• Marie-Anne Lorgé

Construire des imaginaires

«Bâtiment 4» s’inaugure, ces 11 et 12 décembre, et d’étonnante façon, le temps de poser la question de savoir ce qu’est un tiers-lieu culturel – ce mode du faire & vivre ensemble pétri par les valeurs de créativité, de partage (entre artistes, associatifs, publics) et d’écologie, ancré prioritairement dans une friche (ou tout lieu désaffecté), dont l’essor se répand Europe, aujourd’hui emboîté/relayé par l’Oeuvre Nationale de Secours Grande-Duchesse Charlotte.


Et, parallèlement, de s’attarder également sur l’ébouriffant projet de la Cie Eddi van Tsui de… coloniser Mars (dessin ci-dessous © Simon Beuret). Un projet dont le processus est véritablement constructeur d’imaginaires.



Entre «Bâtiment 4» et «Esch-Mars», rien à voir, sauf la dimension collective et citoyenne, sauf une autre façon de concevoir la culture (mot à ne pas prendre au sens exclusif ou excluant), sauf aussi qu’ils se situent tous deux à Esch-sur-Alzette et qu’ils sont raccord(s) avec cette aventure autrement vaste (et encore nébuleuse) qu’est Esch 2022 (Capitale européenne de la culture).


Avant d’allumer vos lanternes – et je vous promets une moisson d’utopies possibles (à lire ci-après) -–, voici en bref trois rendez-vous, histoire d’encore nourrir votre agenda du week-end.



Et donc, notez Au nom de l’humanité, une conférence (en français) du Dr Raphaël Pitti, médecin humanitaire, qui rappelle l’urgence de l’engagement social et citoyen, ce soir (jeudi 9 novembre), à 19.00h, au Casino Luxembourg (faut se hâter), lieu d’accueil de Mémoire coloniale luxembourgeoise (photo ci-dessus), une exposition du collectif Richtung22 (lequel occupe… le Bâtiment 4), initiée afin d’accompagner les sujets abordés par Karolina Markiewicz et Pascal Piron dans leur expo Stronger than memory and weaker than dewdrops.



Notez aussi la très belle rétrospective dédiée à l’artiste dudelangeois Jean-Pierre Adam dit «Menn» (1941 – 2014), «enfant des terres rouges», connu «pour la puissance chromatique et l'effervescence gestuelle de ses créations» – peintures, sculptures, gravures, xylographies, sérigraphies et œuvres textiles (photo ci-dessus) –, mais aussi pour avoir été «un des grands défenseurs du statut de l’artiste indépendant au Luxembourg et un des fondateurs de l’Académie d’été de Luxembourg». Ça se passe dans les deux Centres d’art de la Ville de Dudelange, Nei Liicht et Dominique Lang, jusqu’au 27 mars 2022.


Enfin, à Capellen, à la galerie op der Kap (70 Route d’Arlon), une expo collective mérite le détour, qui réunit Moritz Ney (sculptures et peintures), Menny Olinger (sculptures en céramique) et Pit Wagner (gravures, peintures à l’huile et collages), jusqu’au 12 décembre (on se dépêche !), de 15.00 à 19.00h.


Allez, on respire, on se détend. Et on refait le monde… au Bâtiment 4 (photo ci-dessous © Emile Hengen), qui a déjà fait parler de lui en novembre 2020 grâce au collectif Cueva, indomptable acteur transformateur de cet ancien haut lieu Arbed en une phénoménale caverne d’Ali Baba artistique.



Enclavé dans le domaine du Schlassgoard à Esch-sur-Alzette, Bâtiment 4, ancienne bâtisse réhabilitée/ reconvertie d’ArcelorMittal, concédée en prêt gracieux d’une durée trois ans, nouveau tiers-lieu sponsorisé par l’Oeuvre Nationale de Secours Grande-Duchesse Charlotte jusqu’en mars 2023 (avec horizon pérennisé via frEsch, association contribuant à implémenter la stratégie culturelle de la Ville d’Esch, pour la cause chargée de la gestion administrative et financière dudit Bâtiment 4), c’est un dédale de pièces réparties sur 3.000 m2, où se greffent les 600m2 d’un espace extérieur dévolu à la permaculture, aussi à une «Piazza» focalisée sur la transition écologique (du reste, les étages du lieu à meubler le sont forcément avec du mobilier de récup’).

Mini bémol, faut l’avouer, Bâtiment 4 n’est pas simple d’accès, au niveau parking s’entend…. Mais comme toute bonne chose, ça se mérite.


Alors quoi ?


Un tiers-lieu culturel, ce n’est pas une résidence d’artistes (du reste, on n’y loge pas), pas une addition d’ateliers, et bien sûr pas une maison de la culture d’un genre nouveau. Eh non. C’est un espace de création, certes, c’est même un laboratoire d’expérimentations de pratiques artistiques, mais c’est avant tout un lieu de vie, ce qui implique la participation du public (dont coups de main à l’aménagement des salles), ce qui met tout autant à l’oeuvre des synergies stimulant la création spontanée de tout quidam, via des espaces laissés libres à cette fin (si, par exemple, vous avez le projet de jouer de la trompette sans ennuyer vos voisins, Bâtiment 4 est la porte qu’il vous faut pousser, chaque jour jusqu’à 17.00h).


Autrement dit, c’est un lieu ouvert, inclusif, durable, éco-responsable et solidaire, où porter des idées, créer des conversations, des courroies de transmission (entre pros et particuliers). Où des usages non programmés trouvent leur place.


Quid du fonctionnement ?


En amont, dès mars 2020, différentes associations – en l’occurrence Hariko (service de la Croix-Rouge activant le potentiel artistique des jeunes de 12 à 26 ans), CELL (ou Centre Ecological Learning Luxembourg «qui porte le mouvement de la Transition au Luxembourg»), ILL (ou Independent Little Lies, collectif de théâtre eschois) et Richtung22 (collectif de jeunes passionnés de théâtre et de cinéma) – ont créé un collectif pluriel/composite calquant sa façon de travailler sur le modèle de la sociocratie. Soit autogéré et «à hiérarchie plate».


Hiérarchie plate? Voilà le nouveau vocabulaire qui habite le tiers-lieu. C’est un glissement sémantique qui, au-delà des mots, traduit une autre réalité, circulaire, une sorte de mécanique des fluides typique des vases communicants. Ainsi, les occupants se nomment «bâtisseurs», et ceux qui dénouent les nœuds pratiques sont non pas des responsables mais des… «facilitateurs».


La liberté de créer, c’est le langage qui prévaut. Qui nous remet en contact avec cette énergie vitale qui a trop tendance à s’amenuiser dans notre société, «où on perd en idéalisme» pour le dire comme Cyril Dion, réalisateur d’« Animal » et de « Demain », cofondateur du mouvement Colibris avec feu Pierre Rhabi, le paysan indigné.


Il existe de nombreuses variantes et déclinaisons du tiers-lieu culturel, selon la spécificité du territoire où il germe. Tout n’est pas transposable.


En tout cas, au Luxembourg, il y a 3 tiers-lieux culturels, incluant FerroForum à Schifflange et Vestiaire-Wagonnage, espace du site de l’ancienne usine de Dudelange que le collectif d’artistes DKollektiv investit en vue d’une rénovation/ réhabilitation collaborative. Ce projet, baptisé «DKollage», table sur la mobilisation citoyenne – avec chantiers participatifs tous les premiers et troisièmes samedis du mois (le prochain rendez-vous du genre a lieu le 18/12, avis aux bonnes volontés) et l’économie circulaire – rien ne se perd, tout est recyclé/restauré. La spécificité de «DKollage», c’est précisément, non pas de programmer des usages (même si le FotoClub y aura son labo, comme des représentants du tissu associatif leur siège), mais d’être un chantier, au chevet des traces du patrimoine industriel.


En attendant, le programme d’ouverture de Bâtiment 4 permet de faire connaissance avec ses «bâtisseurs» à travers un inventaire à la Prévert de scènes ouvertes, de cafés discussions, de workshops, jam sessions, concerts et autres envies, besoins ou aspirations (jardin partagé, expos, constructions …) que ce lieu hybride couve comme un accélérateur de particules.


Toutes les activités de ce11 décembre (de 11.00 à 23.00h) et de ce12 décembre (de 10.00 à 17.30h) sont gratuites (mais inscription préalable pour certains ateliers: info@bat4.lu). Circulation libre du public à travers le domaine, et petite restauration (food trucks) assurée.


Il est désormais l’heure d’un long voyage, de terres rouges en terres rouges, ou d’Esch à Mars.



L’objectif final du projet Esch-Mars, c’est une expo – prévue à la Konschthal Esch en octobre 2022, perpétrée par 7 artistes pluridisciplinaires, Justine Bau (art plastique), Ezio d’Agostino (photo), Raphaël Patout (installation), Julie Schroell (cinéma), Marc Siffert (création sonore), Bénédicte Vallet (design) et Désirée Wickler (gravure, peinture). Sauf que pour en arriver là, le chemin est vertigineux, qui se réclame un an durant d’un processus inédit, précisément incubateur de ladite expo finale.


J’ai rencontré le trio initiateur d’Esch-Mars – Sandy Flinto, artiste, Pierrick Grobéty, concepteur sonore, Daniel Mariangeli, dramaturge (Cie Eddi van Tsui) – à la Kulturfabrik (Esch), lieu correspondant à la 2e résidence de la «phase 1» du projet. Où, via une visioconférence avec un ingénieur en électromécanique, il a été question d’énergie et d’oxygène mais aussi des avantages et inconvénients d’une mission habitée par des robots, échanges alors «versés» dans une banque de données, où les 7 artistes précités plongeront afin d’accoucher d’œuvres originales (ça, c’est la «phase 3» du projet), tout en intégrant les témoignages et idées collectés dans la population (la parole citoyenne, mise en récit par les auteurs Paul Mathieu, Tom Nisse et Daniel Mariangeli, ça, c’est la «phase 2» du projet). Vous suivez ?


En attendant, l’équipe en immersion dans 4 lieux, à l’Uni Belval, à la Kufa, dans la maison culturelle «A Gadder» à Sanem (elle y est en ce moment, jusqu’au 17 décembre) et dans l’espace H20 à Differdange du 5 au 14 janvier – ce qui fait un total de 4 résidences de chaque fois 10 jours –, l’équipe, dis-je, multiplie les rencontres scientifiques. Avec un astrophysicien, un juriste de l’espace, un politologue, un anthropologue transhumaniste, un géographe du secteur spatial, panel complété par un architecte, une historienne, un avocat, un théologien, où se grefferont notamment, entre autres 40 à 45 experts, un philosophe et un médecin aérospatial.


«Tous ces experts ont une autre échelle de temps», certains planifiant des théories à l’horizon d’un million d’années, avec possible création d’une civilisation Oméga génératrice d’autres univers, d’autres n’ayant foi qu’en l’intelligence artificielle, qu’à un mieux de la vie terrestre grâce à la technologie. Aussi, il y a le rang des sceptiques. Et le rang de ceux pour qui l’espace n’est pas un lieu de guerre (tant pis pour les fondus de Guerre des étoiles) ou, à défaut, qui sert à faire la guerre… sur terre. Et ceux-là pour qui l’espace reste un lieu hostile, inhabitable, servant avant tout à comprendre la vie.


Le plus bluffant, c’est la mobilisation de ces scientifiques, certains faisant même le déplacement de Paris, tout heureux de sortir/partager leur tour d’ivoire, surtout curieux de l’enjeu du projet, de son évolution, qui reste éminemment artistique. Non «pas de vulgariser la science dans la population». En fait, pour les scientifiques, «ce qui reste d’une civilisation, à la fin de la fin, c’est l’art». Eh oui, «cette culture taxée de non essentielle pendant le confinement, les scientifiques, eux, la replacent à l’origine du monde. Et c’est touchant».


En tout cas, partant de tous ces avis, parfois contradictoires, une dramaturgie prend forme, structurée en quatre thématiques – Utopie/dystopie, Aventuriers, Nouvelles utopies et Nouvelle société –, un fabuleux réservoir de pistes et délires, de visions autres, de certitudes qui vacillent, un réservoir ordonné, archivé, étiqueté, où d’un clic les 7 artistes pourront trouver de quoi alimenter leurs fictions, casser préjugés et a priori. «On ne prémâche rien», dit Sandy, «on offre aux artistes un champ ouvert».


A chaque rencontre scientifique, Simon Beuret, dessinateur-illustrateur, croque l’intervenant et traduit visuellement le propos perfusé par une bonne dose d’humour. Ces dessins (cfr ci-dessus), une bonne dizaine par jour, sont diffusés sur le site www.esch-mars.com


Mais bon sang, quelle mouche a donc piqué Sandy, Pierrick et Daniel d’ainsi fomenter Esch-Mars. De terres rouges en terres rouges ?


En fait, 2022 aurait dû être l’année du débarquement des premiers colons sur Mars. Et c’est de cette entreprise qui a capoté qu’a donc germé un questionnement quant à l’occupation de l’espace, quant à la pensée utopique de l’instauration d’une nouvelle société extraterrestre, quant aux fondements du vivre ensemble. Quant à l’espèce en devenir. «La redéfinition de nos valeurs éthiques et de notre structure sociale sont donc au coeur du débat»… où, déjà, le mot «colonisation» doit faire débat. A suivre…

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