• Marie-Anne Lorgé

Conversation avec mon jardinier

«Etre un artiste, c’est entrer en confrontation avec Dieu», c’est Patti Smith qui le dit. Postulons en tout cas que la création artistique, au-delà ou malgré les processus qu’elle met en mouvement, reste un mystère.


En attendant, les pommes et les poires roulent sous les pieds, c’est le sacrifice consenti par les arbres en stress hydrique afin de sauver leur peau. La créature nature n’en finit pas de me bouleverser. Et je suis loin d’être la seule, si j’en crois un reportage parlant d’un jeune homme en résidence d’écriture, reclus en bord de Normandie, les baies de son studio ouvertes sur la mer, pour terminer une thèse sur… les couchers de soleil. Jamais rassasié de contempler le disque d’or fondre dans l’horizon liquide. Sujet aussi poético-sublime que parfaitement décalé au milieu des houles sociétales, (géo)politiques, énergétiques et bien sûr environnementales qui nous submergent en flux continus.


Mais, du coup, un coucher de soleil sur le haut-fourneau d’Esch-Belval, est-ce aussi inspirant ? En tout cas, à la Möllerei, une expo nous parle d’un art de secours, susceptible de sortir de l’impasse écosystème et homme imbriqués. A ceci près que les artistes ont davantage des allures de chimistes ou de biologistes et que la technologie, puisque c’est leur outil, met souvent en œuvre des contre-utopies. N’en demeure pas moins que l’expo intitulée IN TRANSFER – A New Condition, perfusée par l’électronique, est bigrement captivante (photo ci-dessous).



Je m’y attarde, donc, comme aussi sur l’expo soft as a rock de Vera Kox – à la galerie Nosbaum Reding – qui pétrit de ses mains un monde comme il risque de se naufrager si l’humain ne prend pas garde. En même temps, entre ironie et critique, désir il y a d’une réconciliation, d’une mutation favorable. Et je commence par là.


Pour Vera Kox, notre paysage quotidien se résumerait à notre environnement domestique, aussi trivial, synthétique et industrialo-mercantile qu’un tapis de bain, du reste parfois sacralisé comme un monochrome.


Tant pis pour la nature? Et justement, toute la démarche artistique de Vera, qui met le doigt sur notre réalité matérialiste moderne, sur son artificialisation, c’est de fabriquer des métaphores où percole le vivant, sa crise, sa vulnérabilité et sa résilience. Du coup, tout dans les processus de Vera oscille entre apparence et perception, entre mutation et immuabilité, entre immobilité et dynamique. Ou de la métamorphose de la matière en corps et vice versa.



Concrètement, dans l’espace de la galerie, une sélection d’œuvres issues de diverses séries (certaines déjà vues notamment au LEP 2016). Toutes des installations sculpturales. Empruntées donc à des tapis de bain, mais aussi à des papiers à bulle, des carrés de mousse et autres paquets de nouilles, un coloré panel d’objets alors tous moulés à la main, plâtre ou céramique, puis déposés au sol, ou au mur, comme… des rochers. Sauf que soudain la mue s’inverse, l’argile fait mine d’être une peau (la fameuse apparence trompeuse), du coup les répliques de reliques géologiques deviennent aussi gourmandes et sensuelles, aussi malléables et instables que des puddings (photo ci-dessus: … into deliquescence, 2021, céramique, slip, glaçage, caoutchouc recyclé).


Et de contradictions en perceptions associatives, le processus, éminemment silencieux, continue, qui transforme, déforme, qui brouille les matérialités, la temporalité aussi.


Sans discours, sans effet de manche, et plutôt joyeusement, avec ce qu’il faut de fine observation et d’impeccable technique (le familier mais non conventionnel moulage), Vera Kox, confondant deux mondes parallèles, inorganique et organique, questionne l’être et le devenir; en chemin, celui de l’homme prédateur et de l’écologie alarmée/alarmante, elle donne une lecture esthétique, quasi même apprivoisée, de la déliquescence…


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, espace «Projects» (rue Wiltheim, Luxembourg): Vera Kox, soft as a rock, installations sculptures, jusqu’au 15 octobre – www.nosbaumreding.com


Allez, zou, on file à Esch-Belval, où arpenter derechef la nature et le changement de braquet de la société: quelles problématiques nécessitent une transformation urgente, quels mécanismes, compromis ou freins y conduisent et dans la complexité du tout, quid de l’art?


Mais, d’abord, histoire de s’oxygéner un peu sans se prendre le chou, voici une brève parenthèse ouverte sur une initiative qui réenchante… en plantant des choux. Il s’agit de «Rdv au jardin», qui en est à sa 4e édition, conçu par l'équipe de Canopée asbl, dans son jardin bucolique du Pfaffenthal, ce, dans le cadre du projet «Arts & potager» soutenu par la Ville de Luxembourg, le ministère de la Culture, la Fondation Sommer, l'Oeuvre Grande-Duchesse Charlotte et en partenariat avec l'Atelier Zeralda - Oppent Haus Pafendall.

Alors, ça se passe le dimanche 11 septembre, de 10.00 à 20.00h. Concrètement, au choix, des ateliers créatifs (à l’argile ou aux couleurs végétales avec Lucie Majerus), du yoga, de la musique (explorations sonores et imaginaires avec Sascha Ley), des dégustations, des performances, dont Poèmance de Joël Delsaut, mixte de cartomancie et de mots, et, point d’orgue, à 18.00h, Gargantua à ma fenêtre, proposition théâtrale librement inspirée de Rabelais, mise en scène en direct par François Baldassare. Certains éléments du décor ont été conçus en collaboration avec les enfants de la Maison Relais Zeralda, guidés par l'artiste-peintre Victor Tricar. L'équipe des performeurs est constituée par des comédiens et musiciens professionnels et amateurs.


«Rdv au jardin», c’est entrée libre, mais pour certaines activités, il est conseillé de s’inscrire, donc programme et formulaire sur https://canopee-asbl.com/rdv-au-jardin-de-canopee-2/



A la Möllerei, nous y sommes, au pied du haut-fourneau A, bâtiment patrimonial industriel de 170 mètres de long, avec capacité d’exposition de 5.000 m2, transformé pour l’heure en laboratoire de défis écolo-sociétaux relevés par le monde numérique (éthique quant à l’intelligence artificielle y comprise) à coups d’installations, de vidéos, de sculptures concoctées par une galaxie de 18 (duos ou groupes d’) artistes internationaux rompus aux nouveaux médias, fédérés (notamment) par Ars Electronica. Le tout profilé par Esch 2022.


Le sujet est d’urgence, l’expo est du même acabit. Je vous guide à travers quelques oeuvres exemplatives, juste pour vous rassurer: c’est une caverne d’Ali Baba accessible à tous, prompte à stimuler l’imaginaire et la réflexion, prouvant dans la foulée que si l’art n’est pas la panacée, il offre un espace alternatif où expérimenter des perspectives pour le meilleur ou… le moins pire. En tout cas, si une solution existe, elle passe impérieusement par l’échange et la collaboration, et ça, c’est la belle leçon des artistes réunis à la Möllerei.


Alors, d’entrée de jeu, deux exemples de modèles alternatifs de communication entre une plante et un humain.


D’abord un arbre. Dont le système d’échange d’infos est olfactif: il émet un composé organique volatil, le COV, lequel, du reste, contribue à la formation des nuages et que «nous identifions comme le parfum de la forêt». Sauf qu’en fait, chaque arbre possède son odeur propre. D’où l’idée d’Agnes Meyer, partant d’un beau spécimen de thuya (ou Cèdre blanc), en l’occurrence transplanté dans l’expo, d’extraire le COV, de le synthétiser en liquide, converti alors en fragrance (forcément proche de la résine), baptisée One Tree ID, présentée en flacon, que le visiteur peut humer … comme en une tentative de converser avec le végétal «essentiel à l’humanité». Par nos sens, connexions et interactions seraient ainsi possibles entre les espèces, chamboulant par le nez notre empathie mutuelle, avec, pour effet, le respect.


Invisible est le COV qui participe bel et bien au langage des plantes, au demeurant inaudible, mais que Spela Petric, formée aux sciences naturelles, est parvenue à déchiffrer … comme on lit sur les lèvres. La preuve, c’est le deuxième exemple, avec un ficus, celui-là qui, pour contrôler la quantité d’eau qu’il absorbe, ouvre et ferme les pores de ses feuilles, chaque feuille possédant «des milliers de minuscules orifices appelés stomates», du coup, visualisés comme autant de petites bouches, dont il fallu traduire les mouvements en un code de signes, intelligibles par l’humain. Qui ainsi a accès aux formes d’intelligence de la plante, capable par ailleurs de migrer, par les racines ou grâce aux insectes, en cas de sécheresse.


Voilà donc de quoi titiller votre curiosité. A vous de voir et revoir, dans ce parcours où cohabitent des orbites sonores, des oeuvres cinétiques, des polyphonies lumineuses, des numérisations 3D générant des formations hybrides, des transformations morphologiques créées par l’IA, sortes de composites identitaires douteux quant à l’intention de l’utilisateur ou quant à l’effet de leur utilisation.

Aussi il y a une oeuvre de provocation portant sur la dimension économique et spéculative d’un 1 m2 carré de blé cultivé à la lumière et ventilation artificielles (photo ci-dessus).


Sinon, pour nous convaincre que nos déchets sont une ressource, il y a le collectif REMIX EcoDesign, primé par l’Europe pour son projet circulaire, qui crée des matériaux à partir de noyaux d’olives, de pelures d’oranges ou de légumes et autres déchets de restaurants, tout en incluant des synergies entre acteurs locaux, en l’occurrence dans un quartier précis de Barcelone. Au final, ça donne une chaise en coquilles d’œufs ou un tee-shirt en marc de café, des prototypes sans application industrielle, car foncièrement biodégradables (ça fond sous la pluie) et d’échelle locale, mais qui n’en donnent pas moins une valeur aux rognures hors valeur marchande.


A ne pas rater jusqu’au 27 novembre. Où? A la Möllerei, avenue des Hauts-Fourneaux, Esch-Belval. Tous les jours, sauf le mardi, de 11.00 à 19.00h (jusqu’à 18.00h en novembre). Visites guidées sans réservation tous les weekends à 15.00h, sinon en réservant – infos & réservations: esch2022.lu/ reservation@esch2022.lu

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