Dans le sens du poil
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 7 heures
- 9 min de lecture
Si on désespérait d’encore connaître leurs humeurs, eh bien, voilà, cette année, on est rassurés, les saints de glace ont bel et bien frappé… dans un mai truffé de fériés favorables au jardinage et… à l’envie d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte.
En tout cas, ce n’est pas de la Croisette – l’Hollywood boulevard du festival de Cannes – que je vous rapporte des échos artistiques, mais… d’Arles, autre ville d’une autre lumière, celle de la photographie. Sublimée tout l’été.

Pour patienter, Lët’z Arles –- association luxembourgeoise dédiée à la promotion de la photographie contemporaine – dévoile les deux expos qu’elle présentera lors des 57e Rencontres d’Arles (dès le 6 juillet), ce, à la Mécanique Générale (Parc des Ateliers, LUMA), autrement dit: un lieu d’exception pour des expos qui le sont tout autant, consacrées en l’occurrence au célébrissime photographe d’origine Luxembourgeoise Edward Steichen, précisément à sa passion pour la nature (visuel ci-dessus: Bouquet de tournesols, Connecticut, 1963, Collection MNAHA/Luxembourg, photo Tom Lucas), cet événement inédit célébrant une édition anniversaire, celle des 10 ans de Lët’z Arles.
Et sur lequel je promets de m’attarder au plus vite. Déjà parce que ces 2 expos, 2 regards, 2 approches complémentaires de l’homme et de l’artiste Steichen qui hybridait les fleurs, dont le delphinium, au point d’en créer une espèce nouvelle, sont un très bel exemple de coopération entre les différentes institutions et collections institutionnelles luxembourgeoises, MNAHA, CNA, Photothèque, Spuerkeess et Mudam, hormis l’Estate of Edward Steichen.
Et parce que les recherches de Neckel Scholtus, la lauréate du LUPA Mentorship x Bourse CNA 2026, sont aussi à découvrir à Arles – du reste, Neckel propose actuellement Ce qui (se) fait paysage à Lorentzweiler, dans l’espace public (piste cyclable), une balade photographique en grands formats qui traverse la commune dans une tentative de portrait. Et parce que les Rencontres arlésiennes, festival de photographie de niveau mondial, accueillent Des images qui ne font pas rêver, une expo qui (à partir des années 50) offre un aperçu de 5 décennies de journalisme international de Deffarge & Troeller, couple mythique dans le monde du grand reportage et du documentaire, dont une facette du travail tourne en ce moment en boucle au Pomhouse, à Dudelange…

Sinon, au pays, je fais un crochet par Esch/Alzette, le temps d’une rencontre avec Raphael Tanios dont la peinture questionne la condition humaine (dans le Drink Shop de l’ancien Cactus), et avec Clio Van Aerde qui nous brosse dans le sens du poil (dans la galerie du Escher Theater) - à suivre plus bas.
Aussi un cochet à Luxembourg, où le Grand Théâtre bouscule le sablier en dévoilant les nombreuses pépites de sa dense saison 2026-2027 – notez que les abonnements sont désormais ouverts à la vente. Et ça donne quoi (sachant que pour tout savoir sur tout, le mieux, c’est de surfer sur le site theatres.lu)?
En gros, de l’opéra – en collaboration avec l’Opéra national de Lorraine, en tout cas, coups de cœur pour Otello, le chef-d’œuvre de Verdi et Candide de Bernstein dans une mise en scène de Myriam Muller dont c’est la première incursion dans le monde de l’opéra –, de la danse - dixit Café Müller de Pina Bausch – et du théâtre –- de l’Ibsen, du Shakespeare, de l’Oscar Wilde (De Profundis), du Brecht, aussi Les Enfants du soleil, pièce de Maxime Gorki que Myriam Muller adapte pour explorer les débats sociaux d’aujourd’hui, aussi Villa, pièce acclamée de l’écrivain chilien Guillermo Calderon mise en scène par Sophie Langevin.
Surtout, retenez que deux cycles majeurs structurent la programmation: «Objection ! - questions de justice», consacré aux enjeux liés à l’état de droit, à l’égalité et aux notions de responsabilité et de justice – on y trouve par exemple Antigonick, une adaptation d’Antigone par Anne Carson, ainsi que La Disruption du monde de Ian De Toffoli réfléchissant sur le délitement des principes démocratiques de nos sociétés – et «Generations of love», un festival placé sous le signe de l’amour, de la diversité, de la tolérance et des luttes pour l’inclusion – avec notamment Niki, un portrait de Niki de Saint-Phalle imaginé par la compositrice Albena Petrovic sur un livret signé Nathalie Ronvaux.
A vos agendas, la saison s’ouvrira le week-end des 26 et 27 septembre avec un happening participatif imaginé par Schorsch Kamerun, réunissant artistes, associations, citoyen·ne·s et élèves dans le foyer du Grand Théâtre, autour d’un moment de rencontre et de partage.
Dans l’immédiat, notez (si ce n’est déjà fait) Les Suppliantes, encore à l’affiche du Grand Théâtre ce 21 mai (19.30h), l’une des tragédies les plus troublantes d’Eschyle – elle raconte le destin des cinquante filles de Danaos qui fuient l'Egypte pour échapper à un mariage forcé avec leurs cousins – dans une mise en scène de Charles Tordjman (visuel ci-dessus): Un théâtre réduit à son essence (…) capable à la fois de porter plainte, de consoler, voire de redresser les torts faits.

A Luxembourg encore, le Casino-Forum d’art contemporain propose… des expériences hypnagogiques. Késako?
En fait, ces expériences font partie d’un programme intitulé Offscreen, lui-même intimement lié à Screentime/s, l’actuelle expo qui – jusqu’au 7 juin–- explore les régimes contemporains de l’image en mouvement et le rôle de l’écran comme interface de perception, de projection et de relation.
Et donc, dans ce cadre, voici Offscreen qui marque un passage des mondes numériques et virtuels de l’écran vers un retour à la réalité vécue, corporelle et partagée.
Un retour qui s’accompagne d’une exploration d’états de conscience modifiés où l’expérience intérieure vient nuancer et enrichir la perception du monde. D’où les séances hypnagogiques – ou Expanding the Visible (visuel ci-dessus © Alexandre Quaranta) – programmées ce 21 mai à 19.00h, aussi le 22 à 12.00h & 18.00h, ainsi que le samedi 23 et le dimanche 24 à 11. 00h et 18.00h.
Lors de ces séances, le compositeur et musicien Hugo Figuera développe une approche musicale pensée comme un champ d’expérience, en dialogue avec les dispositifs lumineux neurostimulants, où le son devient un vecteur d’exploration sensorielle.
Sur réservation, places limitées: visites@casino-luxembourg.lu
Suivra Live Dream, pour explorer les mystères du cerveau. Dans cette installation & performance, Justine Emard & Jean-Emmanuel Rosnet s’emparent de signaux électriques pour donner corps à une œuvre visuelle et sonore alimentée, à la manière d’un documentaire, par des récits de rêve. Du 4 au 7 juin (à partir de 12 ans pour les participant·e·s et de 10 ans pour les spectateur·rices).

Zoom sur le Escher Theater (pour la cause, forcément, on est à Esch/Alzette), là, dans sa galerie (2e étage), où Clio Van Aerde – artiste transdisciplinaire et scénographe belgo-luxembourgeoise, dont la pratique traverse la performance, la chorégraphie, l'art in situ – met en scène une expo aussi irrésistible qu’inédite intitulée working hard on working less qui parle d’une domesticité indispensable mais toutefois invisibilisée, en détournant et surtout sublimant un humble objet quotidien, souvent négligé, à savoir: le balai, élevé du coup en oeuvre d’art, sinon, déjà en personnage majeur de ce qui conditionne notre humaine condition, le travail, avec ce qu’il a d’absurde dans son mode répétitif – ce qui n’est pas sans rappeler Les Balayeurs du désert, une vidéo de 2003 de Su-Mei Tse.
C’est donc partant du geste, du travail manuel et de la répétition que Clio est tombée dans… une brosserie. Un univers stupéfiant de matières (fibres végétales, animales, synthétiques: poils de sanglier, crin de cheval, soie, chiendent, nylon) et de formes liées à des modes de fabrication et à des usages différents, où prévaut le nettoyage, et le moins que l’on puisse dire, c’est que, remisant l’aspirateur, Clio réhabilite la brosse pour mieux mettre en lumière la poussière qu’elle cache sous le tapis, à savoir: des questions sur la (dis)qualification, l’exclusion sociale, l’identité (de genre) et la sacro-sainte injonction à la performance.
En même temps, ce faisant, Clio revalorise l’outil, elle le rend éminemment attachant, et même parfois comique, comme un corps, au point de modifier notre relation à la maintenance, à l’entretien, au soin, à l’espace y affecté, et notre regard sur celui/celle qui tient le manche.
Résultat? Une expo à lectures multiples qui défrise l’œil et le sens. Pour exemple, l’assemblage Tripartite, trois manches pour une seule brosse, illustre l’impasse de la coopération forcée, les contradictions du collectif (visuel ci-dessus). Plus loin, Assemblée générale enfonce le clou, avec des manches en plastique rouge et bleu tenant de secrètes et stériles promesses qui finiront dans un seau en galvanisé. Ailleurs, entre autres titres allusifs, dont Coup de barre, le balai s’effondre, plié en deux sous l’effort.
Et puis, non contente de brosser devant notre porte, Clio balaie aussi le temps…
Et je laisse le mot de la fin à Danielle Igniti, initiatrice de Trampoline, cycle dédié aux artistes émergents scénographiés dans l’espace d’expo du théâtre d’Esch: A travers ces balais tantôt héroïques, tantôt épuisés, tantôt ubuesques, l’artiste compose une partition sensible et engagée où humour, critique sociale et poésie se rencontrent constamment. A ne pas rater jusqu’au 30 juin (du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h).

Esch/Alzette, toujours, avec Raphael Tanios, et sa peinture figurative, qui arrache des images à la bouillie de nos incertitudes mais en même temps sous-tendues par la résilience.
Raphael –- à qui le CAL a remis le Prix Jeune Talent lors de son salon de printemps 2024 –, Raphael m’attend dans le Drink Shop de l’ancien Cactus promu espace d’expo le temps des travaux de la galerie Go Art (Pavillon du centenaire-ArcelorMittal), un espace d’art aussi perçu comme un lieu social où partager et rencontrer (n’est ce pas Andy Warhol qui prophétisait la transformation des supermarchés en musées et vice versa?), un espace en l’occurrence collectif, accueillant 8 artistes, dont Brandy, Theid Johannes, Vincent Tartarin, Nora Juhasz (sélectionnée dans la 13e Biennale d’art contemporain de Strassen, vernissage le 4 juin) et Chantal Maquet (qui va d’ailleurs inaugurer This weekend is cancelled, nouveau corpus pictural, dans la galerie L’Indépendance-BIL,rte d’Esch à Luxembourg, à partir du 3 juin).
Donc, Raphael m’attend, discret et tout sourire… devant sa dernière œuvre, un très grand format acrylique (visuel ci-dessus, photo: Henri Goergen), très aspiré par certains codes et motifs de la publicité, du cinéma, de l’univers Marvel ou DC Comics. En tout cas, c’est peps et pop, il y serait question d’un rêve bleu dans un monde rose – Blue-cid Dreams in Pink-o-rama, c’est le titre –, sauf que dans ce panoramique décor de western, avec cactus projetant une ombre verte (une allusion au lieu d’expo?) et chemin tracé dans un paysage déchiré jeté dans un ciel incendié, c’est plutôt une scène d’une inquiétante étrangeté, ou pour le moins surréelle, qui se joue.
En fait, au travers de 2 figures féminines, l’une transposée de la photo d’un modèle, au visage désemparé, avec, sur la joue, l’empreinte rosée d’une chauve-souris (symbole de l’intuition et de la renaissance, mais aussi… image inversée de Batman), et l’autre, fictionnelle, inspirée de la silhouette de l’héroïne de bédé Natacha, mais flanquée d’une tête de lézard à langue fourchue (intrusion de l’animal, du primitif dans l’humain), que d’énormes doigts bleus s’apprêtent à écraser, ce que Raphael, tout discret et tout sourire, projette sur toile, c’est à la fois une angoisse –- existentielle – et une menace aussi invisible qu’omniprésente. En gros, un mélange de David Lynch et d’humanisme absurde «à la Beckett».
La couleur, irréelle et saturée, le mouvement, la distorsion expressive (façon Lucian Freud), l’interpénétration de l’inconscient et du mal-être du temps, voilà donc les 4 points cardinaux de l’univers Tanios, aussi indéniablement titillé par un besoin de nous sortir du trou. De privilégier notre capacité à résister, à surmonter les épreuves. En clair, c’est une peinture battante… qui ne sourit jamais.
Ce qui n’empêche pas l’humour. Repêché dans son corpus de 8 petits tableaux à l’huile, chacun couvert d’une plaque de plexi, comme une vitre, d’où voir sans être vu, d’où mieux observer. A l’exemple de Vision, où Raphael zoome sur ses yeux écarquillés, dont l’étonnement, sinon l’effarement, voire la stupeur, sont amplifiés par l’effet loupe de lunettes profilées dans le plexi.
Dans Aaaah !, Raphael zoome aussi sur les dents de sa bouche hurlante, stylisée par l’impulsivité, comme un tag, comme une sorte de pirouette de détournement de la dimension tragique (du cri de Munch?) pour mieux la tourner en dérision. Et puis, dans Paperwork, c’est au milieu d’un jaune amer que l’artiste plante le portrait crispé de Diane – son épouse lithographe et céramiste –, accoudée, plongée dans un désarroi qu’intimement elle espère tromper.
Mon coup de coeur, c’est Night Windows, et son climat très magrittien (cfr l’emblématique Empire des ténèbres), où un homme, vu de dos, escorté par son chat – deux silhouettes peintes sur le plexi comme si une lumière de lune y avait détaché une embrasure –, un homme et son chat, donc, regardent la ville endormie: une cristallisation de la solitude… mais étrangement sereine, et poétique.
En clair, rendez-vous dans le Drink Shop de l’ancien Cactus d’Esch, lieu d’une aventure nommée Préfiguration: Raphael Tanios s’y rencontre, avec 7 autres artistes, jusqu’au 13 juin (du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h).
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Ultime info, raccord clin d’oeil avec la Croisette du début de ce post, pour vous signaler que l’Académie luxembourgeoise publie aujourd’hui un cahier sur Le cinéma dans la province de Luxembourg. Où 25 contributeurs se pressent au chevet des salles (leur histoire et évolution), des réalisateurs, des acteurs et figurants variés, des producteurs, des compositeurs de musique de film, des animateurs locaux, des collectionneurs d’affiches et autres projectionnistes. Une présentation de cette passionnante somme de 250 pages, illustrées (en vente 20 euros), aura lieu à Hotton, au cinéma Plaza – avec projection d’un court-métrage des frères Callant – le 30 mai, à 11.00h. Possible que l’on déroule le tapis rouge…
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