• Marie-Anne Lorgé

Des lieux et des hommes

Les oies sauvages ont entamé leur transhumance, griffant le ciel de sublimes chorégraphies sonores. Plus bas, les araignées entrent en scène, les potirons ou autres citrouilles aussi, qui ajoutent de l’orange dans la lumière qui fuit, dans la nuit mangeuse de jour – bientôt le folklore d’Halloween, théâtre de l’étrange, de l’effrayant: jouer à se faire peur pour distraire l’angoisse, au mieux se laisser transporter par la magie des ombres… que quelques fantômes de draps et zombies baveux en plastique suffisent à tromper.


Sinon, dans le décor, quel os à ronger côté culture? Eh bien, de la photographie. En trois temps, trois lieux, trois enjeux. De la photo argentique. De la photo parlante. Et puis du portrait, celui du pouvoir, mais pouvoir inversé. Programme irrésistible, je vous explique.


D’abord, il y a une inédite excursion en bord de mer, à Ostende, née du regard du photographe Yvon Lambert: rien à voir avec une carte postale ni aucun cliché du genre – ça sent l’intime en même temps que la belgitude d’Arno, de Léon Spilliaert ou de James Ensor, ce, à la galerie Nosbaum Reding.


Ensuite, pour Esch22, précisément dans le bâtiment Massenoire, sur l’esplanade des hauts-fourneaux à Belval, il y a un petit bijou titré Frontaliers. Des vies en stéréo, une expo dite immersive. Sauf que la technologie à l’œuvre ne masque pas les yeux, ne génère pas d’environnement artificiel. On est dans «la vraie vie vraie». C’est un documentaire à haut potentiel humain – longtemps mûri par Samuel Bollendorff et Mehdi Ahoudig –, qui, de façon unique, suit les espoirs et désillusions des habitants de ces nouveaux corons que sont les lotissements-dortoirs de Lorraine française (en l’occurrence) d’où, quotidiennement, partir vers l’Eldorado Luxembourg.


Enfin, pour rester à Esch, c’est à la Konschthal que se découvre Rejected, l’impertinente façon de portraiturer de Clegg et Guttmann, un choix couillu en cette année de politique culturelle, eu égard à son background critique. C’est que, voilà, à coups de portraits de personnalités influentes contemporaines, empruntant/détournant les conventions du portrait hollandais du XVIIe (aristocrates en pied et en clair-obscur), l’idée… est d’inverser l’image du pouvoir.

Voilà donc le topo. Je vous guide.

Non sans vous signaler aussi que Nika Schmitt, artiste sonore luxembourgeoise qui vit/ travaille à Rotterdam et crée des installations électromécaniques et des sculptures cinétiques in situ, est la lauréate de l’Edward Steichen Luxembourg Resident à New York, prix créé en 2011 offrant une résidence de 4 mois au ISCP et une bourse mensuelle de 4.000 USD pendant la période de résidence. Or il se fait que la lauréate Nika Schmitt se rencontre déjà aux Rotondes avec Sweet Zenith, une installation qui génère l’électricité nécessaire à son fonctionnement. «Au milieu de ce micro-univers, un pendule se balance de façon désordonnée à la recherche d’un calme qu’il ne retrouvera qu’à son retour au centre… ce qui provoquera à nouveau le chaos». Installation visible jusqu’au dimanche 29 janvier.


Non sans par ailleurs vous signaler que pour son prochain 3 du TROIS, le TROIS C-L (Centre de Création Chorégraphique Luxembourgeois) accueille une représentation «work in progress» de la nouvelle pièce de Michel Kelemenis, chorégraphe français mondialement reconnu (né en 1960), fondateur de «KLAP Maison pour la danse» à Marseille, en tout cas actuellement en résidence à la Banannefabrik, qui, dans MAGNIFIQUES, a l’audace de chorégraphier le Magnificat de J.-S. Bach dans un grand geste choral (10 artistes impliqués). Ça se passe donc le 3 novembre, 19.00h, à la Banannefabrik, 12 rue du Puits, à Bonnevoie.


Lors de cette soirée spéciale, parallèlement, Léa Tirabasso présente In the bushes, un rite, une hypnose, une célébration de nos âmes nues et sauvages. Un voyage initiatique et transformatif. Une transe partagée par 6 créatures aux mouvements répétitifs. «Et si le dégueulasse de nos corps étaient en fait la beauté de la vie?». Infos & réserv.: www.danse.lu



Même quand «le ciel est si gris qu’il fait l’humilité» (dixit Brel), Ostende, «la reine des plages» séduit la mémoire collective. Sauf que sur la plage, Yvon Lambert ne s’attarde pas (exception faite d’une poignée de cabines échouées sur le sable et d’un corbeau qui épie la foule sur l’estacade). Sauf que lors de ses promenades solitaires, c’est d’abord le portrait de la ville qu’il saisit du côté de l’inattendu, de la marge, rendant visible l’invisible à travers les vitres et leurs reflets, à la lisière du familier et de l’imaginaire. Un regard parfaitement poète, étranger au touriste qu’il n’est pas.


En fait, le photographe renoue avec son premier souvenir d’enfance, lié à la mer du Nord, là où elle naît et s’échappe. Rarement grise, étonnamment. Avec du vent qui fait rouler les vagues, un infiniment grand où se perd l‘infiniment petit humain.

Du reste, des quidams, il y en a (très) peu dans la série, une exploration photographique qui couvre une douzaine d’années, de 2007 à 2019. Du temps au compte-gouttes. Suspendu à une météo plutôt bleue, la lumière des plus beaux souvenirs transposée à la découverte renouvelée d’un espace aussi vaste qu’un horizon, en tout cas, qui est tout autre chose qu’un cliché.


Pour le coup, hormis quelques vues de nuit, Yvon Lambert met en veilleuse le noir/blanc caractéristique de ses célèbres travaux, à l’exemple de Naples, de la Roumanie et des états des lieux de sa terre natale, Luxembourg, des hauts-fourneaux au monde rural. Reste une idée de voyage, ou, pour le moins, de chemin parcouru, aussi mental que physique, jumelé au goût de l’argentique et du beau papier fine art, le Hahnemühle Photo Rag 308, réputé pour son grain.


Au final, ce qui suinte de partout, c’est une mélancolie. Une conversation à l’allure de murmure, même quand l’humour tente une esquisse. Et toujours les immeubles en contre-plongée. Et toujours l’interface de la vitrine, cet écran tantôt brouillé de sel, tantôt éclairé au néon, ou par le soleil, de quoi faire éclore des mirages. C’est avec une ligne de harengs saurs séchant, saisis par le trou d’une bâche, qu’Yvon nous parle du bateau de pêche; c’est en jetant un oeil aussi attendri que désabusé sur le «Bal du Rat Mort» qu’il évoque le Casino-Kursaal confiné dans son jus années 50; c’est par la solitude d’une café filtre en argent qu’il raconte la brasserie du Parc.


Yvon Lambert nous raconte son Ostende et la mer comme une maison, mêlant introspection et observation, passé réactivé et présent déjà révolu – ce que synthétisent les coquillages, le portrait d’Ensor et la mâchoire d’un poisson rassemblés comme une nature morte dans une vitrine du Groentemarkt (photo ci-dessus, 2014), il ne manque que l’odeur et les mouettes –, la magie fait le reste, dans chaque image, chacun projetant son histoire.


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, 4 rue Wiltheim, Luxembourg): Yvon Lambert, Oostende - Conversations du bord de mer, photos, jusqu’au19 novembre, www.nosbaumreding.com


Et hop, on file à Belval.



Arrêt à la Massenoire. Coup de projecteur sur une communauté marquant de façon unique le quotidien de la région d’Esch2022: celle des frontaliers. Point de départ d’un travail d’enquête initié depuis début 2020 par le tandem Mehdi Ahoudig, réalisateur son et audio-visuel français, et Samuel Bollendorff, photographe et cinéaste franco-luxembourgeois … qui n’en est pas à son coup d’essai quant à expérimenter de «nouvelles formes d’écritures audiovisuelles pour explorer le dialogue entre image fixe et son» – leur première collaboration, A l’abri de rien, une enquête sur le mal-logement en France a reçu le prix Europa en 2011.


Et donc, cherchant à «dresser les contours d’une typologie des travailleurs frontaliers», partant plus précisément des frontaliers français vivant majoritairement en Meurthe-et-Moselle et Moselle, Ahoudig & Bollendorff sont entrés en dialogue avec environ 80 personnes et le résultat, ou restitution des échanges et expériences croisés d’une douzaine d’entre elles, est une forme d’expo aussi singulière que les destins qui s’y profilent. C’est bien autre chose que ce qui s’entend par expo multimédia, et c’est au-delà d’une énième étude pseudo-scientifique du genre.


Concrètement, l’espace de la Massenoire est structuré par des modules, murs blancs habités par des images fixes de grand format. Des images parlantes en quelque sorte, puisque, casque sur les oreilles, le visiteur qui déambule librement capte la parole qui fait exactement écho à l’image devant laquelle il se place. Et l’image qui se répète est celle de lotissements proprets, poussés en bordure de friches, là où la rue des Chênes, par exemple, n’est que la mémoire d’une forêt qui n’existe plus.


Ahoudig & Bollendorff exposent le hors-champ et la technologie qu’ils mettent en oeuvre, engage l’imaginaire du spectateur. On est dans une matière vivante, une échelle humaine… qui survit.


C’est qu’à travers ces lotissements aux pavillons indifférenciés, anonymes, ces nouveaux corons de «l’ère du signe extérieur de l’accomplissement», à travers ces nouvelles usines que sont les immeubles de bureaux troués par les lumières du soir révélant en creux la performance exigée, ce qui transpire, c’est l’individualisme. Et c’est un horizon désespérément vide. Et le plus confondant, c’est que ce miroir vaut là comme ici ou ailleurs. Et que la mobilité forcée, alléchée par le meilleur salaire de l’autre côté de la frontière, est tout sauf un gage de vie meilleure.


Il y a unetelle, plutôt jeune, qui, refusant de soumettre les aînées à un rythme fou, décide de démissionner. Même décision radicale pour cette autre, incapable de s’adapter (au mépris, à la pression, à la répétition), aussi exténuée que désillusionnée, désormais au chômage et en quête de sens (photo ci-dessus © Samuel Bollendorff). Aussi il y a ce couple, fier d’avoir tout réussi en deux ans, enfant, maison, boulot dans la capitale, et que l’on retrouve… assis sur un canapé, devant la télé. Et ce jeune homme, infirmier dévoré par l’ambition de devenir agent immobilier à Luxembourg, qui rêve d’un voyage à Rome, non pour les musées mais voir un match de foot et qui trompe le temps en levant des haltères sur sa terrasse.


Le clou de parcours, c’est un quatuor de voitures, disposées comme des huis clos, avec, sur chaque pare-brise, une projection atmosphérique différente. Le visiteur est invité à s’asseoir. A vivre le travail de la nuit ou la route dans le brouillard matinal, et à écouter (notamment) les confidences d’un chauffeur de taxi.


Un dernier mur et son chapelet de photos couleurs alignées à hauteur d’yeux. Tout au bout, les façades grises des anciennes maisons ouvrières. Désertées par ceux-là qui se racontent, se livrent, ces possibles «petits-enfants de mineurs de fond devenus comptables de fonds»… en burn-out. Et donc, façades grises, certes, mais en essaims, comme pour signifier qu’y prévalait ce précieux rapport de valeur appelé solidarité.


Outre l’expo, notez que la Chronique, publiée sur le site d’Esch2022, contient différents éléments du projet traités sous une forme expérimentale, directe ou artistique, partagés et diffusés via internet dans des formats courts. Notez enfin que le film documentaire Il était une fois dans l'Est faisant partie du projet, décrivant les lieux où se déploient les «destins» des frontaliers, sera diffusé à la télévision française (France 3 le 10 novembre), ainsi que dans différents cinémas.


Frontaliers. Des vies en stéréo. A expérimenter intensément jusqu’au 5 février. Entrée gratuite jusqu’au au 30 octobre 2022. Tous les jours sauf le mardi, de 11.00 à 19.00h en octobre et de 11.00 à 18.00h à partir de novembre.


Autre expo d’urgence, celle de Michael Clegg et Yair Martin Guttmann, intitulée Rejected, sorte de salon des refusés. Ça se passe à la Konschthal Esch, on y fonce.



Désormais, la Konschthal est pleine comme un oeuf. Expo à tous les étages. Soit: Anachronisms de l’artiste lituanien Deimantas Narkevicius – une sélection de 10 oeuvres cinématographiques et de 3 installations enchevêtrant des références soviétique et post-soviétique et des éléments biographiques, le tout rompant avec la narration conventionnelle des documents et souvenirs historiques. Puis New Minett traitant le sujet de la colonisation de Mars et des utopies sociétales – avec appel du pied de la science-fiction qui part toujours d’un présupposé rationnel (dont les scientifiques font leurs choux gras): l’existence d’autres mondes, planètes, galaxies, ou la possibilité expérimentale de voyager dans le temps ou des univers parallèles. Tout n’étant pas réductible à la raison pure, belle est l’occasion de nous confronter à l’incroyable, sinon à l’invraisemblable.

Et aujourd’hui, voici People and Places du Luxembourgeois Pasha Rafiy, enfant de la diaspora iranienne, et Rejected de Michael Clegg et Yair Martin Guttmann, nés en 1957 à Dublin et à Jérusalem, une double proposition photographique qui marque une pause dans le bâti et sa programmation, c’est que, oui, la Konschthal fermera ses portes en janvier (et durant quelques mois) pour parachever des travaux de mise en conformité.


Entre Rafiy – en 10 grandes photos encore jamais exposées – et Clegg & Guttmann, même genre ou mode: le portrait. Cadré, organisé, en rien instantané – et avec une furieuse dose d’apparat pour ce qui est de Clegg & Guttmann, deux artistes, non pas seulement des photographes, qui pratiquent ensemble le portrait depuis début des années 80.


Alors, noyées dans un clair-obscur quasi huileux, parfois flanquées de fruits, pommes ou oranges, sinon d’objets, comme dans une nature morte, défilent en pied des personnes à position sociale dominante, dont des politiciens, des administrateurs, des banquiers, aussi des collectionneurs. Il s’agit majoritairement de commandes, les dirigeants choisissant délibérément de se faire tirer le portrait comme une sorte d’outil de propagande en recourant aux talentueux services de Clegg & Guttmann… qui dirigent tout, décident de tout, du lieu, de la pose, du regard, de la lumière. En revanche, les portraiturés, troublés par le format, déçus par l’apprêt, leur mine coincée – les motifs sont variables – peuvent refuser le résultat, estimant en tout cas qu’il est une critique visuelle de l’image qu’ils se font de leur rang. Ce qui est clair, c’est que les artistes revendiquent la distanciation, l’artificialité, ils font une œuvre non pas un documentaire d’agence de pub. Autrement dit, pour le coup, c’est l’art qui prend le pouvoir.


Et donc, ce qui s’expose à la Konschthal, pertinemment intitulé Rejected, c’est un pastiche du Salon des refusés, c’est tout le lot des portraits recalés, exclus. Non payés par le client mais qui restent la propriété intellectuelle de Clegg & Guttmann, qui gardent donc, sans contestation possible du client, le droit de vendre ces images d’un pouvoir… parfois contesté, voire contestable. A l’exemple du Klaus Wowereit, ancien bourgmestre-gouverneur de Berlin, contraint de refuser son portrait pour ne pas subir la colère de ses citoyens en raison de la banqueroute berlinoise (photo ci-dessus: Allegory of Government (Klaus Wowereit), 2011. Courtesy Clegg & Guttmann et galerie KOW, Berlin).


Dans le florilège, notez que la première photo refusée date de 1987 – c’est le portrait d’une jeune collectionneuse installée devant un siège de Franz West. Aux fins limiers de géopolitique ou de Who’s Who de jouer à qui est qui. Sachant en passant qu’il y a Esch Summit, une production de la Konschthal, un grand format où Jean-Paul Espen, secrétaire général de la Ville d’Esch, le député Pim Knaff, Georges Mischo, bourgmestre de la commune d’Esch-sur-Alzette et Ralph Waltmans, coordinateur culturel, alignés mine grave derrière un bureau, n’échangent… aucun regard.


A ne pas rater jusqu’au15 janvier 2023. Visite guidée tous les samedis à 15.00h, et les jours fériés (sans inscription). Infos: konschthal.lu

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