégraphe Anne-Marie Van, alias Nach, fondue de krump une danse très codifiée et hiérarchisée, violente et très masculine, née à Los Angeles dans les années 2000 suite à des émeutes raciales , ce, le 29 octobre, à neimënster (salle Robert Krieps). La première partie du spectacle sera assurée par Nicool (Nicole Bausch), une rappeuse luxembourgeoise qui «dénonce les stéréotypes de genre et pose son flow pour pointer du doigt avec humour les sujets qui fâchent».

Attention, neimënster avance l’horaire de tous ses spectacles du soir à 19.00h. Infos: www.neimenster.lu et réserv. obligatoire, tél.: 26.20.52.444 ou billetterie@neimenster.lu

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