• Marie-Anne Lorgé

De la mine au Rio Grande

Le Petit Prince est né il y a 75 ans. La belle affaire? Sauf que cet anniversaire permet de remettre en lumière les valeurs mises en pot par Saint-Exupéry dans ce texte taxé trop hâtivement de conte moral. En fait, s’il continue de parler à la terre entière, c’est qu’au travers de la simplicité de ses symboles, les étoiles, le désert, la rose, Saint-Ex «dégage un message humaniste et universel»…dont manque cruellement notre monde bouffi de repli et d’appétit guerrier.


Un manque qui bégaie tragiquement depuis… la légende des siècles: «Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes,/ Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes», écrivait Victor Hugo (né en 1802, il y a donc 220 ans … et toujours toutes ses dents visionnaires).


Eh quoi, les mots pourraient-ils sauver le monde? – question cruciale à cette heure de bruits de bottes. En tout cas, «nous ne pouvons pas le changer s’il ne change pas dans nos représentations», dit le romancier et politologue Rachid Benzine. Et donc, si on veut réimaginer le monde, il est nécessaire d’entendre les poètes – eux qui «sentent le monde au-delà de ce que nous voyons», eux dont «la force est l’étonnement dans le regard» –, comme déjà «il est nécessaire d’inclure les artistes et d’écouter l’art au sens large».


C’est pourquoi je vous propose d’écouter l’art.


En l’occurrence, celui qui nous parle (sans fureur) de frontières, visibles et invisibles, naturelles et physiques, ses tensions, ses contradictions et ses complémentarités. Ici, dans les mines eschoises –c’est l’un des chapitres de l’expo Remixing Industrial Pasts scénographiée dans le bâtiment Massenoire, sur le site d’Esch-Belval, en ouverture d’Esch2022, capitale européenne de la culture. Mais aussi là-bas, le long du Rio Grande, fleuve couture entre Etats-Unis et Mexique, selon la subliminale pérégrination photographique que Zoe Leonard déploie actuellement au Mudam.

Allez, on s’étonne…



Et donc, voilà, Esch2022 est sur orbite. Pour la cause, et à défaut de flonflon et de feu d’artifice, l’ouverture a habillé le haut-fourneau de Belval en fusée virtuelle.


Sinon quoi? Deux expos conçues comme des ponts entre le passé sidérurgique et le devenir numérique tel que rameuté dans les pratiques artistiques. Pour le moins, ces expos permettent la découverte de deux lieux industriels historiques situés sur la terrasse des hauts-fourneaux (site Belval), à savoir: la Möllerei et la Massenoire, deux bâtiments voisins, réhabilités/rénovés, qui, à eux seuls, valent le déplacement pour l’imaginaire qu’ils charrient, pour leur valeur de témoins d’un savoir-faire dont les rouages et les odeurs flottent encore.

Dans la Möllerei – construite en 1910, utilisée pour stocker le minerai et le coke, à l’arrêt depuis 1997, vidée de ses équipements, pont roulant et complexe mikado de poutrelles exceptés –, il fait froid, le ciel s’invite dans un angle du toit. Atmosphère étrange. Hantée.


A la vie d’antan devenue muette se superpose une obscurité trouée par 28 oeuvres (certaines participatives) «d’artistes médiatiques», soit: des vidéos, des projections, des avatars, d’étranges créatures de science-fiction, des objets sculpturaux fantastiques ou cyber, alignés comme une galerie d’anticipation. Sur trois étages. Au sous-sol, arrêt sur une immersion en territoire poétique à la faveur d’un dôme, qui, par la magie du mapping, plonge le spectateur dans un jaillissement, tantôt clair comme une eau de fontaine, tantôt rouge comme une fonte en fusion. Hypnose.


Cette expo, intitulée Hacking Identity – Dancing Diversity, initiée par ZKM/Centre d’art et des médias Karlsruhe, reste accessible jusqu’au 15 mai.


Direction la Massenoire. Bâtiment brut en rectangle, mis en service en 1965 pour abriter les «équipements servant à la fabrication de la masse de bouchage du trou de coulée du haut-fourneau, appelée masse noire» – des cuves/silos restent visibles. Là, 100 ans d’histoire industrielle de la région se racontent, sur une idée, non linéaire, de Tokonoma, collectif d’artistes italiens, expert dans le domaine du multimédia et de l’interactivité.


Baptisé Remixing Industrial Pasts, le résultat qui se veut «une machine à remonter le temps», immersive qui plus est, tient de la mise en scène… inégale. Avec d’une part, un fabuleux vidéo à 8 canaux d’archives visuelles (films de famille et documentaires mêlés) provenant du CNA – énorme travail particulièrement bluffant – et d’autre part, une installation de 5 décors, séparé chacun par une cloison de verre et chacun lié à un thème, dont le paysage (celui de la Minett, comme un palimpseste, a été effacé/réécrit, d’abord agricole, puis minier pour désigner ce que l’on appelle désormais les Terres Rouges), la vie quotidienne, la pollution par la suie et le gravier, chaque fois assorti de «quelques objets d’époque», que le public peut certes manipuler, mais d’une banalité confondante.


A ceci près que, parmi les thèmes, il est question du rôle des femmes et surtout, du rôle des frontières dans le processus de création d’identité. Là, sous un angle souterrain et clandestin, on parle de contrebande, de l’afflux de migrants italiens communistes (d’où les valises qui s’entassent dans l’expo !), des lois et arrêtés contraignants après la Première Guerre mondiale, et du sol: si l’usine est un site visiblement ancré dans le territoire, la mine, elle, serpente indifféremment en Belgique, France et Grand-Duché, et donc, c’est là, sous terre, dans l’invisible, que les géographies se gomment, les nationalités aussi.


Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11.00 à 18.00h jusqu’à fin mars. Ensuite, jusqu’au 15 mai, de 11.00 à 19.00h tous les jours sauf le mardi. Gratuit pour tous jusqu’au 6 mars, ensuite... payant. Infos et réserv. sur esch202.lu


Pour incarner l’acte corporel du regard, voilà Zoe Leonard (née à New York en 1961), ancrée dans la photographie. Et voici, son terrain d’observation, le Rio Grande (c’est le nom que l’on donne au fleuve aux Etats-Unis) ou Río Bravo (son nom mexicain), dont elle a suivi le cours sur 2.000 kms, depuis les villes frontalières de Ciudad Juárez au Mexique et d’El Paso au Texas jusqu’au golfe du Mexique, ce, 5 ans durant.


Au Mudam, les 300 tirages exposés, tous en noir/blanc, disposés selon une même ligne d'horizon/ flottaison, sont une sélection choisie sur un total de 500 photos, toutes analogiques, l’artiste travaillant avec un appareil argentique tenu à la main, ce qui lui assure une position physique par rapport au fleuve, passant d’une rive à l’autre: une mobilité qui permet d’éviter un point de vue unilatéral, un mouvement qui épouse/capture la nature changeante du cours d’eau, parfois à ce point «sauvage et pittoresque» qu’on en oublie sa fonction politique, être une frontière.


Une frontière sous un ciel d’écume, partagé par les étourneaux, qui se confondent… avec les drones.


Et donc, Al río / To the River, c’est un magnifique environnement naturel creusé de sillons, de paysages désertiques, d’arbres, mais c’est aussi un espace de vie humaine, riche d’histoires culturelles, de liens familiaux, de métissages et d’activités, du gardiennage de troupeau aux pneus censés effacer les traces de passages illégaux, et c’est tout en même temps un environnement de surveillance, hérissé de miradors, de barbelés, hormis le fameux mur voulu par le président Georges W.Bush et prolongé par Donald Trump, avec ses brèches consenties par les autorités, le tout sans cesse arpenté par la Border Patrol, laquelle façonne le paysage, au point, par exemple, de transformer un parc en un no man’s land habité par des chiens errants.


Zoe Leonard «va là où sa citoyenneté le lui permet», ainsi, «quand elle croise la Border Patrol, elle ne s’approche pas de façon journalistique». Là est toute la question du regard. Celui de Zoe va «à l’encontre des images réductrices de la frontière véhiculées par les médias», au-delà des tensions réputées spécifiques à une zone frontalière, conjuguant les paradoxes (le contrôle permanent et les flux qui y échappent), superposant les niveaux de réalité, rendant «tangible la multiplicité des forces et des influences qui traversent le fleuve». Du reste, «pour bien dire qu’il s’agit d’un point de vue sur le monde», d’un cadrage subjectif, Zoe Leonard met en évidence la matérialité de l’image, en l’occurrence toujours bordée d’un cadre en liseré noir.


Al río / To the River se termine par une partie appelée Coda. C’est une série d’images numériques, celles des caméras surveillance: un méta espace qui augmente/distord la réalité. Comme une façon de dire autrement que «ce qui se passe à la frontière… dépasse la frontière».


Et le fleuve de couler, comme le temps… Ce qui n’empêche pas le Rio Grande/ Río Bravo d’irriguer «les problématiques environnementales, les cultures transfrontalières et la question des frontières dans le monde d’aujourd’hui».


Oeuvre d’envergure Al río / To the River sera accueillie en octobre au musée d’Art moderne de Paris.


Infos:

Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean), 3 Park Dräi Eechelen, Luxembourg-Kirchberg: Zoe Leonard, Al río / To the River, expo monographique photographique, jusqu’au 6 juin. Programme de films, d’ateliers et de visites guidées sur mudam.com


Crédit photo (ci-dessus) from Al río / To the River, 2016-2022. Courtesy of the artist, Galerie Gisela Capitain and Hauser & Wirth. Production of Al río / To the River supported by Mudam Luxembourg, the Graham Foundation for Advanced Studies in the Fine Arts, John Simon Guggenheim Memorial Foundation, Galerie Gisela Capitain and Hauser & Wirth © Zoe Leonard.

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