• Marie-Anne Lorgé

Des plantes et des plis

Les plantes «écoutent avec le corps». Serait-ce qu’elles ont des oreilles? Réponse en compagnie de quatre jeunes artistes d’ici et d’ailleurs, avec leurs recherches scientifiques phytocentriques et la transposition qu’ils en font dans l’art. Ça se passe au Casino Display (1 rue de la Loge à Luxembourg, vernissage le 27/01). Ça s'intitule Woven in Vegetal Fabric: On Plant Becomings. Et ça secoue/ interroge notre désensibilisation crasse face au monde botanique, au tissu végétal, sa résilience, ses souvenirs, son évolution, ses interdépendances, ses migrations.



Il s’agit donc «de penser les plantes différemment», aussi d’accepter que tout est en mouvement constant, ce qui, à l’heure de l’urgence climatique, mais pas que, loin s’en faut, devrait décaper/ rudoyer notre aveuglement. Pas d’expo coup de poing pour autant, eh non, l’uppercut est livré en toute beauté, et poésie. C’est bigrement surprenant (photo Charles Rouleau, ci-dessus).


Mais avant de tout vous dire sur Woven in Vegetal Fabric: On Plant Becomings, je vous donne (ci-après) des nouvelles de Carine Kraus, artiste peintre luxembourgeoise, qui expose de pas et de plis chez Fellner contemporary: il y est question de vibrations, mais de celles qui habitent le corps dansant.


Des nouvelles aussi de Monsieur l’Homme, héros de strip créé par le Lorrain André Faber, un dessinateur de presse longtemps publié par le défunt Le Jeudi, dont le truc est de regarder la vie comme elle va, «d’en rire ou de s’en désespérer» (la planche ci-dessous donne le ton, raccord en l’occurrence avec le projet On Plant Becomings). Et c’est par lui que je commence.



André Faber, aussi auteur – L’Amour à Benestroff est son 4e roman, sorti en novembre 2020 aux éditions Libertaires-, est un fondu de bouillard il en parle comme de «la nuit du jour» –-, c’est un solitaire, un chien fou qui promène son regard sur la société. Un regard tantôt drôle, tantôt tendre, tantôt vachard, tantôt amoureux, dont il fait porter le chapeau (à larges bords) à Monsieur l’Homme, une incarnation (à peine décalée) de monsieur Tout-le-monde.


Jamais jusqu’à présent, cet antihéros de papier à la fois caustique et poétique «n’avait disposé d’un album tout entier pour exprimer ses aphorismes sentencieux, son humanisme narquois et son sentimentalisme rosse». Mais désormais, c’est chose faite. André Faber a mis le confinement à profit pour trier ses milliers de dessins et donner davantage de couleurs et de profondeur à son personnage indéfectiblement taillé en une silhouette filiforme et rectiligne. Résultat? 96 pages où, en miroir, notre monde comme il va se dépeint, parfois maladroit, souvent vieux con.


Paru le 16 décembre 2021 aux éditions Correspondances, maison-mère de Voisins-Nachbarn, Monsieur l’Homme. Livre I, est à mettre entre toutes les mains, pour 15 euros. Déjà, on attend la suite…



Sinon, c’est donc à la galerie Fellner (Luxembourg) que Carine Kraus, aussi discrète que son travail, pose un oeil tout en délicatesse sur deux mystères, celui de la création picturale et celui qui met en œuvre le mouvement. Descente en apnée dans un monde de silence, fait de pas et de plis.


Certes, la danse passionne Carine depuis fort longtemps, elle qui, au 3CL ou au Grand Théâtre, a suivi les répétitions de chorégraphes émergents ou éminents, à l’exemple de Pina Bausch et surtout d’Anne Teresa De Keersmaeker, avec qui elle a tissé un lien fort. Sauf que ce qui intéresse l’artiste, ce n’est pas la technicité mais ce qui la dépasse, soit: les notions d’espace et de cinématique, laquelle induit la notion de temps, hormis la respiration, la sensibilité à un son, à une musique, et l’éventuelle interaction avec l’un ou l’autre corps ou objet, mobile ou non.


Le corps dont nous parle Carine, c’est tout ça, vu au niveau des jambes, des pieds, parfois du torse, nu ou non, le vêtement personnifiant le rôle ou la nature du personnage, ses sentiments. Pas simple de savoir si le costume s’adapte au geste dansé ou si, par contre, il conditionne le pas. Toujours est-il qu’à coups de dégradés d’ombres et de lumières, Carine magnifie le pli, celui-là qui renforce la perception du mouvement, qui en est une trace.


Donc, point de visage dans le théâtre de Carine. Et un jeu d’apparition/disparition. Comme si tout était de l’ordre du rêve, avec des contours estompés/adoucis comme dans une brume: cet effet vaporeux appelé sfumato, hérité de la Renaissance, Carine le sublime, la dissolution des traits faisant ainsi naître une incertitude, une illusion aussi, une autre réalité, un hors sol et un hors-champ.


Dans son actuelle exposition, Carine Kraus fait cohabiter anciens travaux et plus récents, dont trois formats baptisés La baignoire, noyés dans une atmosphère laiteuse (photo ci-dessus). La série date de 2020, inspirée par un concours chorégraphique vu en streaming sur Internet, en particulier par un solo interprété dans une salle de bain, avec un danseur qui au final se confond à la faïence. Ce qui correspond à une période de perception incolore selon Carine, pour qui «le confinement a gommé les couleurs». Reste le sfumato, magique comme… une neige.


Infos:

Fellner contemporary, galerie, 2a Rue Wiltheim, Luxembourg: Carine Kraus, de pas et de plis, peinture, acrylique sur toile, jusqu’au 26 février www.fellnercontemporary.lu


Allez, zou, on file au Casino Display.



Son statut de reine des fleurs, la rose le doit à Chloris, déesse de la mythologie grecque qui aurait transformé en rose le corps sans vie d’une nymphe; c’est cette même rose, qui dit l’amour et l’éphémère, qui a été la muse de Ronsard, une source d’inspiration aussi pour la chanson populaire. En tout cas, c’est elle qui accueille le visiteur au Casino Display, selon une mise en scène photographique réalisée (notamment) par des élèves du Lycée technique des Arts et métiers. Avec, pêle-mêle, la rose taouée sur la peau, celle, en papier, de la décoration et celle, en bouquet, de la consommation – dites-le avec des fleurs, répète-t-on, sauf qu’une fois coupées, elles se transforment en modèles… de natures-mortes.


Le ton est donné.


Le parcours de Woven in Vegetal Fabric: On Plant Becomings, c’est l’artiste-chercheur Charles Rouleau qui en est le curateur, un Québécois un temps confiné à Luxembourg qui, aujourd’hui, y réside.


On connaît Charles Rouleau à travers la dernière Triennale Jeune Création été 2021), où il présentait Krystallochronologie, une œuvre sonore captant l’eau qui gèle automatiquement: «les vibrations que l’on entend, c’est le temps, c’est le passé gelé de la glace» (…) et «c’est un écho à ce qui se passe au niveau planétaire».


Au Casino Display, il présente une nouvelle œuvre du genre, réalisée par la captation dans les jardins de bruits éco-acoustiques: le visiteur est plongé dans le noir, juste sensible aux vibrations, comme une plante, laquelle croît précisément selon le devenir sonore.


Il est par ailleurs prouvé, dit Charles, qu’une plante installée dans un tuyau en forme d’Y, sans lumière, se dirige immanquablement vers une source sonore, en l’occurrence l’enregistrement d’un bruit d’eau qui coule placé expérimentalement devant le dispositif.


L‘idée du «devenir» – «on n’est jamais un produit fini, on est toujours un processus en devenir» – est essentielle dans la recherche de Charles, qui, pour l’expo, s’est entouré de trois autres artistes qui «accueillent le végétal comme égal», et qui partagent, avec des universitaires, scientifiques et penseurs, ce courant de pensée naissant marqué «par une conscience éthique face à la réalité du royaume botanique».


En clair, hormis des choses à voir, Woven in Vegetal Fabric: On Plant Becomings est un lieu transdisciplinaire où pénétrer «dans un monde tissé dans le tissu végétal» et réfléchir «à tous les devenirs possibles». Donc, au programme, des performances, des conférences et autres événements publics, dès ce soir jusqu’au 26 février – consultez : https://plantbecoming.earth/ et infos + réserv.: display@casino-luxembourg.lu


Dans le parcours, on croise ainsi l’artiste suisse Leonie Brandner et son installation multi sensorielle à l’allure de jardin nocturne, où patientent des corolles en papier, celles, jaunes, d’une fleur particulière: l’onagre, plante comestible et médicinale, qui fleurit à la tombée de la nuit. Surnommée pour la cause «belle de nuit», elle attire... les papillons de nuit qui, dès lors, échangent leur nectar.


Et ce n’est pas tout. Conformément à son titre My Ears Are My Eyes, et sachant que dans la tradition musulmane, onagre signifie à la fois «écouter» et «oreille», l’installation comprend également… de sculpturales oreilles en céramique. Et voilà, intéressée «par la manière dont les choses racontent des histoires et dont les matériaux sont liés à l’expérience narrative», voilà, dis-je, comment Leonie brode un récit, d’autant qu’à la sculpture, elle ajoute une pratique d’écriture. C’est son texte, raconteur du devenir de l’onagre, qu’interprète en fond la chorale Jubilate Musica.


Et puis, on passe au corps humain. Et à l’espace de sauvagerie (Space of Wildness) de Catherine Duboutay (photo ci-dessus: Charles Rouleau). Avec des bocaux alignés, remplis de plantes aphrodisiaques pilées, moulues, ce, afin d’explorer le lien – déjà étudié sous et depuis l’Antiquité – entre les substances excitant le désir sexuel et le genre, l’égarement aussi. L’expérience se tente au sous-sol, conçu comme une caverne, où, allongé sur de gros coussins roses, tout quidam écoute son corps. Et, si possible, réussit à «déconstruire la dichotomie nature/culture … tout en apprenant des plantes».


Enfin, il y a Carlos Molina, illustrateur péruvien qui, à l’aquarelle, compose un Herbarium mâtiné de fantastique, où la végétation se transforme en armes. C’est que les plantes, être vivants, capables dans un futur antérieur de se déplacer, auraient/auront à se battre contre l’humanité pour protéger l’écosystème et son équilibre. A l’évidence, pour l’artiste, ce n’est même plus de la science-fiction…


Infos:

Casino Display, 1 rue de la Loge Luxembourg: Woven in Vegetal Fabric: On Plant Becomings, expo laboratoire, avec Charles Rouleau, Leonie Brandner, Catherine Duboutay et Carlos Molina, jusqu’au27 février 2022, www.casino-luxembourg.lu

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